RSS
RSS




[Mission – Confirmé] Léthé [Corrigée]

Lun 08 Aoû 2016, 18:16
         

Mission 3 [Confirmé]



Léthé

Vingt jours s’étaient écoulés depuis les événements de Caelum auxquels j’avais pris part, en tant que meneuse plus ou moins efficace, en compagnie des membres de la troupe Kabaret. Une fois n’était pas coutume, je m’étais reproché ma faiblesse. Encore et encore, à se demander si cela s’arrêterait un jour… Et justement, je m’étais pour de bon engagée sur la voie, poussée par les vibrations de mon cœur à chaque fois que je songeais au fait de ne pas avoir été assez forte une fois de plus. Ainsi avais-je demandé l’aide du Maître aussi tôt que possible afin de remettre mon épaule d’aplomb ! Cette épaule, un monstre me l’avait luxée lors de l’expédition, un monstre redoutable dont je n’avais même pas vu le trépas car je m’étais évanouie sur le coup. Sauvée par Queen d’un coup potentiellement mortel quelques secondes avant. Soignée par Joker dont la troupe avait eu raison de la bête, sans moi pour aider, ni même pour regarder. Et là encore, guérie par un homme qui voyait sa liste de bienfaits augmenter sans cesse.

Impossible pour moi de ne pas m’en vouloir ou me qualifier intérieurement par nombre d’adjectifs rappelant l’inutilité que je voyais encore trop souvent en moi. Après réflexion, je reconnaissais que ce n’était pas le terme exact à employer… Ma fierté et mon honneur m’en empêchaient d’une part mais Sirius jouait aussi un rôle. Il était ironique de constater que mon premier ami, la première personne dont je me sentais proche comme une véritable amie n’était pas faite de chair et d’os. Je ne m’en souciais pas le moins du monde ceci dit. Mes amis étaient bien trop rares pour en méconsidérer un sous prétexte qu’il eût s’agi d’un être dématérialisé !
Sirius, donc, était bon gré mal gré mon confident de poche. Je n’avais pas tardé à lui faire comprendre que j’en avais assez d’être cette mage au grand potentiel, dans le sens où il était bien beau d’avoir du potentiel mais encore fallait-il l’élever à l’état de fait. Et cumulant les échecs personnels au sein de mes réussites, je pensais bien que je n’étais pas partie pour y arriver.

C’est pour cela que durant vingt jours je m’étais entraînée d’arrache-pied sous l’œil avisé de Sirius. Fortifier mon corps au détriment de ma magie avait été l’objectif de cet entraînement : il fallait rattraper un retard physique, pas développer une force magique. J’avais donné le meilleur de moi-même pour faire de mon corps, frêle et incapable de porter un véritable coup ni même d’en encaisser un proprement, un corps apte assurer ma propre défense. Deux fois par jour, trente minutes de course dans les jardins de la guilde, suivies de dix minutes d’exercices musculaires – pompes, abdos et tractions au menu –, pour terminer par vingt minutes d’entraînement en salle contre un pantin afin d’améliorer mes réflexes et mon agilité.

Était-il toutefois nécessaire de préciser que… malgré toute ma bonne volonté, face au coaching mené par Sirius d’une main de fer sans l’ombre d’un gant de soie, j’étais exténuée ? Morte de fatigue ? Violemment décédée. Cet entraînement rigoureux tranchait complètement avec ce que j’avais l’habitude de pratiquer ! Tant est si bien que seuls les cinq ou six derniers jours ne furent que peu douloureux en comparaison du reste, les seuls maux à supporter étant les courbatures des jours précédents.
Mais cette épreuve avait porté ses fruits : j’étais et me sentais plus forte et agile que jamais ! Voilà pourquoi ce jour-là, à 9 heures, au terme de ma dernière séance aurorale de la torture la plus bénéfique qui m’ait été donné de subir, j’étais allée me prélasser aux thermes de la guilde.

Après vingt jours voilà où je me trouvais, barbotant dans un des jacuzzis, portant comme seul vêtement une douce serviette sur le front. Ce moment de détente était la récompense que je m’étais accordée, à moi et à mes muscles endoloris, et j’espérais bien que rien ni personne ne viendrait me déranger. Ici, je pouvais fermer les yeux et ne plus penser à rien. Ni au monde qui m’entourait, ni à la guilde, ni à ses enjeux. Pas plus qu’à un quelconque individu ou aux relations nouvelles que j’avais tissées sans toujours m’en rendre vraiment compte. Non, rien de tout cela n’occupait mes pensées. Mes sens étaient monopolisés par mon bain, senteur de rose, aux bulles caressant ma peau, et pour rien au monde je n’aurais ouvert les yeux en l’instant. Seulement, l’on ne pouvait que difficilement rester longtemps sans penser quand, comme moi, l’on avait l’habitude de le faire beaucoup. C’est ainsi qu’après une heure passée dans le bain chaud, je me sentis faible et ensommeillée, ma respiration se faisant lente, signe qu’il était temps de sortir. À regret, je quittai l’eau et sentis l’air se rafraîchir aussitôt alors que je m’enveloppais dans une autre serviette, bien plus grande mais tout aussi douce et cotonneuse que celle que je venais d’ôter de mon front. Je laissai tomber le long de mon dos mes longs cheveux auburn qui, mouillés, ressortaient noirs, avant de me revêtir. Je me sentais parfaite et prête à repasser à l’action à tout moment.

* * *


Et cela tombait parfaitement bien car au sortir des thermes, alors que je feuilletais rapidement les ordres de missions disponibles, décidée à mettre à l’épreuve mes progrès physiques, une mission apparut dans le carnet. À mon niveau. Je pris connaissance de l’annonce et constatai qu’il était question d’un enlèvement. Et pas des moindres car la victime n’était autre qu’un membre à la fois de la noblesse et du Chrysokrone… Seule contrainte : trouver le malfrat sous vingt-quatre heures pour lui faire boire une potion d’amnésie au cas où il fut au courant de choses dont il ne devrait pas. Sans un doute, j’acceptai la mission, recueillant dans mes mains la fiole de potion d’amnésie qui apparut alors, comme mentionné sur l’avis. Cela faisait longtemps que je n’avais pas posé les pieds dans la véritable noblesse, dans ce monde que j’avais quitté pour le meilleur mais surtout de la pire façon. Mais je ne m’en plaignais pas vu à quoi cela m’avait menée : la seule chose que j’avais à faire maintenant était devenir suffisamment forte pour partir pour de bon à la recherche de ma sœur Élianore et mon ancien majordome Dimitri.

En y réfléchissant quelques secondes au détour d’une pensée, je me remémorai mon état de solitude des années précédentes, que j’avais passées sans connaissance de guilde ; sans magie, avec juste mes livres, mon violon, mes tissus, le jardin de madame Griotte et Dirk comme seul individu en lequel je croyais. À ce jour, j’étais différente. Entourée, plus utile que je le pensais parfois et faisant confiance à plus de personnes que j’aurais pu imaginer. J’étais heureuse et avais décidé d’aller de l’avant. Mais hors de question d’oublier Élianore et Dimitri. Et poser le pied dans notre monde d’origine pouvait m’apporter des informations non négligeables.

Comme à l’accoutumée, il ne me fallut que peu de temps pour me rendre à Crocus, capitale du royaume de Fiore, ville en bordure de montagnes et… face à Rinnovo, qui se trouvait de l’autre côté du massif. Et pourtant, malgré cette proximité, ce n’était que la deuxième fois que mes chaussures foulaient le sol de cette si grande ville. Car j’étais venue une fois avant cela, en effet : pour ma toute première mission. Cela remontait… Mais je n’étais pas là pour ressasser ces souvenirs ! J’avais une nouvelle mission à accomplir, plus importante que celle qui avait ouvert ma carrière de mage. Téléportée non loin du manoir de la victime, j’avais été agréablement surprise d’atterrir dans une ruelle propre ! Quelques pas me menèrent au portail d’une des innombrables grandes bâtisses du quartier riche. Aucune erreur de ma part, je n’avais pas tourné au coin de la mauvaise rue : c’était le bon endroit. Avant de sonner, je regardai le nom inscrit sur l’étiquette. La famille Shamrock.

« Mon Dieu… Quelle bêtise… ! » ricanai-je.

Je trouvais ça si bête de s’en prendre à un des Comtes les plus proches du Roi de Fiore ! Mais ce rire sournois était légèrement jaune… Pour enlever une telle personne, il fallait soit être terriblement bien organisé, soit terriblement chanceux, et profiter d’une faille dans le système de garde. Après tout, le criminel avait été identifié comme mage, sûrement par un témoin qui avait permis au Chrysokrone de rédiger ainsi l’ordre de mission. Ainsi me demandai-je à qui j’aurais affaire…
L’enquête commença au moment où je pressai le bouton de la sonnette, espérant qu’un garde ou un majordome – de préférence – vienne à ma rencontre. Et peu après, bien que j’eusse le temps de regarder les nuages dans le ciel pour patienter, un homme vêtu d’une queue de pie ébène, sans aucune imperfection, me toisait de sa vieille hauteur. Moustachu aux sourcils épais et aux petites lunettes rondes, il avait l’allure du parfait majordome. L’homme se courba face à moi depuis l’autre côté du portail.

Eugène:

« Bonjour mademoiselle, je me nomme Eugène, majordome de la maison Shamrock. Avant de vous demander quel vent vous amène, je me vois dans l’obligation de contrôler votre identité.
— Bien sûr. Je m’appelle Nina Andersen et je me…
— Andersen ? Pardonnez-moi de couper votre phrase mademoiselle, mais je ne connais qu’une occurrence de ce nom de famille dans tout le pays.
— Bien entendu, puisque je suis une des dernières à le porter... »

Mon regard s’assombrit. Je connaissais de renommée la famille Shamrock, le contraire serait pour moi étonnant, mais que mon propre nom soit connu par cette famille était déjà moins probable… Quoique. L’incident survenu des années plus tôt avait dû faire beaucoup plus parler de lui que je ne m’y attendais.

« … Et ce n’est pas une fierté, croyez-moi, soupirai-je.
— Je prends la responsabilité de vous faire entrer sans plus de précautions, mademoiselle, murmura-t-il assez fort pour que je l’entende tout en ouvrant le portail. Venez, je vous en prie. »


Il me mena tout droit dans l’aile centrale du manoir et nous tournâmes à droite de l’immense portrait d’un homme qui ne pouvait être que le Comte, atterrissant dans un salon tout à fait calme. D’ailleurs, je n’avais pas remarqué grand monde dans l’enceinte du manoir, pour le peu que j’avais visité…
Le vieil homme m’invita à prendre place sur un des quatre divans qui entouraient une table carrée en verre. Le tissu crème semblait être du velours, du plus bel effet et terriblement doux. Ils paraissaient relativement neufs, à l’instar du reste de la pièce. Il me demanda si je souhaitais quelque chose à boire, mais je refusai.

« Vous vous trouvez dans le salon des invités de marque, récemment refait à neuf. J’ai pensé que nous pourrions parler ici plus amplement sans crainte d’être entendus. Vous êtes mage, n’est-ce pas, mademoiselle Andersen ? Je perçois la magie en vous.
— Tout à fait. Vous aussi ?
— Oh, non, pas moi. Je ne suis qu’un humble majordome ayant passé sa jeunesse près d’une guilde… malheureusement incapable d’apprendre la magie. Si ç’avait été le cas, peut-être aurais-je pu protéger Monsieur du malheur qui lui est arrivé… Oh, excusez-moi, mes complaintes doivent vous importuner. J’imagine aisément que vous êtes ici grâce à la petite annonce, n’est-il pas ? C’est moi qui ai demandé au… (il murmura) Chrysokrone… (sa voix normale revint) de la publier, le mettant au courant de l’affaire. »

Ce vieil homme était au courant pour l’organisation, cela ne pouvait vouloir dire qu’une chose : c’était le plus proche conseiller du Comte. Ou peut-être… était-il plus impliqué dans l’histoire qu’il ne voulait le laisser penser. Mon visage resta de marbre mais je gardai cette éventualité en tête, me mettant en garde, prête à me défendre à chaque instant. Peut-être étais-je pour lui un chien de chasse un peu trop curieux. Peut-être avais-je été emmenée dans cette pièce éloignée pour qu’il puisse me tendre un piège. Autant d’alternatives auxquelles je devais me préparer. Mais… J’avais appris que le monde n’était pas tout noir… alors je devais également envisager la possibilité qu’il soit sincère. Je l’interrogeai.

« Vous êtes membres de l’organisation ?
— Non, simplement au courant de l’appartenance de Monsieur à celle-ci. Nous ne sommes que peu à travailler dans cette maison, ce n’est que la résidence secondaire de Monsieur. Mais il y passe le plus clair de son temps depuis la perte tragique de Madame il y a presque un an. La résidence principale se trouve en périphérie de Crocus, mais il ne s’y passe rien. Oh mais quel bavard je fais, vous ne devez porter aucun intérêt à mes propos…
— En effet. Pouvez-vous plutôt me parler des circonstances de l’enlèvement et, avec cela, le temps écoulé depuis ? Et la mort tragique était-elle naturelle ?
— C’était hier, enfin ce matin, vers une heure. Le quartier n’est pour ainsi dire pas très fréquenté à cette heure-ci… J’ai entendu du grabuge dans la chambre de Monsieur. Quand je suis rentré cependant… Eh bien, il n’y était plus. Il ne persistait que du bazar et une atmosphère empreinte de magie, qui s’estompa très rapidement. Quant à la mort, eh bien… non, elle ne l’était pas. Madame a été empoisonnée et le coupable est sous les verrous. Je n’en sais pas plus, veuillez m’excuser. »

Un enlèvement dans des circonstances tout à fait classiques à première vue. J’avais obtenu un indice toutefois : le mage noir connaissait le quartier suffisamment bien pour s’y déplacer de nuit en plein méfait. Je remerciai le majordome et me levai, lui signalant que je sortais enquêter car le temps m’était compté. Avant que je fusse partie, il m’intima d’une voix basse qu’il avait fait tâcher au reste du personnel de maison de ne pas donner un mot de l’histoire aux autorités extérieures. M’aventurant dehors, je tâchai d’inspecter le jardin avant les rues. Je me sentis alors comme une détective, comme l’héroïne d’un livre de nouvelles policières. Je savais bien que ce qui se passait dans ce genre de livres n’était pas le reflet fidèle de la réalité. Même si je m’inspirais des méthodes employées pour enquêter sur les méfaits, je ne devais pas oublier que je ne disposai d’aucune facilité scénaristique.


J’avais observé minutieusement chaque pan de pelouse – admirablement entretenue par ailleurs –, chaque fenêtre au cas où l’une d’elles serait endommagée… rien de suspect. J’avais même pensé à vérifier les murs de délimitation, mais toujours rien. C’en était frustrant. Très frustrant. Je retournai d’un pas lourd à l’intérieur de la bâtisse que je n’avais pas encore explorée. Je comptais en profiter pour interroger le personnel car je n’en avais pas croisé dehors.

Je montai l’escalier central, celui du hall d’entrée, pour rejoindre l’unique mais tout de même vaste étage. La chambre du Comte était ma destination : je frappai à la porte par principe, attendis deux secondes puis entrai avant de me stopper brusquement, annulant le pas que je m’apprêtais à faire. Quelqu’un se trouvait dans la pièce. Une jeune fille qui devait avoir environ mon âge, aux cheveux noirs coupés en carré, habillée dans un style plutôt sobre que j’affectionnais particulièrement. Celle-ci sembla tout aussi surprise de me voir que je l’étais à son égard. Visiblement, elle était en train de remettre la chambre en ordre.

Hélène:

« Oh ! Bonjour… Puis-je vous demander à qui j’ai l’honneur ?
— Bonjour. Je ne voulais pas vous déranger, je vous prie de m’excuser. Je m’appelle Nina, je suis mage et chargée de retrouver monsieur le Comte.
— Oh, oui, Eugène vient de m’en informer… Excusez-moi d’avoir été méfiante mais avec ce qui vient de se passer, nous ne sommes jamais trop prudents. Et puis, celui-ci nous avait préalablement demandé de ne faire appel à aucune aide extérieure. Êtes-vous une sorte de mercenaire ? Je suis Hélène, représentante du Comte Shamrock. Je m’occupe aussi de tâches administratives, enchantée de faire votre connaissance. »

Alors que je répondais par l’affirmative, elle esquissa une petite révérence d’usage et s’apprêta à partir pour me laisser inspecter la chambre, mais je l’arrêtai afin de la questionner sur l’événement. Après tout, si je pouvais soupçonner le majordome, il n’y avait aucune raison qu’il n’en aille pas de même pour cette jeune fille. Elle ne m’apprit pas d’information réellement utile cependant… Elle dormait à l’heure où l’enlèvement avait été commis et la panique du majordome Eugène fut le brutal réveil de tout le personnel assoupi. Cette Hélène m’avait bien dit qu’elle s’occupait de tâches administratives… Supposant qu’il eût pu s’agir du courrier, je lui demandai si des lettres de menace n’avaient pas été envoyées au préalable, mais elle me répondit par la négative. La seule lettre extraordinaire que la maisonnée eût reçue après l’incident fut la demande de rançon. La représentante me mena dans la pièce où elle se trouvait, ainsi je pus l’observer. Dactylographiée, vraisemblablement à l’aide d’une machine à écrire banale ou assez vieille. Du moins, si j’en croyais la droiture des lignes qui pouvait s’avérer discutable… Et ladite rançon était tout à fait considérable : 100 millions de joyaux et un jour pour les livrer. Cela concordait parfaitement avec la limite de temps dont je disposais pour utiliser la fiole d’amnésie, sans quoi je devrais éliminer le mage noir sans aucune forme de procès. J’avais d’ailleurs du mal à comprendre pourquoi le Chrysokrone me laissait la possibilité de l’épargner, mais ce n’était pas très grave… Après tout, ce n’était pas ma plus grande passion.

Il était midi et mes recherches n’avaient pas avancé. Cela m’avait tellement frustrée que mon ventre criait famine. Néanmoins, je ne comptais pas déjeuner au manoir. Après tout, je n’étais sûre de rien. Mieux valait être trop prudente que pas assez : j’avais souvent lu dans mes romans des histoires où le coupable non seulement revenait sur le lieu du crime mais en plus de cela y restait. Alors je sortis de l’enceinte du manoir et partit en quête d’un restaurant du quartier huppé. Après tout, je n’étais pas très dépensière en ce moment alors mon argent de poche était encore assez conséquent ! J’en trouvai un non loin de la maison Shamrock, appelé « Le Coquetier ». Spécialisé dans les œufs à n’en point douter et, cela tombait bien, j’adorais ça. Heureusement m’étais-je habillée convenablement car l’ambiance me semblait tout à fait semblable à celle du quartier. Il n’était pas complet alors je pus y demander une table et prendre commande peu après.

Je profitai de la dégustation de mon plat principal pour songer à des méthodes pour obtenir des indices. Le temps filait plus vite que je le ressentais alors je devais l’optimiser. En soi, quelques onze heures étaient considérables, mais si peu dans le contexte... Je pouvais faire bien des découvertes dans ces temps. Je me repassai donc en tête les différentes informations que j’avais pu recueillir : le coupable était très organisé. Il n’avait pas envoyé de lettre de menace ou quoi que ce soit mais avait assurément préparé son méfait longtemps à l’avance. De plus, il connaissait forcément le quartier car il savait qu’à cette heure-ci les rues n’étaient pas fréquentées et en connaissait la disposition. Cela ne signifiait pas forcément que le mage noir était du coin, toutefois… Au final, je n’étais pas plus avancée et il fallait impérativement que j’inspecte les alentours et questionne les habitants de Crocus…

Après mon dessert, un brownie accompagné de crème glacée au lait de poule absolument fameux, je réglai la note. 8 000 joyaux n’étaient rien en comparaison de la somme que je toucherais pour la réussite de cette mission. Raison de plus pour accélérer le pas !
Cette fois, je devais savoir si quelqu’un état susceptible d’en vouloir personnellement au Comte. J’étais suffisamment bien placée pour savoir que c’était tout à fait possible, très probable même. Les aléas de la renommée et de la politique... Je me rendis alors dans les quartiers plus modestes, au Sud de la ville, à la frontière de la zone populaire, pour m’engouffrer dans une taverne de grande taille et très fréquentée, « Le Gaillard Triomphant ».


Je n’avais pas l’habitude de ce genre de lieux, je m’y sentais toujours un peu mal à l’aise… Toujours beaucoup de monde et beaucoup de bruit. Mais ce que je considérais comme un défaut était le principal intérêt que ce lieu pouvait avoir à mes yeux, à savoir la mine d’informations que tant de monde représentait. L’ivresse potentielle aidait, aussi, parfois. Ne sachant pas trop si je devais d’abord commander quelque chose au comptoir ou bien m’asseoir et attendre qu’on vienne à moi, je regardai, un peu perdue, les alentours en quête d’une quelconque affiche le mentionnant. Je constatai avec amertume que rien dans cet endroit n’était là pour m’aider, jusqu’à ce qu’une voix s’élève à mon attention.

« Salut ! Bienvenue au Gaillard ! J’ai jamais vu votre visage, vous n’êtes pas du quartier, vous ! résonna la voix, masculine, me sortant de mes pensées.
— A-Ah, euh… Non, en effet, je ne suis que de passage. J’aimerais m’entretenir avec certains de vos clients s’ils le veulent bien mais je…
— Je vois…
— Si c’est impossible et que c’est trop osé de ma part, je le comprendrai tout à fait.
— Mais pas du tout voyons ! Ces gens sont très sociables tant qu’on les aborde gentiment, pas vrai Billy ? »

Billy:

Celui qui devait être le dénommé Billy, un loubard au crâne chauve et à moustache brune, se tourna vers moi et après m’avoir dévisagée déclama un grand « Ouais ! » depuis l’autre bout du bar. Le barman me conseilla d’aller voir ce fameux Billy si je voulais des informations sur la ville. Apparemment avait-il des oreilles partout et était-il aussi sournois qu’un serpent. Je priai pour qu’il s’agisse plus d’une couleuvre que d’une vipère, ceci dit… Mais je rejoignis sa table où il trinquait gaiement avec deux camarades de beuverie qui se présentèrent rapidement sous les patronymes « Ed » et « Carl ». Tous semblaient avoir entre la quarantaine et la cinquantaine d’années. J’avalai durement ma salive et donnai mon prénom alors que Billy me laissait une place à côté de lui, tapotant – frappant – la place à coup de paume bien sentis, mais le tout dans un sourire angélique qu’on retrouverait sur le visage d’un enfant. C’était perturbant. Je m’assis en le remerciant d’une petite voix, laissant autant de distance que possible entre lui et moi sur la banquette à tel point que je m’asseyais presque sur une seule fesse. Mais comme c’était très inconfortable, je me résignai à m’asseoir correctement, d’autant qu’il avait l’air de comprendre mon malaise.

« Haha, n’aie pas peur petite ! » me lança un des deux autres hommes à la table.

Plus facile à dire qu’à faire, surtout dans cette ambiance un peu sombre – car la pièce n’était composée d’aucune fenêtre autre que celle derrière le comptoir. Je sursautai quand Billy hurla au barman d’apporter un cidre.

« Alors, tu veux savoir quoi ? Qu’est-ce qui t’amène face à ‘’Billy qui sait tout’’ ?
— Eh bien je… J’aimerais avoir des informations sur le Comte de Shamrock. Rien de confidentiel bien entendu ! Je désirerais juste savoir comment la population le voit, s’il y a des choses à dire en particulier sur sa manière d’être, d’administrer… ou même des informations beaucoup moins reluisantes, si vous voyez ce que je veux dire. »

Il acquiesça tout en réceptionnant le verre d’alcool que le barman venait d’apporter. Il était plein d’un liquide brun clair, orangé même, avec un peu de mousse sur le dessus. Je n’avais jamais bu de cidre – à vrai dire je ne buvais jamais d’alcool comme les seuls que Dirk aimait étaient aussi forts qu’une gorgée d’acide à mon sens. Billy me le tendit aussitôt et reçut en retour mon regard hébété.

« C’est pour… moi ?
— Yep. Faut consommer quand on s’installe, c’est plus que poli ! Et crois-moi qu’ici, ils en servent du bon. »
Je m’immobilisai devant le verre qui contenait un bon demi-litre d’alcool. Ils voulaient que je le boive ? Mais je n’y survivrais pas ! Les deux hommes face à moi tentaient de me rassurer en me disant que je n’étais pas obligée de tout finir.
« Ta tête nous revient bien, t’as l’air d’une fille un peu paumée et en tant que gentlemen, faut qu’on soit sympas : tu finis pas, c’est pas grave, nous on l’fera avec plaisir ! En tout cas j’te l’offre. »

Je refusai poliment la proposition, du fait que c’était moi qui, en premier lieu, était venue les importuner, et déposai quelques Joyaux sur la table, pensant que ce serait suffisant. Je ne pouvais pas accepter. Je trempai tout de même mes lèvres hésitantes dans la boisson, pour tester, juger d’un goût inconnu. En fin de compte ce n’était pas mauvais et pas très fort : j’aimais bien. Alors j’en bus une gorgée.

« Par rapport à c’que tu demandes… Je sais pas mal de trucs intéressants sur ton Comte. C’est pas un mauvais bougre en soi mais il est très à cheval sur ses principes. Pour dire : ses principes seraient une vache qu’il serait le meilleur de la ville au rodéo ! Du coup, il est pas bien aimé de ceux qu’il n’aime pas, car il fait pas de compromis. Mais il n’a jamais fait trop de conneries, je connais pas trop de scandales sur lui. Sauf… un !
— Quel est-il je vous prie ?
— Y a deux versions. La première dit qu’il aurait tué une maîtresse il y a 17 ans. La deuxième dit qu’il l’aurait abandonnée. Comme les gens sont un peu bavards par ici, quand ce coup-là a éclaté au grand jour ça a terni pas mal son image, mais il s’est défendu. D’ailleurs, c’était y a un peu moins d’un an, quelque chose comme huit mois. Sa femme est décédée un peu avant ça, vraiment pas longtemps, donc c’était pas tombé au bon moment pour lui. Du coup, je peux pas te dire quelle version est la vraie. »

Je terminai la première moitié de mon verre et lui demandai de plus amples informations sur ce qu’il s’était passé depuis ces événements. Il se pouvait que l’enlèvement ait un rapport avec cela… En admettant que la version du meurtre soit la bonne, cela aurait pu insuffler une volonté de vengeance à une personne proche de feu son épouse. Dans le deuxième cas également, ceci dit.

« Ben… Après la mort de sa femme il a licencié beaucoup de personnel. Y en a deux ou trois qui viennent souvent ici d’ailleurs, c’est comme ça que je le sais. Et apparemment, il en a viré trop puisqu’une bonne qu’il avait embauchée a été promue représentante multi-tâches juste après. D’ailleurs, ça a foutu pas mal les boules à un des anciens dont je te parlais. Mais bon, aujourd’hui, il est pas détesté donc je pense que tout va bien pour lui.
— Merci pour ces informations. J’en ferai bon usage.
— À propos d’usage, commença Carl, celui à côté du mur si je me souvenais bien. Pourquoi tu voulais savoir ça ? »

Mince… Je me disais que leur absence de questionnement à ce propos était une aubaine... Le pire dans tout cela était que mon esprit était trop embrumé pour leur présenter une excuse cohérente et crédible dans la seconde ! Alors que je commençais à mordre ma lèvre, me maudissant d’avoir touché à cet alcool, la voix de Billy retentit à côté de moi après un rire tonitruant – alors qu’il n’avait pas dévoilé toutes ces informations avec une telle voix.

« Bwahaha Carl, enfin, elle a ses raisons et tu vois bien qu’elle ne peut pas les donner ! Laisse-la tranquille cette pauvre fille. Allez Nina, file, va faire c’que t’as à faire ! »

Alors que je lui rendis un sourire de remerciements sincères, quoiqu’un peu embrumé à la manière de mes pensées – il m’avait certes ôté une grosse épine du pied mais je doutais que cela justifie un sourire aussi benêt que celui que je venais d’esquisser… – et me levai, un bruit sourd résonna dans la taverne. Par la porte d’entrée qui venait de violemment frapper le mur, moyennant brisures si j’en croyais l’émotion transmise par le visage du barman, passa un individu robuste, éméché comme j’aurais eu du mal à l’imaginer. Mais pas seulement car il était terriblement énervé en sus. Furieux même. Et il en voulait très vraisemblablement à Billy…


« Billyyyyyyy !! J’sais qu’t’es lààà ! ‘Kess t’es allé dire ‘ma femme toiii… ?! ‘Kess t’es allé lui dire j’l’ai cocu… Hic ! Grrr… (Il tourna la tête vers nous) Ah t’là enfoiré !! »

Le voyant arriver vers nous en titubant et ne remarquant personne se lever pour l’arrêter, je commençai à avoir un peu peur… Il avait l’air complètement dément ! Ce n’était pas un cidre qu’il avait consommé, mais plutôt six bouteilles du rhum préféré de Dirk ! Ce fut moi qui me tournai vers Billy.

« Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
— Ah bah… Tu sais… Quand on me demande une info… Cette pauvre bonne femme n’en pouvait plus de vivre dans le doute alors j’suis pas un bon samaritain mais j’pouvais pas la laisser comme ça. Tu l’aurais vue…
— En attendant, moi, je vois qu’il est à deux pas de vous et que je ne compte pas rester en plein milieu…
— T’inquiète Billy, t’auras pas à te battre, on va le défoncer pour toi ! grogna Ed en remontant ses manches, en remarquant que son ami chauve se tenait sur le pied de guerre. Trahis pas ta promesse ou c’est moi qui te frappe ! »

Ed s’élança devant l’homme soûl et le frappa au visage. Celui-ci riposta et Carl se joignit au carnage pour soutenir son ami, bien plus frêle que leur adversaire qui ne contrôlait plus ses forces à cause de la colère et de l’alcool. Alors que la bataille se déroulait à côté de moi, je me reculai au maximum jusqu’à me cogner contre un des bras de cette armoire à glace qui s’appelait Billy. Je lui lançai un regard hébété, ne comprenant pas pourquoi il ne se battait pas lui-même. Il me répondit par un regard dur mais surtout envers lui-même, comme s’il s’en voulait à ce sujet.

« Je… J’ai promis à ma fille de plus me battre… Elle a neuf ans, et elle m’a dit que c’était à cause de ça que sa mère était partie. Avec un autre homme, ajouta-t-il plus bas. Et qu’elle me détestait. Du coup j’lui ai promis que je…
— … Je vois. N’en dites pas plus Billy. »

Je posai ma main contre son bras et tournai mes yeux vers l’homme ivre qui se battait un peu trop bien. Un regard ferme, car j’avais pris la décision d’aider Billy, contrairement à ces clients de la taverne qui préféraient siffler le combat. Un père qui faisait tant pour sa petite fille afin qu’elle ne la déteste pas… Non, je ne pouvais pas l’abandonner comme ça, coupable des coups que recevaient ses amis, tenu en laisse par le lien d’une promesse que je ne lui donnais pas le droit de trahir. Il était temps pour moi d’avoir confiance en moi et en la force que j’avais acquise ces derniers jours avec l’aide de Sirius. Je devais me hâter avant qu’Ed et Carl ne soient vraiment blessés. J’appliquai les conseils de Sirius. Ceux qu’il m’avait donnés à la fin de mon entraînement, grâce auxquels il m’avait suffi de vingt jours pour toucher à mon but. Je concentrai des aethernanos dans les muscles de mon bras droit. Autant que possible. Cela me prenait un peu plus de temps qu’un mage plus puissant et habitué à le faire. Mais ayant un réservoir magique relativement important et en l’occurrence bien rempli, je pouvais porter un coup suffisamment puissant pour avoir l’effet escompté sur le mastodonte incontrôlable. Je m’élançai alors sur l’homme qui venait de mettre Carl à terre et, au moment même où il se tourna vers moi, lui assénai un coup aussi puissant qu’il m’était possible de donner, tout en me penchant à sa gauche. Mon poing se logea exactement au niveau de son estomac.

L’ivrogne vomit quelque chose que j’évitai en pivotant au mieux sur le côté. Je fis en sorte de ne pas regarder ce dont il s’agissait pour ne pas qu’il m’arrive la même chose de façon plus naturelle… Quand il s’écroula au sol sans aucun autre bruit que le « Gargl » qu’il avait gémi au moment de l’impact, je compris que je venais de réussir ma première offensive physique pure sur un homme de facilement deux fois mon poids – bien qu’affaibli, mais ce n’était qu’un détail. Cependant… j’avais très mal au poignet. Bah… On ne changeait pas si facilement !
J’entendis tout à coup une salve d’applaudissements et de sifflements, et, ne comprenant pas pourquoi tant de gens venaient vers moi tout d’un coup, me sentant oppressée, pris mes jambes à mon cou et courus jusqu’à l’extérieur de la taverne, cachée dans une petite rue adjacente.


Après que j’eus repris mon souffle à la suite de ces événements rocambolesques, je regardai l’heure à ma montre à gousset – que je m’étais enfin décidée à prendre pour qu’elle ne devienne pas poussiéreuse. Il était déjà plus de 16 heures et je devais poursuivre mon enquête. J’allais reprendre ma route en toute furtivité, me sentant beaucoup moins embrumée par l’alcool, mais tout ne se passa pas comme je venais de le prévoir.

« Nina, attends ! »

C’était la voix de Billy.

« Oui ?
— Qu’est-ce que j’peux faire pour te remercier ? Vraiment, là, j’t’en dois une… Tu es une mage c’est ça ?
— Euh je… bégayai-je, surprise. Il n’y a pas besoin de me remercier, c’est normal. Oui, je suis mage, et mon métier est d’aider les gens. Et puis, entre nous, je suis déjà sur une mission. Je n’ai pas besoin d’autre récompense, surtout pour quelque chose d’aussi futile et évident que cela.
— Si c’était si évident, plus de gens auraient réagi comme toi. J’suis pas trop aimé en ville tu sais ? J’suis pas un gars qui a suivi une petite vie tranquille. Et pour beaucoup, je suis beaucoup trop curieux et j’en sais beaucoup trop sur leur vie privée. J’vais pas te raconter ma vie mais je veux vraiment te remercier pour m’avoir aidé alors qu’on se connaît pas. Et aussi te dire que si t’as b’soin d’une info sur Crocus, y a pas de problème. »

Je ne sus pas vraiment quoi dire… Je n’avais pas besoin de récompense ou quoi que ce soit… Je n’étais pas une héroïne…

« Vous m’avez déjà beaucoup aidée, alors considérez que ce que j’ai fait n’est que la dette que je vous devais. Et si vous tenez tant à me remercier, faites-le indirectement. Prenez soin de votre fille. Et elle ne vous détestera jamais, pas tant que vous agirez comme un père. »

Alors que je partais pour de bon après l’avoir salué une dernière fois, je l’entendis m’interpeler une nouvelle fois.

« Attends ! Ta mission c’est… (Il s’approcha de moi et murmura) Enfin, a un rapport avec le Comte c’est ça ? Il s’est donc bien fait enlever, l’aut’ m’a pas raconté de craques…
— Une minute… Comment savez-vous que le Comte… ?
— J’en sais beaucoup, j’t’ai dit. Si tu veux mon avis… Tu devrais vérifier si y a pas des mages qui travaillent dans son manoir. Parce que mon pote, là, qui m’a dit que le Comte s’était fait choper… Bah il m’a aussi dit qu’il avait entendu du bruit derrière la baraque alors qu’y avait personne d’autre que lui. C’est une vraie fouine, peut-être pire que moi. »

Alors là, je ne pouvais que le remercier. Réellement. Des connexions se firent dans ma tête et il me sembla que je savais parfaitement quoi faire à partir de cet instant. Je partis en courant rejoindre le manoir Shamrock, car la détective qui était en moi trépignait d’impatience à l’idée d’avoir trouvé le coupable !

* * *

J’y étais, essoufflée mais potentiellement victorieuse. Le temps de reprendre une respiration correcte pour jouir d’un minimum de crédibilité auprès du malfaiteur, je mis mes idées en place, dans l’ordre. Il ne me fallait plus qu’une preuve et je l’aurais en faisant ce que j’aurais dû faire depuis le début : sonder les aethernanos autour de cette personne. Pour être un mage noir, il fallait déjà être un mage : je savais depuis le début que c’était le cas et j’avais été assez bête pour prendre ça comme acquis ! Alors je sonnai à la porte et Eugène vint m’ouvrir peu après. Il me demanda si mon enquête avait progressé mais je ne lui répondis pas autre chose que « suivez-moi » en m’avançant d’un pas rapide vers le hall d’entrée. Le majordome me demanda un peu plus abruptement, sans perdre de sa politesse bien entendu, pourquoi j’étais aussi pressée. Dans la pièce se trouvait également Hélène ainsi que deux autres membres du personnel. Cette dernière riait gaiment autour d’un café avant que j’arrive. Je clamai alors que j’avais assemblé toute les pièces de ce puzzle.

« P-Pardon ? Déjà, mademoiselle ? Mais cela ne fait que quelques heures que vous travaillez sur cette affaire… ! fit remarquer Eugène, fort étonné.
— C’est une faculté que je comprends que vous m’enviiez, mon brave Eugène, répondis-je calmement dans un rictus. La réponse était devant vos yeux depuis si longtemps.
— Plutôt que de caresser dans le sens du poil vos chevilles obèses, mademoiselle, pouvez-vous être plus claire ? Nous ne sommes pas dans un cadre propice à la plaisanterie. »

Le ton sévère sur lequel Hélène m’avait parlé ne m’aurait guère plu si le contexte avait été différent. Je marchais d’un bout à l’autre de la partie gauche du hall, comme j’avais toujours rêvé, en secret, de le faire en lisant mes romans de détectives. Cette journée riche en bavasse était sur le point de s’achever.

« Je me fais une joie d’entendre cela de votre bouche, Hélène, qui riiez si fort devant votre tasse de café il y a de cela quelques secondes. Je disais donc que la réponse était proche. Juste ici, dans ce manoir. Comme vous le savez tous, le Comte de Shamrock a été sujet à un enlèvement, pris en otage contre une rançon. Mais la personne qui a commis ce méfait ne pensait pas que la ville était pleine d’oreilles et d’yeux baladeurs et affûtés. Même quand l’on est persuadé qu’une rue est vide, il faut croire que ce n’est jamais vraiment le cas. Et cette personne…
— Venez-en au fait, mademoiselle Nina … soupira la jeune fille.
— S’il vous plaît. Donc… Et cette personne, c’est vous ! »


Je clamai cette phrase en pointant du doigt d’un geste vif Hélène, qui s’était levée de son confortable fauteuil et d’un coup se figea, sourcils froncés. Selon elle je n’avais pas de preuve et mon accusation était parfaitement infondée. Peut-être parce que je n’avais encore rien énoncé. Mais elle n’avait pas à s’inquiéter car j’étais sur le point de lui dire ce qu’elle ne voulait pas entendre.

« Vous avez 17 ans. Représentante et assistante du Comte. Et vous l’êtes depuis un an, enfin dans quelques jours.
— Vous n’apprenez rien à personne.
— Et vous êtes si impatiente… J’y viens. Mais puis-je tout de même avant cela vous demander pourquoi vous nettoyiez la chambre de monsieur le Comte alors que vous saviez par Eugène que l’enquête avait été confiée ? Modifier la scène d’un crime comme cela ne se fait pas. Et ne me dites pas que vous ne faisiez que ranger la chambre de votre maître… Il y a un temps pour tout. Pour approfondir… Il y a huit mois environ, la femme du Comte est morte. Car vous ne pouviez pas supporter qu’il vive avec une autre femme que votre mère après ce qu’il avait fait. N’est-ce pas, Hélène Shamrock. »

À ce moment, je devais bien jouer le jeu – et la comédie, même si je devais avouer que je m’amusais beaucoup –, car je ne pouvais ni affirmer que le Comte avait tué sa mère ni qu’il l’avait abandonnée, enceinte, avec elle. J’avais atteint le point de non-retour. J’étais persuadée que je détenais la bonne réponse : cette fille, aussi douée fût-elle pour commettre ses méfaits, cachait très mal ses sentiments. Et à cet instant, je voyais bien qu’elle se sentait acculée. J’observais bien. J’ajoutai à la liste de mes arguments la ressemblance avec le Comte dont le portrait immense décorait le mur en haut des premiers escaliers. À partir de là, je remerciai mentalement l’auteur de mes romans policiers préférés pour son intelligence, car elle m’aidait beaucoup ici. Je m’apprêtai à utiliser une technique dangereuse : la broderie. Ajouter des détails pour pousser le coupable à bout sur le plan émotionnel. Si je n’étais pas un tant soit peu sûre de moi, cette technique ne pouvait pas fonctionner.

« Après tout, c’est compréhensible. Pour vous, qu’il l’ait abandonnée ou tuée revient au même. Vous deviez vous venger... Alors il y a un an vous vous êtes faite embaucher comme bonne. Et vous avez tué sa femme. Il était facile de nettoyer les preuves : il n’y en avait pas. Un poison l’a tuée, vous devez très bien le savoir, n’est-ce pas ? Assez habile pour qu’un autre membre du personnel soit accusé à votre place, profitant du licenciement massif, vous vous êtes hissée au rang de représentante et avez préparé votre plan jusqu’à le mettre en place aujourd’hui. En tant que mage – ne niez pas, je suis bien placée pour ressentir les aethernanos autour de vous –, ajoutai-je voyant qu’elle s’apprêtait à parler, il vous a été tout aussi facile de procéder à l’enlèvement de façon plus ou moins discrète. Téléportation ? Passe-murailles ? Invisibilité ? Quoi d’autre ? Allez, rendez-vous. Je ne suis pas obligée de vous tuer. »

Une goutte de sueur perla sur mon front alors que mon propre cœur battait dans ma poitrine, lentement mais bruyamment. « Allez… Avoue… » pensai-je maintes fois. Je la voyais trembler, elle était prise au piège… J’avais fait comme dans mes polars… J’avais tellement l’impression de m’en être bien sortie que j’en étais au point de songer à l’existence de facilités scénaristiques dans ma propre réalité… Quand soudain elle parla.

« Je… Je ne pouvais juste pas le laisser oublier ce qu’il nous a fait, à ma mère et moi… Vous avez raison. Oui, vous avez raison. Sauf sur un point : ce n’est pas moi qui ai empoisonné la femme du Comte. Par contre, c’est moi qui en ai profité pour faire éclater ce scandale à propos de ma mère. Pour lui rappeler. En guise d’épée de Damoclès. Car ce n’était plus secret, à partir de cet instant. Quant à mon pouvoir… Oui. Je suis passe-murailles. Je peux traverser la matière. »

Elle avoua tout sous l’œil désabusé d’Eugène et ses autres collègues. Il ne me restait plus qu’à la capturer, mais quelque chose me disait qu’elle ne se laisserait pas faire. Alors qu’elle s’apprêtait à s’enfuir, je fis jaillir de ma dimension de stockage mon nouveau bijou. La dague qui m’avait coûtée une dangereuse expédition en Caelum, la dague en aethernium. Je l’emplis d’aethernanos et la fis fuser droit sur Hélène qui l’évita sur la droite, dans une pirouette. Cela m’étonna. Puis je compris.

« Pour une passe-murailles je suis déçue que vous évitiez mon attaque ! »

Hélène ricana en touchant le mur dans lequel s’était planté ma dague. Sa main passa au-travers et elle la ramena à l’intérieur. La mage noire semblait beaucoup moins pressée depuis qu’elle avait remarqué que je ne bougeais pas : même piégée, elle était confiante. Elle pensait que cela rattraperait son erreur, mais si mon cerveau avait été capable de résoudre cette affaire – je concédai qu’il y avait eu une grande part de hasard et de chance, bon… – il était tout à fait capable de comprendre une chose aussi évidente. Elle-même n’était pas capable de traverser la matière mais de la rendre franchissable. En d’autres termes, elle ordonnait à la matière de la laisser passer. C’était parfait. Le sort avait été de mon côté lors du choix de la dague que je comptais lui lancer dessus. Si j’en avais choisi une autre, la bataille aurait été perdue d’avance.

« Toujours est-il que vous avez évité ma dague. Je sais qu’elle est très belle et surtout très inquiétante lorsqu’on l’entend trancher l’air derrière et vers nous… Mais tout de même. Décevant.
— Ce n’est pas votre joujou qui me fait peur. Il faudrait voir à descendre de votre piédestal, Nina ! »

Pour me prouver ses dires, elle posa sa main tout au bout du manche de ma lame et utilisa sa magie dans le but d’y faire glisser sa paume, comme si elle voulait l’empaler.
Je fus la seule à applaudir lorsqu’une violente explosion retentit. Je demandai à Eugène, sous le choc, d’empêcher un quelconque badaud d’approcher du manoir après avoir entendu le vacarme. Mon regard avait dû l’en convaincre car il sortit de sa torpeur aussitôt que je l’eus posé sur lui… J’en profitai pour m’avancer vers Hélène dont l’état n’était pas à envier : elle avait reçu l’explosion en pleine figure et même si ses aethernanos avaient permis d’atténuer les dégâts, elle était méchamment sonnée. Elle aussi devait avoir un corps fragile… Je récupérai ma dague dans le mur et m’agenouillai sur elle de manière à bloquer ses mouvements. Maintenant l’arme juste au-dessus de sa tête, je la rechargeai une nouvelle fois, pour prévenir n’importe quelle éventualité.

« Où est le Comte ? Si tu me le dis je n’aurai pas à te tuer.
— Et si tu me tues tu ne le sauras jamais.
— Ton père est… beaucoup mieux entouré que tu peux le penser. Il sera retrouvé même si je te tue. Tu es une mage noire, et les mages noirs, je dois les tuer. Mais je ne suis pas de ceux qui se délectent de la mort. Ma mission ne m’ordonne pas de te tuer si certaines conditions sont respectées, et elles sont bien parties pour l’être.
— Qui es-tu ?
— Où est le Comte ? »

Elle sembla hésiter. Durant de longues minutes, où nous étions seules dans le hall qui paraissait immense, elle hésita. Je maintins mon regard aussi dur que possible planté dans le sien.

« Ma mère… Il l’a abandonnée enceinte de moi, il y a 17 ans… N’ayant jamais vécu avec un père, je ne savais pas ce que c’était. Mais alors que j’allais bientôt avoir 16 ans, elle me raconta la vérité. Elle avait des idéaux que je connaissais. Et le Comte l’avait haïe pour cela quand il l’eût appris. Ma mère et moi avons un dieu et c’est pour nos convictions que le Comte nous a abandonnées, nous a haïes. Je suis donc venue ici pour me venger… Tandis que ma mère est au Nord de Fiore, près de la mer. À Callune. Elle commence à réunir des mages, elle va fonder une guilde. Une petite guilde clandestine qui ne cessera de grossir, que je sois là où non pour le voir ! Elle a décidé de se battre pour Zéleph, au nom de notre vengeance ! J’accepte de te dire où est le Comte si tu me laisses partir : je pourrai ainsi la rejoindre et l’aider à bâtir notre avenir !!
— Dis-moi.
— Le sous-sol des pompes funèbres de la rue Carmin. Je me disais que c’était un endroit parfait pour qu’il termine sa vie ! Après tout, la rançon n’est qu’un prétexte pour ramener des fonds à ma mère ! Je l’aurais tué quoi qu’il en soit… »

Le désespoir rendait fou de bien pauvres gens. Une si jolie jeune fille… si corrompue. La fiole de potion d’amnésie m’était inutile. Elle ne lui ferait pas oublier sa rancœur, malheureusement… Moi si.

« Désolée. »

L’avantage que j’avais, c’était qu’aucun détective ne serait mobilisé pour enquêter sur mon crime.

* * *


Il n’avait pas fallu une heure pour que le Comte soit retrouvé, ligoté et bâillonné, dans le sous-sol qu’Hélène avait indiqué. Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver un peu de tristesse pour elle… Ou peut-être était-ce de la compassion ? Après tout, si le Vicomte n’était pas mort ce jour-là, si personne n’avait été là pour moi, et je pensais ici à Dimitri puis Dirk en premier lieu… j’aurais tout aussi bien pu crouler sous le désir de me venger. Où rien ne m’aurait empêché de désirer la mort de celui qui avait fait de ma vie ce qu’elle était. Puis je pensai que je ne pourrais jamais changer le passé et que je devais m’estimer chanceuse de ne pas avoir sombré dans la folie. Mais trêve de sentiments. Après son sauvetage, le Comte avait été ramené à son manoir avec autant de discrétion que possible – et le propriétaire du salon funéraire arrêté. Il avait tenu à me voir pour me remercier et me demander la vérité sur ce qui s’était passé.
Je lui racontai alors, de la manière la plus neutre possible, qui j’étais, comment j’en étais arrivée là, ce qui s’était passé dans son dos une année durant et ce qui se préparait encore. Lorsqu’il entendit mon nom, sa réaction fut semblable à celle d’Eugène. Les Andersen avaient fait parler d’eux. Lui aussi pensait que la famille s’était éteinte avec les flammes de l’incendie qui avait ravagé ma maison.

« Ma sœur a été enlevée par Stella et j’ai personnellement pu m’enfuir. Je suis à sa recherche ainsi qu’à celle de mon ancien majordome, qui m’est lui aussi porté disparu. Je ne suis pas sûre qu’il reste d’hommes dans la famille, ou si tel est le cas je n’en ai pas connaissance. Notre nom est voué à s’éteindre, mais ce n’est pas grave.
— Votre sœur vous dites ? Par Stella ? Ce satané pays… grogna-t-il férocement. Il paiera un jour.
— Croyez bien que je n’attends que ça.
— Je pense pouvoir vous aider, Nina Andersen. Retrouver votre sœur en Stella me paraît rude, mais si votre ancien majordome est encore en Fiore, je peux faire mon possible pour retrouver sa trace. »

Une fois de plus je ne cherchai pas les mots pour formuler une phrase complète. Un oui suffisait. Un oui plein d’espoir. Si même Sirius n’était parvenu à retrouver la piste de Dimitri, je doutais que le Comte en soit capable seul. Mais il me rappela ses relations, ses liens, ses contacts. Comme quoi la noblesse était un monde comme les autres, avec ses bons et mauvais côtés. Et en l’occurrence, si dans ce monde je retrouvais Dimitri, alors peut-être pourrais-je y remettre les pieds un jour.

* * *

C’est une fois rentrée à la guilde, baignée et détendue, que je m’affalai sur mon lit pour repenser à ma journée. Un meurtre était venu s’ajouter à ma liste. Celle-ci ne cesserait sûrement jamais de grossir… Mais qu’importait. Je me fichais de vendre mon âme au diable… Bien que s’il eût fallu trouver une personne à laquelle vendre mon âme, il serait bien malvenu de la traiter de diable !

Et je m’endormis en me reprochant une fois de plus de trop faire dans le lyrique.
by Nina




Fiche du mage
Guilde: Aeternitas
Rang: Expérimenté
Aeternanos: 166 725
avatar
Nina Andersen
Sorcier travailleur
Sexe (IRL) : Féminin
Messages : 331
Voir le profil de l'utilisateur
Mar 09 Aoû 2016, 19:07
         
Tiens ? Tu n'as pas dépassé le nombre de caractères autorisé ? Quelle déception. S+ tout de même, ma chère.



Fiche du mage
Guilde: Aeternitas
Rang: SS++
Aeternanos: 500 001
avatar
Raziel
Mage
Sexe (IRL) : Masculin
Messages : 240
Voir le profil de l'utilisateur
Mar 09 Aoû 2016, 21:14
         
Voici le compte-rendu détaillé de la correction :

- il s'agissait d'une mission de rang "Confirmé", soit une mission ordinaire. Tu gagnes donc 300 points gratuitement.

- pour cet agréable S+, voici 500 points supplémentaires.

- j'ai compté 499 lignes, voici donc 4 990 points.

- je n'ai discerné aucune faute, voici donc la couronne de la perfection, une fois encore.

- cohésion, cohésif, cohérence, et non pas rance. 100 points.

- je ne crois pas avoir lu encore d'enquête policière dans nos missions. Bien. 50 points de mieux.

- Nina se rapprocherait-elle un peu plus de sa soeur ? 400 points !

- les présentations d'Eugène et Hélène sont très agréables. Et comme d'habitude : la présentation est sans bavure. 100 points.

- l'humour grinçant et élégant du détective, n'est-il point ? So british ! 175 points.

- si je ne mets pas 300 pour la noblesse et l'élégance ponctués de ce superbe passage dans les tréfonds de Crocus, alors autant ne rien mettre. 300 donc.


TOTAL : 6 915 points, que nous arrondissons donc proprement à 7 000 !



Fiche du mage
Guilde: Aeternitas
Rang: SS++
Aeternanos: 500 001
avatar
Raziel
Mage
Sexe (IRL) : Masculin
Messages : 240
Voir le profil de l'utilisateur
         
Contenu sponsorisé
Contenu sponsorisé