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[Histoire] ~ Une Adrielle ~

Ven 21 Avr 2017, 11:46
         

Histoire



Une Adrielle

« Tout en toi me dégoûte, c’est plus fort que moi. »

Certains mots à l’apparence insignifiante, au moins à mes yeux, avaient le chic pour refuser de se défaire de moi. Je ne pouvais m’empêcher de cogiter sur les dernières paroles de cette femme, cette mage noire. Qui pouvais-je bien être pour elle, autre que sa meurtrière ? Avait-elle parlé comme cela simplement par dégoût d’être tuée par moi, ou pour une tout autre raison ? D’ordinaire, je me serais contentée de regarder ces mots de haut autant que la personne qui les prononçât. De plus, Liam avait mentionné notre ressemblance physique, je devais bien admettre qu’il avait raison. Toutes ces pensées croisées, mélangées, décomposées et réassemblées dans un flot abrutissant me donnaient mal à la tête, et toute douleur réveillait ma plaie mal refermée. Néanmoins, je devais écouter l’option qu’elles m’avaient fait élaborer.

Et si cette femme avait fait partie de ma famille ? Il n’était pas impossible qu’elle m’eût connue sans que ce fût réciproque. Peut-être devenais-je paranoïaque, mais je devais remonter jusqu’à cette femme, son identité précise, son origine, son vrai nom si c’en était un faux. Tous les documents familiaux du côté du Vicomte avaient été réduits en cendres, tout comme son propre corps et ceux des domestiques. Ne restaient que ma sœur aînée et Dimitri, introuvables ou peut-être n’avais-je simplement pas assez cherché.

Aussitôt après la mission, je m’étais rendue dans ma ville natale, Shiero, pour réfléchir. Assise sur un banc à l’ombre, face à la tour stellane, je pensai à eux. Élianore, enlevée. Dimitri, porté disparu, jamais revenu vers moi en cinq ans. Si ma sœur ne me ressemblait pas tant, si mon majordome n’avait pas son portrait dans les affaires de Dirk, peut-être en tout ce temps aurais-je oublié leurs visages… Aurais-je fini par les oublier totalement, si cette vie de mage et de possibilités ne m’avait jamais été donnée ? L’heure n’était pas à remonter l’arbre du temps, plutôt à trouver une solution pour obtenir les informations que je cherchais alors que personne n’était apte à me les donner. Sirius serait-il donc une fois de plus celui qui me mâcherait le travail ? J’allais m’y résigner, mais un souvenir freina cet élan.

La vieille dame. Celle-là même à laquelle j’avais parlé en revenant ici plusieurs jours auparavant ! Si mes souvenirs ne me jouaient aucun tour, elle n’avait pas été présente depuis longtemps au jour de l’incendie. Mais peut-être qu’en discutant avec d’autres domestiques, elle avait eu écho du nom de Fabia Fnerheit ? Si je pouvais la trouver et lui demander, il y avait une certaine probabilité de faciliter mes recherches. Cependant, je ne pouvais pas entrer dans la grande tour pour demander son adresse car cela reviendrait à me dévoiler aux Stellans de la ville. Autant qualifier un tel acte de suicide à rebours…

« Sirius, s’il te plaît, j’aurais besoin de toi. Fouille mes souvenirs à la recherche du nom de la vieille femme qui officiait au manoir, celle que j’ai rencontrée l’autre fois, avec Liam, pour la localiser je te prie…
— Tu es sûre de ne pas vouloir un peu plus de mon aide, si tu vois ce que je veux dire ? Je crains que m’immiscer dans tes souvenirs maintenant soit risqué compte tenu de ton état de santé.
— Vas-tu me harceler encore longtemps avec cette histoire ? Je t’ai dit que j’irai voir Shirona aussitôt rentrée à la guilde, premièrement. Deuxièmement, es-tu là pour m’aider ou pour faire tout le travail à ma place ? En l’occurrence, je te demande de m’aider. »

Il ne me répondit pas. Ce ne fut qu’en constatant qu’il n’était plus avec moi que je me rendis compte de la portée de mon ton et mes mots. Je fronçai les sourcils, me mordis la lèvres, honteuse d’avoir été si sèche avec mon meilleur ami.

« Je suis désolée, Sirius… Je n’aurais pas dû dire cela…
— Hanna Hescar. Laisse-moi te guider vers sa maison. » répondit-il finalement d’une voix empreinte de sonorités difficiles à interpréter.


Un sourire chaleureux et navré étendit mes lèvres lorsque je le remerciai. Je lui fis remarquer avec bienveillance que je n’avais rien senti. Il ne le releva pas et me fit perdre de l’altitude en rejoignant les quartiers médians de la ville, quoiqu’à peine plus bas. L’on trouvait encore ici de grandes maisons et quelques boutiques affichaient des prix adaptés aux salaires de la majorité de la population regroupée alentours. Aujourd’hui, le ciel était bleu pâle et cotonneux. Un peu de vent faisait tourner les moulinets et les grues mais l’atmosphère était printanière et chaleureuse. Cela faisait beaucoup de bien après mon aventure dans le froid mordant d’Iceberg… En descendant un peu plus, tournant là où Sirius me le demandait, je pus constater le nombre de rues, ruelles, échoppes et zones fleuries que je n’avais jamais vues, visitées ou même connues. Je me rendis compte à quel point la ville inférieure m’avaient toujours effrayées étant enfant. Pour moi, c’était la plèbe, je n’avais pas à y mettre les pieds. Ma sœur s’affranchissait de toute la morale que je m’imposais – ou qui m’était imposée – et faisait ami-ami avec de nombreux enfants et adolescents de ces quartiers. Même aujourd’hui, si j’admettais que les strates inférieures de Shiero ne regorgeaient pas d’infâmes en tricots délabrés – pas autant que je me l’imaginais enfant du moins –, la population ne m’intéressait guère.

Au terme d’un petit détour par le jardin des plantes aromatiques où se tenait une dégustation de thés, la maison de Madame Hescar s’imposa à ma vue, quelques mètres devant. Immanquable, elle se dressait sur le bord d’une falaise. Ornée d’une grosse rosace de vitrail, il fallait passer une petite arche et quelques escaliers pour atteindre la porte d’entrée. Facile à deviner : un homme aux cheveux noirs quittait la maison par ce chemin. Nous nous croisâmes sous la fameuse arche. Il semblait pressé et ne me regarda même pas, remontant plutôt le col de sa chemise. J’effaçai vite mes interrogations d’un haussement d’épaules et frappai à la porte, en réalité imbriquée dans une autre, grande et grise, attendant qu’on vienne m’ouvrir. Au moins, je savais qu’il y avait quelqu’un, à l’intérieur.

Maison de Hanna Hescar

« Oui ? s’éleva une voix à la suite d’un soupir. Qu’avez-vous oublié, D… Oh, Mademoiselle Andersen, c’est vous ! Que puis-je pour vous ? Entrez donc, allons, ne restez pas sur le palier ! »

Elle m’invita chez elle et me conduit à une table où elle me fit asseoir. L’intérieur était plus grand qu'il ne le laissait présager à quelques mètres de distance ! Fut-ce également une maison magique, à la manière de la caravane de Joker ? Étrangement, mes pensées ne bifurquèrent pas plus d’une seconde sur lui. Pas que je m’en plaignisse ceci dit. Le décor était fait de crépi et de bois, dans des tons marrons et sans couleur vive notable. Une mezzanine toisait le reste de la maison, constituée uniquement de deux pièces sinon. Opposé à l’échelle menant à l’étage, un escalier descendait dans ce qui était sûrement une cave. Madame Hescar vint m’apporter des gâteaux, alors même que j’avais refusé, et de la citronnade maison, bien que je n’eusse pas soif. Je fis néanmoins l’effort de goûter à tout, mais sans tarder à lui poser la question pour laquelle j’étais venue à sa rencontre.

Intérieur

« Je me souviens que vous n’étiez pas présente au manoir très longtemps, mais à tout hasard, auriez-vous entendu parler d’une femme nommée Fabia Fnerheit ? »

La dame ne répondit pas tout de suite. Elle sembla fouiller dans sa mémoire avant de me regarder droit dans les yeux. Les siens étaient si verts que je m’y perdis un instant…

« Je la connais. Pour des choses qu’elle a faites sans grande splendeur, croyez-moi.
— Dites-m’en plus, s’il vous plaît ! J’ai eu affaire à cette femme dans une, hum… Altercation. Elle m’a tenu des propos que je ne comprends pas, alors j’aimerais savoir si elle en est légitime.
— Eh bien… Cette femme est une veuve noire. Elle est connue pour avoir épousé un certain nombre de riches hommes, dont le dernier était politique d’ailleurs. Tous sont morts de sa main : elle a tenu à le faire savoir avant de disparaître dans la nature avec l’argent du dernier héritage. Mais j’imagine que ce n’est pas ce qui vous importe le plus.
— Qu’y a-t-il d’autre ? invitai-je en essayant de contrôler les battements de mon cœur, anormalement rapides.
— Cette femme, en réalité, a pour nom de jeune fille Fabia Adrielle, sœur de… avoua Madame Hescar, hésitante à terminer sa phrase. Sœur de Mélinoée Adri-… Mademoiselle Andersen ? »


Sifflements. Chaleur. Terrible chaleur. Je n’écoutais plus, depuis plusieurs secondes. Je n’entendais plus rien de toute façon. J’avais la nausée, je manquai de vomir. De l’eau…

Je cherchai de l’eau jusqu’à en trouver dans la pièce d’à côté, à l’évier. Je la fis couler. Avant de vomir, j’en bus la moitié. Je détestais vomir, alors je rinçai. Une fois propre, je plongeai ma tête dans l’eau, froide, la plus glaciale que je pouvais obtenir, qu’importaient mes cheveux. J’avais trop chaud… Je tremblais de part en part, mes jambes peinaient à me porter.

Que s’était-il passé, si vite ?! Je devais rentrer à la guilde. Je devais voir Shirona, je…

« Je dois y aller, m… (Je retournai vomir, de la bile cette fois.) madame, merci pour tout… »

Peinant à sortir à cause de mes jambes, je l’empêchai de me retenir. La porte poussée, le soleil me brûla à partir des rétines, mon mal de crâne s’intensifia et j’eus l’impression de tomber. "Reprends-toi, reprends-toi"… Autopersuasion inutile.

Sirius ne me parla pas. Mais j’étais à la guilde la seconde d’après. Vaguement debout, couloir du portail. Tombée au sol, bureau du Maître. Il y était, avec Shirona. Mes halètements me firent tousser, puis…

* * *


Nina venait de se matérialiser dans mon bureau, inconsciente et d’une pâleur sépulcrale, alors que Sirius venait de nous téléporter de force, Shirona et moi-même.

« Sirius, que signifie cet appel for-... »

Je m’interrompis abruptement en constatant l’état de ma protégée… L’instant d’après, notre couple était déjà affairé à réanimer la jeune femme victime de toute évidence d’un arrêt cardio-respiratoire. Et celui-ci semblait vouloir se prolonger au vu de la couleur bleu-violacé que prenaient ses doigts.

Sans hésitation, Shirona sectionna le chemisier de Nina afin de libérer sa poitrine pour faciliter sa respiration, tandis que je commençais à incanter des bénédictions afin de purger son corps de la plupart des toxines que je connaissais.

Malgré cela et le massage cardiaque qu’appliquait ma femme, rien n’y faisait et la couleur ne revenait pas. Shirona, ulcérée, explosa :

« SALOPERIE ! SIRIUS ! DANS MON LABO ! DE SUITE ! »

L’entité psionique s’exécuta immédiatement, je restais donc seul avec mes psalmodies et assurais le massage cardiaque en attendant… La situation commençait à m’horripiler.

« Nina… Je t’interdis formellement de clamser comme ça ! Je vous demande à chaque fois de me dire quand vous avez un bobo. C’EST PAS FORCÉMENT NÉCESSAIRE QU’IL SOIT MORTEL ! »

Concentrant ma magie, j’élevai d’un niveau les incantations. Il était hors de question qu’un poison me résiste. Cependant, les prières incantées en langage du Premier Cycle étaient habituellement destinées aux Anges, non pas aux humains. Si je prononçais un mot de travers, je risquais de nous foudroyer tous les deux dans l’opération… Inspirant profondément, je prononçais :

« Ithîr mân eldrvaryane deyjan. Mor’amran un eyddron lif abr deyja. »

De chaque pore de la peau de Nina, un liquide violet commença à suinter. Ses couleurs redevinrent immédiatement plus humaines… Son cœur repartit et sa respiration s’améliora. Mais elle était encore d’un teint plus blanc que les voiles de la Vierge. Shirona reparut à ce moment, le bras droit chargé d’un étalage de fioles, sur lequel était marqué “antidotes de rang 5 - maladies magiques” et le gauche d’une sacoche en cuir. Le tout chut silencieusement ou presque au sol, rattrapé par deux grandes roses, tandis que la pharmacienne revenait examiner sa patiente.

« On dirait qu’elle va mieux… Tu lui as fait quoi ?
— Magie du Premier Cycle. J’aurais pu nous tuer tous les deux… Mais bon, c’était ça ou la regarder mourir sans rien faire. Je ne sais pas ce que j’ai extrait de ses veines, mais je ne l’ai pas brûlé pour que tu puisses l’analyser. Honnêtement, si une personne a plusieurs litres de la substance qui l’a empoisonnée, il faut faire un rapport en haut-lieu et travailler immédiatement sur des contre-mesures.
— Calme-toi… » posa la femme aux cheveux blonds.

Shirona fit venir à elle une fiole de liquide vermeil ainsi qu’une seringue.

« Qu’est-ce que c’est ? m’interrogeai-je
— Du cyanure.
— …
— Une liqueur de sang raffinée par mes soins. Elle n’augmente pas les capacités cérébrales comme ses consœurs, elle renforce le système immunitaire et augmente la production sanguine. Ça l’aidera à récupérer de cette… merde.
— Choquant ce langage, venant de la raffinée mage des Roses.
— Chut, amour, je suis aussi celle des Ronces. »

Coupant court à notre pseudo-dispute, elle injecta le produit directement dans le cœur de Nina après avoir abattu avec précision la seringue sur sa cage thoracique, pile entre le sternum et le sein gauche, dans le quatrième espace intercostal. J’en venais à me demander si elle avait plus l’habitude de faire cela avec une seringue ou avec une lame…

Toujours est-il qu’une fois la substance injectée, Sirius annonça :

« Ses constantes vitales sont stabilisées. Elle a juste une légère fièvre et manque un peu d’oxygène. Ce qu’il lui faut, c’est du repos. Interdiction pour elle de quitter la guilde pendant au moins une semaine.
— Reçu, annonçai-je. Tu recommandes une atmosphère particulière pour son repos ?
— Le silence surtout, dans un lieu isolé et si possible avec des vapeurs de plantes médicinales : valériane, angélique et verveine. Histoire de calmer son métabolisme.
— Nous prévoirons cela, merci Sirius. » conclut Shirona.

Nous ramenâmes donc l’infortunée dans sa chambre. Tandis que Shirona installait l’aromathérapie, je prévoyais l’insonorisation de la chambre ainsi que sa protection renforcée. Il n’était pas question qu’on vienne déranger une blessée, même dans cette guilde. Les visites seraient limitées et contrôlées.

« Je vais développer un antidote à… ça, déclara Shirona en agitant une fiole remplit du liquide mortel, et une fois développé, je mettrai des vapeurs de l’antidote dans cette pièce, histoire de chasser les derniers résidus de cette espèce de merde.
— Décidément, deux fois.
— Quand je ne connais pas et que ça tue, je n’aime pas. Par principe.
— N’empêche que ça manque d’élégance… ironisai-je
— Laissons Nina se reposer et allons terminer ce réquisitoire sur ma vulgarité ailleurs, emplumé bleuté, menaça-t-elle en couvrant l’espace nous séparant de roses dont les pétales eux-mêmes étaient couverts d’épines
— Gloups… Oui ma douce, fis-je tout en me téléportant, loin.
— Le lâche. Bon. Repose-toi bien Nina… Quant à toi ! s’exclama-t-elle en regardant son tube à essai, à nous deux ! »

Et elle sortit en fermant délicatement la porte et en y apposant, tout en ronces, un panonceau “Ne pas déranger”, suivi d’une tête de mort hérissée.


* * *


Lorsque je m’étais réveillée, il faisait nuit et je n’avais pas tout de suite reconnu l’endroit où je me trouvais. Ma chambre n’était pas comme elle l’avait toujours été. Elle sentait les plantes, mais moi, je me sentais mieux. Ma bouche était pâteuse, mon estomac creux, mais je n’avais plus mal nulle part. De la nourriture et un verre d’eau étaient apparus à côté de moi un instant plus tard, tout à peine, la voix de Sirius les accompagnant. Tout devint clair après ses explications. J’avais compris également pourquoi ma chambre sentait les plantes tout en avalant l’eau puis une des deux tartines sur le plateau. Le Maître et Shirona m’avaient sauvée en extrayant le poison de mon organisme, mais ils n’auraient rien pu faire sans Sirius. Je lui devais la vie avant tout, alors je ne m’étais pas abstenue de lui témoigner ma reconnaissance, m’excusant une nouvelle fois pour l’offense à Shiero. J’avais fait de même dès la première visite du couple, au lever du jour, car j’avais dormi une journée entière. C’était la deuxième nuit après l’incident.

Mis à part eux, personne ne vint – ni ne put venir, outre le Maître et sa compagne – me voir avant le troisième de mes sept jours de repos préconisés. La première fut Shirona, très tôt le matin, apportant de bonnes nouvelles concernant l’antidote, bien qu’encore en cours de conception. Sirius lui avait déjà raconté toute l’histoire : la balle grignotant ma chair, les douleurs qui s’en étaient ensuivies, mon entêtement à ne pas prendre ma situation au sérieux. Autant dire que je m’étais fait remettre les pendules à l’heure, parfaitement à l’heure. Avec autant d’intensité dans la voix que pouvait supporter un malade ! Rien de plus ne me fut dit, pas même concernant Stella.

J’avais vite repris des couleurs grâce aux remèdes en tous genres et au repos solitaire qui m’était accordé. Dirk venait tous les jours. Il n’avait cessé de ronger ses ongles à partir du moment où il avait appris pour mon état… Liesel et Aria étaient passés, également, en coup de vent, prendre des nouvelles. Cela m’avait étonnée : nous ne pouvions nous considérer comme proches… Mais après tout, nous étions camarades au sein de la même guilde. Quelque part, ce geste de leur part me fit plaisir.

Hendrik ne vint que le cinquième jour. Il était parti trois jours durant avec des accessoires de laboratoire au cœur de la mine d’électrolithe, d’ailleurs il me raconta au moment de sa visite qu’il avait perdu son temps. Il fut tout aussi mesquin envers moi qu’à son habitude, mais je lui rétorquai qu’il n’avait pas été à mes côtés aux portes de la mort ! Mis à part cela, il avait été globalement plus doux – enfin, doux, c’était vite dit de la part d’un semi-Démon – que j’aurais pu l’imaginer.

Nous avions correspondu, d’ailleurs, avec Liam, par de courtes lettres – j’en avais également fait parvenir une à Madame Hescar. Je m’étais dit qu’il valait mieux le rassurer, car il avait été avec moi à certains moments et que je n’avais cessé de le tenir à l’écart. D’ailleurs, lui aussi avait eu un souci de santé, très léger, en même temps que moi. Ces événements me firent prendre conscience de mon entourage. Ce qui me mettait plus mal à l’aise encore était de constater à quel point j’étais aveugle. Oh, je ne me remettais pas plus en question que cela : je savais que je n’étais pas une personne à copiner çà et là. Mais je perdais de vue la présence de ceux qui se tenaient à mes côtés, ceux qui en valaient la peine et qui semblaient tenir réellement à moi. Sirius s’abstint bien de se moquer de moi après ma crise de larmes… Les nerfs, sûrement.


Personne ne m’autorisa à quitter la guilde, pas même ma chambre, avant le septième et dernier jour, par mesure de précaution. Les seuls mètres que j’avais parcourus avaient été le long des lames du parquet de cette pièce que j’avais maintenant trop vue ! J’allais à présent beaucoup mieux et ma plaie avait enfin cicatrisé, vierge de toute toxine. Il était donc temps de mettre en application ce qui m’avait travaillée durant ces jours bondés de temps libre : Fabia Fnerheit ou, devrais-je dire, Fabia Adrielle.

« Je dois t’avouer quelque chose, Nina, d’ailleurs…
— Je t’écoute, Sirius ?
— Si tu n’as pas eu mal à la tête lorsque je t’ai donné le nom de Hanna Hescar, c’est parce que… Hum, je n’ai pas cherché dans ta tête. En réalité, c’était celle de Liam. C’est pour cela qu’il s’est, hum… évanoui, comme il l’a mentionné dans la lettre. »

Oh bon sang… Je ne pensais pas que ce fût drôle, mais un rire léger m’échappa à la confession de Sirius. On aurait dit un petit enfant ayant fait une bêtise et l’avouant, la boule au ventre, néanmoins plein de culpabilité. Mais je ne pouvais pas lui en vouloir !

« J’ai compris la leçon tu sais. Je ne suis pas seule, je dois prendre mes soucis aux sérieux, même lorsqu’il s’agit d’impliquer certaines personnes. Tu en fais partie, nous le savons tous les deux, et j’en suis très heureuse, Sirius. »

* * *

À plusieurs kilomètres de Shiero, aux abords d’une bourgade, plus précisément dans un coin reculé en bordure d’un bois, se trouvait la seule maison où avait été recensée une femme nommée Fabia Adrielle. Je demandai à Sirius de me téléporter aussi près que possible mais à l’abri des regards indiscrets. En réalité, la maison était entourée d’arbres sur l’ensemble de son périmètre. Seul un chemin pavé traversait la clairière et rejoignait les autres habitations, la seule séparation étant un grillage noir et haut, rouillé par endroits, çà et là recouvert de plantes sauvages et de lichen.

Tout le terrain revêtait une pelouse magnifique, verte et uniquement verte. Les sols pavés ne semblaient pas avoir été foulés du pied depuis des lustres, pourtant ils n’étaient recouverts d’aucun artefact humain. Devais-je parler des fleurs ? Il y en avait partout, de toutes les couleurs et de tous types. Lavandes, iris, dansant au vent. Les bosquets étaient magnifiques, disposés avec harmonie. La végétation luxuriante aux fragrances printanières semblait signifier que la vie habitait la maison Adrielle.

Ce n’était pas le cas.

La maison recouverte de lierre et de mousse avait certaines de ses fenêtres ouvertes mais les carreaux étaient brisées par endroits. Les quelques fleurs poussant n’importe où sur les murs étaient roncières et les vitres jaunies prouvaient l’ancienneté de l’abandon de la demeure, au moins vingt ans, plus peut-être ? Comment se faisait-il, alors, que le jardin fût si bien entretenu ? Le seul moyen de le découvrir était de pénétrer entre les murs, ce que je fis.

Maison et jardin

La porte ne semblait pas fermée, bien que recouverte de toiles d’araignées. Je n’osais pas trop regarder par les fenêtres… La noirceur de l’intérieur m’effrayait un peu. Mais ce sentiment passerait sitôt entrée, quand je saurais que je n’ai rien à craindre. Et puis, Sirius était avec moi…

« Tu as peur des fantômes ? Voyez-vous ça !
— Je ne répondrai pas si tu te contentes d’envoyer tes sarcasmes me tenir compagnie. »

L’intérieur me surprit par son ordre. Alors que la grande pièce sur laquelle menait la fenêtre ouverte, au rez-de-chaussée, donnait sur une salle à manger délabrée, le salon séparé dans lequel j'étais luisait, les meubles vernis, la cheminée propre. Seule une chose me fit frissonner : l’air glacé se mouvant autour de moi. Une voix.


« Il aura fallu treize ans… »

Je me retournai brusquement à la recherche de son origine, derrière moi.

« Laquelle es-tu ?
— Qui est là ?! grondai-je, même si ma voix ne coopéra pas totalement.
— Quelque chose me dit que tu es Nina… Oui, c’est bien cela. Tu dégages un certain calme et beaucoup de méfiance. De toute manière, seuls les membres de la famille peuvent entrer... »

Je cherchai du regard l’homme doté de cette voix. Mais je l’entendais partout, impossible de situer le son correctement… Puis je me retournai sur ordre de Sirius, dague à la main, prête à la pointer sur n’importe qui. Un courant d’air glacé sembla envelopper mon bras et je ne clignai des yeux qu’une fois… Aussitôt apparut face à moi un individu. Le teint pâle, violacé même, il avait de longs cheveux blancs attachés en queue de cheval, à la manière du Maître. Son vêtement était celui d’un majordome, mais ses mains ne semblaient pas humaines, noires et métalliques, comme les griffes d’un dragon obscur. Oh, c’était un gantelet… L'homme était entier… mais flottait au-dessus du sol. Un… Un fantôme ?

« Enchanté, Nina Andersen. Je suis Emyr, majordome, à votre temporaire service, ma demoiselle, déclama-t-il en faisant la révérence. Enfin, en théorie nous connaissons-nous. Vous ne vous en souvenez simplement sûrement plus et à juste titre : j’ai, disons, beaucoup blanchi !
— Plaît-il ? Je n’ai aucun… plus aucun majordome, et quand bien même, il ne vous ressemble pas. C’est une plaisanterie ? Comment me connaissez-vous ? »

Emyr

Il faisait froid dans le dos, translucide comme il l’était. Il ne clignait jamais des yeux et se contentait de me fixer de ses iris mauves avec un grand sourire. Quoiqu’il me proposât de m’asseoir dans un fauteuil pour tout m’expliquer. Apparemment n’était-il là que pour cela. Je ne comprenais rien… J’hésitai fortement à répondre à son invitation. Ma convalescence m’avait affaiblie, je ne pouvais pas me battre au-delà d’une certaine limite… J’intimai à Sirius de me téléporter à la guilde immédiatement s’il venait à arriver quoi que ce soit dans cette optique. Finalement, je cédai à sa seconde tentative de me faire asseoir, redoublant simplement de prudence. En face, dans le miroir, il n’y avait que mon reflet.

« Permettez-moi d’abord de vous offrir ceci… »

Il s’approcha et se pencha sur moi après s’être matérialisé au-dessus de mes jambes, les traversant à moitié, les glaçant par là même. J’eus un mouvement de recul mais cela ne l’empêcha pas de parer mon cou d’une chaîne et d’un pendentif. Je ne le regardai qu’une seconde avant de sentir battre mon cœur plus vite.

Le collier

« Et ensuite de vous expliquer. Plus vite ce sera fait, plus vite je pourrai rejoindre l’autre monde… Au bout de treize ans d’entretien de cette maison, de ce jardin mais passons les détails si vous le voulez bien. Vous ne semblez pas savoir où vous avez mis les pieds, cela s’avère embêtant…
— Ne suis-je pas à l’ancien domicile de Fabia Fnerheit, anciennement Adrielle ? Ne me dites pas que non, je ne vous croirais pas. Commencez plutôt par me dire qui vous êtes, comment vous me connaissez et si vous êtes un fan… tôme…
— C’est déjà un pas ! soupira le fantôme qui me faisait perdre patience. Je pense que vous avez compris, en effet, beaucoup de choses sauf l’essentiel, ma demoiselle. Tout d’abord, sachez que ce collier appartenait à feu une Adrielle. Elle se nommait Mélinoée. »

Il marqua une pause devant mon visage figé. Ce nom… Je le connaissais… Je n’en connaissais qu’une et c’était…

« Votre mère, Nina. »


Le monde sembla s’arrêter.

« Votre mère, Mélinoée Adrielle Andersen, a tant à vous dire par mon intermédiaire… Elle espère que vous serez compréhensive. Puis-je vous demander la raison de l’absence de votre sœur Élianore ? Je suis censé…
— Oubliez-la. Je lui transmettrai tout ce que… Tout ce que vous me direz. Quand je la retrouverai.
— Je vois. Bien, cela m’arrange. » sourit-il malicieusement.

Il cessa enfin de planer autour de moi, abandonnant les remous de l’air, glaçant mon esprit fasciné par un point invisible sur le sol. Seul le son de mon cœur en écho de la voix d’Emyr se faisait entendre. Il poursuivit sans faute, voyant que je ne répondrais plus à rien.

« Elle s’excuse. »

De quoi ? D’être morte ? C’était en partie pour la venger que j'étais qui j'étais aujourd’hui… Ne t’excuse pas, maman.

« Elle estime vous devoir la vérité, ce que je m’en vais vous donner, ma demoiselle. Votre mère était mage.
— Je le sais.
— Mage des liens. J’étais lié à elle dès le jour où elle a quitté ces terres pour la tête de la vicomté. À la mort de votre mère, car elle l’avait prévue, je suis mort également, investi de la mission que j’effectue auprès de vous. Que vous a-t-on dit sur elle ? »

Tuée par un mage noir.

« Votre mère, Nina, a été tuée par un de ses anciens camarades, jadis comparse de guilde, enfin, avant qu’elle ne la quitte pour une autre. C’était quelques mois avant votre naissance. Je ne parle pas là d’une amante inavouée, mais bien de Light Omen.
— La guilde de Shiero.
— Tout à fait ! Dois-je y aller par quatre chemins ? Votre mère provient initialement de la guilde Persephone. »

Pardon ?

J’avais entendu parler de cette guilde. À Aeternitas.

Une guilde noire fiorienne. Itinérante, très secrète, influente.

Une mission d’infiltration de grande envergure ?

« Nina, votre mère s’excuse d’avoir été une mage noire. »

Le monde sembla s’écrouler.

* * *


« Bon, au lit mes chéries ! Roh, bon sang, combien de fois t’ai-je dit de ne pas forcer ta sœur à monter sur tes épaules…  Allez… À votre âge, vais-je vous border encore longtemps ? Et reviens ici ! »

Une femme, relativement jeune pour avoir deux enfants de sept et neuf ans, courrait, souriante, derrière une petite lui ressemblant comme deux gouttes d’eau. Cette dernière courrait partout sans sembler manifester le moindre signe de fatigue. Sa sœur était déjà au lit, mal bordée même si elle s’appliquait. Elle avait des cheveux et des yeux plus clairs, des mèches plus ondulées également car elle les conservait en tresses durant la journée. C’était la plus jeune mais aussi la moins vivace. Elle passait son temps à lire et étudier la musique dans les jardins mais perdait plus d’énergie que sa sœur courant sans cesse partout.

« Maman, tout à l’heure Nina m’a dit qu’elle avait envie de se marier avec Emyr, plus tard ! Je crois qu’elle a un fastiche pour les majordomes.
— C-C’est faux, ne mens pas Élianore ! Et on dit un fétiche… Mais reste que c’est faux ! rougit la plus jeune, paniquée, bondissant sur son lit.
— Eh bien, voyez-vous ça ! Je suis sûre qu’il acceptera, ma chérie, mais moi, ce n’est pas sûr. Tu es à moi, haha ! »

La mère se précipita sur sa fille pour la chatouiller dans le cou – elle craignait beaucoup cela –, arrachant un éclat de rire tant à la plus petite qu’à la plus âgée, fière de son coup bas à sa sœur bien aimée. Élianore suivit finalement sa mère dans sa chambre, à quelques pas seulement, après que celle-ci eut bordé la petite Nina. Elle eut beau faire semblant, aussitôt seule dans son propre lit, elle fit tout tomber : son sourire, sa vigueur et son corps entier. Dans les bras de Morphée.

« Dame Mélinoée, je continue de penser que vous ne devez pas y aller, conseilla une voix derrière la femme aux deux enfants.
— Je dois assumer les conséquences de mes actes, Emyr. Persephone m’en veut et si je n’y vais pas, cette guilde s’en prendra à ma famille. Et particulièrement à Nina… (Elle marqua une pause et tenta un trait d’humour) Tu ne veux pas que je meure c’est ça ? T-t-t-t, mort ou vif, tu n’épouseras jamais ma fille, majordome tordu !
— J-Je vous demande pardon ? Comment pouvez-vous dire que je suis tordu, ma dame ?! se scandalisa Emyr.
— Ta manie d’apparaître dans le dos des gens ou bien car tu n’as même pas remis en cause le fait d’épouser ma fille ? plaisanta-t-elle, à moitié.
— Mais enfin c’est une enfant… »


Continuant de rire, Mélinoée descendit l’escalier principal du manoir Andersen. Lorsqu’elle eut rejoint le jardin, elle s’entoura plus amplement de sa cape et fuit encore plus bas dans la cité, espérant que le somnifère dilué dans le vin au repas serait suffisant pour empêcher qu’on la poursuive. Elle avait confié à son majordome une tâche. Si elle venait à mourir lors de cette confrontation avec son passé, il trépasserait également. Mais avant de partir, elle avait usé de beaucoup de magie pour lier Emyr à sa maison natale, le manoir fleuri où elle avait passé son enfance… avant d’être embrigadée par Persephone, guilde noire en développement au cœur de Fiore. Il y resterait pour plusieurs décennies, ne partirait que lorsqu’il aurait accompli sa mission. La mère espérait, priait même ardemment pour que ses filles soient désireuses de retrouver leurs origines… au moins une seule. Ainsi, elles tomberaient sur le fantôme du majordome qui leur dévoilerait la vérité. Ses erreurs, ses regrets. Comment son plus gros regret avait pu engendrer l’un de ses deux trésors les plus chers, ceux pour lesquels elle donnerait sa vie cette nuit s’il le fallait.

Un homme l’attendait aux abords de la ville, là où même les plus bas quartiers ne s’étendaient plus. Ses bras étaient croisés, son visage élevé toisait Mélinoée.

« Le Maître a besoin de toi et de ton pouvoir. C’est l’occasion pour toi de te racheter, Adrielle.
— J’ai quitté Persephone, me semble-t-il. En faisant cela, j’ai rompu tous les liens que j’avais avec elle. Cette entrevue n’a de sens qu’à cause de votre incapacité à vous faire entendre sans la menace et le coup bas.
— Oh, tu ne disais pas cela avant de rencontrer ton Vicomte… »

Les deux mages se toisèrent du regard un long moment. Il faisait froid, un vent glacial même. Aucun des deux ne cillait, la chaleur de leurs colères altérait leur perception de la température.

« Il n’a qu’à trouver un autre mage du lien si son besoin est si urgent, ricana la femme.
— Ne fais pas l’innocente, nous savons tous les deux très bien ce qui le pousse à te vouloir toi. »

La pire plaie dans l’être entier de Mélinoée refaisait surface. Son adultère avec Aiakos, le chef de Persephone. La grossesse qui s’en était suivie. L’accouchement d’une petite fille.

« Je refuse de l’aider, de le revoir, d’en reparler.
— Alors tu mourras ici, que veux-tu. Ce sont les deux seules options que l’on m’a laissées : te ramener ou te supprimer.
— Alors tue-moi. Je n’ai pas la force de me battre.
— Dotée d’un pouvoir comme le tien ? Ha ! Quelle blague. Bats-toi contre moi, comme tu l’as toujours fait, mais plus en tant qu’amie, que camarade. Battons-nous comme deux traitres l’un à l’autre ! »

Il ne se doutait pas que la tuer mettrait fin à la vie de cent personnes, d’une guilde entière à laquelle elle s’était liée pour mieux la détruire. L’emporter dans la tombe. Comme convenu avec son véritable mari, celui qui l’avait tirée des ténèbres, celui qu’elle voulait remercier en mettant fin à tout cela.

Seul reste de ces liens corrompus, de cette histoire, de Persephone et Mélinoée, Mélinoée et Aiakos, une petite fille, ressemblant comme deux gouttes d’eau à sa mère.

Celle-ci dormait tranquillement dans un lit bien chaud, loin de la mort, gardée des larmes qui ne couleraient que plus tard, dans la journée du lendemain, quand elle apprendrait la mort de sa mère…

… Et treize ans plus tard quand, de la bouche de celui qu’un rêve d’enfant trop heureux prenait pour futur époux, qu’une mémoire d’adulte avait effacé, elle apprendrait la vérité, perdue, ne voyant plus dans le miroir d’en face que le reflet d’une inconnue.

* * *


Il était au moins deux heures du matin. Apparemment, les bars fermaient à cette heure-là. Mais ce n’était pas plus mal : si j’avais pris une nouvelle pinte, je serais tombée raide morte. N’est-ce pas Sirius ?

« "Et si tu me ramenais à la guilde ?" Tu peux le demander directement, Nina. Si tu en es incapable, c’est une mauvaise chose.
— Peux-tu me ramener à la guilde, Sirius, mon cher ami ? » souris-je à l’invisible entité.

C’était le seul à savoir. Je lui avais ordonné de ne rien dire au Maître, ni à personne. Je m’en chargerais moi-même le lendemain. Pour le moment, je cherchais juste à me détendre, à me sentir inconnue à moi-même enfin… plus que je ne l’étais déjà.

J’étais fille de mage noir. Ironique, non ? Ma propre mère l’était, mon propre père l’était. Et moi je les tuais. J’avais haï un père qui n’était pas le mien pendant treize ans et maintenant, j’en haïssais un nouveau. Combien de faux parents devais-je encore trouver pour avoir le sentiment d’une famille normale ? Ma sœur elle-même ne l’était pas totalement ! Qui étais-je, alors, finalement ? Nina Andersen, Nina Adrielle, ou Nina tout court.

À la guilde, je me mis à rechercher une présence. Je congédiai gentiment Sirius en arrivant devant la seule cabane allumée. Dirk dormait, le Maître et son épouse peut-être aussi. Le reste des membres de la guilde ? Je n’y songeai même pas. Hendrik, lui, ne dormait pas : mon cœur battit. Enfin une engeance paradoxale avec laquelle me sentir moins seule. Peut-être lui aussi avait-il traversé une période semblable avant d’assumer pleinement son origine ? Pour le savoir, je devais déjà frapper à la porte.

« Tiens, la voilà rentr-… commença-t-il à sourire avant de voir mon visage et ma dégaine rougis par l’alcool. Mais qu’est-ce qui t’arrive ? »

Je lui racontai tout. Depuis le début, de Fabia Fnerheit à Nina Adrielle. Il soupira un grand coup avant de tenter de me donner son avis mais je n’en voulais soudainement plus, en tout cas plus dans l’immédiat, alors je l’enlaçai. Il laissa échapper un sursaut, un hoquet de surprise. Qu’attendre d’un semi-Démon complètement détaché ? De l’affection ? J’avais été un peu stupide… Il me raccompagna à ma chambre néanmoins, tenant sans autant d’efforts que la dernière fois ma main dans la sienne pour la réchauffer.

Après un passage à la salle de bain pour me rafraîchir, en prenant bien garde de ne pas tomber dans la baignoire, je sortis, parée de ma nuisette habituelle lorsqu’il faisait aussi chaud. L’été se rapprochait… Hendrik était toujours là, assis sur mon lit, lisant une feuille de formules chimiques peut-être pour la huitième fois. En me voyant, il se releva mais j’éteignis la lumière.

« Tu veux encore que je reste ? L’emplumé va abattre sa divine colère sur moi, tu le sais, soupira-t-il, rictus aux lèvres. Bah, pas que ça me fasse peur mais j’ai mieux à faire que l’écouter jacasser… »

Il haussa les épaules, sachant bien que je ne le laisserais pas sortir. Quand il ôta sa ceinture et s’assit sur le rebord du lit, avant de pousser la couette, j’attrapai sa main. Une question me taraudait.

Comment faire exister Nina Andersen ?

Il fut surpris mais pas plus qu’une fois enlacé par mes bras, ma poitrine appuyée contre son dos. Mon cœur battait. Premier signe de l’existence.

« Hendrik… » murmurai-je.

Le voulais-je vraiment ? Il me sembla que oui. Son corps était chaud, même par-delà sa chemise… Je crus qu’il ne comprenait pas ce que je lui demandais, mais comme il me demanda si j’étais sérieuse, je partis du principe que mon idée l’avait atteint. Oui, en toute honnêteté, je voulais qu’il m’apprenne ce que c’était, qu’exister.  Mes mains encore devant lui, j’ouvris un bouton au hasard. Je n’attendais plus que sa réponse.

Quand il se retourna vers moi, un regard lubrique mettait en valeur ses iris dépareillés qui ne fixaient plus que moi. Il se pencha vivement et m’embrassa, prenant mon visage dans une main, mon bras dans une autre. Puis je n’eus plus rien. Lui non plus, tout tomba au sol, sauf nous deux. Je lui offris la danse et mon instinct qu’il guida. Je sentais sa peau, je ressentais sa chaleur, sur moi, sous moi, en moi. Les sens. Deuxième signe de l’existence.

Mais quelque chose manquait encore… Au fil des minutes, la froideur éteinte par nos gestes, le silence amuï par nos corps, je découvrais un nouvel état, une nouvelle sensation. Le plaisir. Troisième signe de l’existence.

by Nina




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Nina Andersen
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