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[Entraînement 7] Fissure

Ven 18 Nov 2016, 21:08
         

Entraînement 7



Fissure (PARTIE 1)

« Sirius ! »

Un coup de sifflet retentit, puis un autre, et encore un autre jusqu’à la vingtaine. Chaque son provoquait un coup, un mouvement bien particulier que j’effectuais presque par réflexe. À force de la répéter, j’avais appris cette brutale chorégraphie par cœur. Cela me permettait de me concentrer plutôt sur la force que j’insufflais à chaque coup que sur celui que je devrais effectuer ensuite. À la fin de cette valse de coups de pieds jetés et de frappes stratégiques, le pantin animé qui me servait de cible perdait sa vie, hérissé de dagues. Une par point où il avait reçu un coup. Ce ne fut qu’après un vide sonore d’une minute environ qu’une nouvelle marionnette surgit de mes arrières dans le même temps qu’un nouveau coup de sifflet, bien plus strident que ses semblables. Dans un sursaut, je m’accroupis, ressentant l’air puissamment haché juste au-dessus de mon crâne. Sans me poser de question, je fis pivoter le haut de mon corps, entraînant mon poing qui, dans son élan, frappa de plein fouet et d’un bel uppercut l’estomac inexistant de l’être de bois. Le sifflet expira longuement, signe de la conclusion de mon entraînement.

« Eh bien, c’est quoi cette tête ? Tu n’as pas aimé ma petite surprise ? Mon petit samouraï fabriqué pour toi avec amour… Ingrate.
— Je n’ai pas aimé parce qu’on s’était dit ‘’uniquement l’enchaînement’’. C’était pourtant clair non ? grognai-je.
— Ben justement ! C’est ça la surprise. »

Poussant un long soupir, je prononçai tout bas, plus à mon attention propre qu’à celle de Sirius, les meilleurs mots traduisant mon sentiment d’accablement. Ce qui n’empêcha pas pour autant l’esquisse d’un sourire, car je ne pouvais définitivement pas lui en vouloir. Après tout, sans lui, m’entraîner serait beaucoup moins riche et, en lieu et place de séances animées, je ne me contenterais peut-être que de filons de routine… Bref. J’ôtai le bandeau qui recouvrait mes yeux et épongeai mon visage avec avant de boire de grandes gorgées d’eau fraîche. Le décor de dojo classique qui tapissait la salle du simulacre se désagrégeait simultanément. J’attendais que Sirius donne son avis sur ma performance, chose qui arriva bien vite.

« C’est bien mieux. Tu es encore loin de pouvoir rivaliser avec un mage spécialisé dans le corps à corps ou, simplement, bâti comme le Maître, mais par rapport à ta corpulence, c’est très bien.
— Je te remercie. Et je suis bien consciente de mes limites, tu le sais bien. En aucun cas je n’envisage de faire de mon corps mon arme primaire : je n’en ai ni le courage, ni l’envie. Si j’entraîne mon physique, c’est avant tout pour pouvoir soutenir ma magie et me sauver en cas de nécessité.
— J’en suis aussi conscient, justement. D’ailleurs… J’aurais quelque chose à te montrer. Quelque chose qui devrait te faire plaisir et… (Il commença à parler plus bas, comme s’il me susurrait à l’oreille) développer ta magie pour te rendre encore et toujours plus utile au sein de la guilde, toujours plus importante. »

Un frisson parcourut mon échine. Un frisson d’ambition. Curieuse, je suivis les indications de Sirius et me rendis à la bibliothèque centrale. Je prenais ses propos très à cœur à vrai dire. En y réfléchissant, malgré l’obtention de ma première rune asgardienne – que je ne maîtrisais pas pour autant, loin de là – j’avais l’impression d’être, pour ainsi dire, limitée avec ma magie actuelle.  Fondamentalement, à part faire voler des armes et manipuler à un niveau relatif les champs magnétiques, je ne disposais que d’un éventail limité de techniques et d’options de combat. Je n’étais pas polyvalente. Et même dans mon domaine de compétences, j’étais vite à court d’effet de surprise. Pas plus que je ne disposais d’attaque ultime susceptible de mettre fin à un combat un peu trop rigoureux… Qu’étaient mes attaques, actuellement ? Des paramètres. Des dispositions, au pouvoir amplifié, de mes armes. Fouet, cerceau… Rien de bien varié. Je devais donc acquérir de nouvelles techniques, développer ma magie pour atteindre les sommets ! Si j’admettais avoir une bonne réserve aethernanique pour mon niveau, ce n’était rien si je ne pouvais pas l’employer à bon escient.

Alors, je m’assis dans un des fauteuils de velours rouge de la haute-tour, celui indiqué par Sirius parmi ses pairs baignés dans l’atmosphère magique, fastueuse et érudite de la bibliothèque centrale. Celle-ci était peut-être celle que je préférais, en termes d’ambiance. Même plus que la bibliothèque Ouest dans laquelle j’avais élu domicile à mon arrivée à Aeternitas et dont j’avais dévoré en peu de temps tous les ouvrages romanesques les plus intéressants ! J’attachai mes cheveux en une haute queue de cheval, retombant jusqu’au milieu de mon dos, deux mèches encadrant mon visage encore et toujours. C’était bien plus confortable pour lire, tenait bien moins chaud et puis, dans le pire des cas, personne n’était là pour juger mon apparence. Je n’avais en effet pas vu les nouvelles recrues depuis un certain temps... Oh, pas que cela me gênât : Sirius, lui, était là, Dirk également, sans oublier le Maître et même Shirona, avec qui je discutais rarement mais agréablement. Je n’avais pas besoin de plus pour ne pas me sentir seule ! Le premier cité, justement, m’interpella une fois mes aises prises dans la bibliothèque.

« Connais-tu à tout hasard les autres détenteurs de la magie du magnétisme ? Non.
— J’allais le dire, mais bon, puisque tu aimes bien faire les questions et les réponses…
— L’une d’elle est Alithéia Stryknos, nul besoin de te la présenter. Et laisse-moi te dire qu’elle n’est pas la dernière des mages du magnétisme. Pour preuve, voici ce que je voulais te montrer… »

Un livre tomba sur ma tête depuis une étagère surélevée. Je me raidis soudainement, n’attendant que la crise cardiaque ! Voyant qu’elle ne venait pas, je soupirai – de soulagement – et regardai mes genoux sur lesquels il était finalement tombé, le récupérant doucement entre mes mains. Un très bel ouvrage, à la couverture de cuir grise et rigide sur laquelle était apposé un titre en lettres blanches. Il était entouré d’une ceinture métallique sombre mais couverte de gravures. Une serrure dans le même genre fermait le tout solidement. Apparemment, Dame Alithéia aimait les choses bien faites ! Toutefois, la force des mains me fit défaut lors de ma première tentative d’ouverture… Il n’était pas compliqué de comprendre que le livre était scellé, mais je ne disposais pas de la clé et n’avais pas sur moi de barrette à chignon. Puis, coupant court à mon intuition, qui me dictait de rentrer à ma chambre pour m’en équiper, je me fis à l’idée que cela ne pouvait être si simple. J’avais été bien naïve pour penser pouvoir ouvrir un ouvrage scellé par la plus grande mage qu’il fût donné à mon Maître de rencontrer ! Je pris une poignée de secondes pour examiner la couverture et la ceinture de métal sous toutes leurs coutures avant d’essayer la solution qui m’apparut comme la plus logique. La paume de ma main entra en contact avec la serrure et je tentai d’y insuffler ma magie afin de déverrouiller le loquet.

« Tu n’aurais pas pu l’ouvrir plus tôt, n’étant pas une mage du magnétisme suffisamment puissante. C’est pourquoi je ne t’ai jamais présenté ce livre auparavant – en plus du fait que tu n’aies jamais manifesté ouvertement l’envie d’en lire un tel, sachant que je ne passe pas mon temps à lire dans tes désirs. Celui-ci n’est pas épais mais, tu verras, très riche pour un premier tome. Si tu ne trouves pas là-dedans de quoi calmer ton appétit un bon moment, je me demande bien ce dont tu as besoin… »

Fascinée par les pages de ce manuscrit, parsemées ponctuellement de schémas, je ne pris guère le temps de m’attarder sur le détail des propos de Sirius, ne retenant que l’essentiel, en somme le début. Je remerciai à peine plus tard l’intelligence artificielle avant de quitter en trombe la bibliothèque et me rendre à ma chambre, avec la ferme intention d’annoter les pages qui m’intéressaient actuellement. Et je ne doutais pas qu’elles seraient nombreuses ! Comme l’avait précisé Sirius, pour une magie d’un tel acabit, le livre paraissait bien fin avec ses quelques trois cents pages. En décidant de me doter de lunettes du vent, j’aurais pu le dévorer en très peu de temps, toutefois je n’aurais pu m’imprégner parfaitement du savoir qui y était contenu.

La préface était longue mais posait bien les bases de cet ouvrage. Adressé aux mages du magnétisme par une de ceux qui manipulaient le mieux ce phénomène, il était impossible de l’ouvrir ou de le lire si cette magie n’était que minime chez nous. Cela me fit reprendre en considération les mots que le Maître m’avait dits à notre rencontre… Ma magie était-elle si dévastatrice ? Avais-je tant de potentiel que cela ? Je tenais entre mes mains ce qui me permettrait de le vérifier tout au long de ma progression en tant que magicienne. Les chapitres, au nombre de dix, étaient séparés en deux parties. La première avait pour sujet le magnétisme pur et la seconde partie traitait de l’électromagnétisme. Une ride apparut entre mes deux sourcils alors que mes yeux s’étaient clos fermement. Voilà donc ce qu’il me manquait… Je détenais la solution ! Outre ma déplorable stupidité m’ayant empêchée tout ce temps de m’attarder sur une évidence aussi colossale, je pouvais peut-être aussi déplorer le manque de documentation digne d’intérêt sur ma magie, sans grande mauvaise foi en tout cas. De plus, je n’avais jamais demandé d’aide que ce soit auprès de Sirius ou du Maître ; j’avais toujours et trop tenu à m’entraîner seule. Mais maintenant que j’avais l’opportunité de lire ces pages, tout était différent.

* * *


Au fil de ma lecture du premier chapitre, deux termes m’avaient sauté aux yeux. Paramagnétisme et diamagnétisme, associés à une liste de matières organiques et minérales classable dans la première de ces catégories. En effet, la seconde propriété était intrinsèque à l’ensemble de la matière atomique. Mais le paramagnétisme m’intéressait davantage à mon niveau : il s’agissait d’exposer à un champ magnétique un métal, comme l’aluminium parmi les plus communs, pour déclencher un phénomène d’alignement des dipôles magnétiques dans le sens du champ. En théorie, c’était simple et expliquait beaucoup de choses. Quand un matériau ferromagnétique comme ceux que j’utilisais, ne pouvant faire autrement, dépassait un certain seuil de température, il devenait paramagnétique. En d’autres termes, ce dernier phénomène étant d’intensité moindre en comparaison, la manipulation – en l’occurrence la répulsion – de la matière devenait impossible.

C’était sûrement un des points que je devais prendre en compte au plus vite. Si je parvenais, comme l’indiquait le livre, à amplifier le phénomène paramagnétique de la matière – le diamagnétisme surviendrait plus tard, mes pouvoirs actuels étant loin de me permettre une telle accentuation d’une propriété quasi-imperceptible – alors il me serait possible d’étendre mon influence sur les métaux. Je n’hésitai pas à marquer les pages d’un petit signet, puis, comme je disposais de suffisamment d’informations pour commencer une session d’entraînement, je fermai le livre et le rangeai dans ma dimension de stockage.

Mes pas me portèrent aux jardins Est, à mon emplacement habituel, après un passage éclair à la forge pour demander de l’aluminium. Le lingot que je déposai alors sur une petite butte de terre serait suffisant pour un premier essai et je n’avais de toute façon pas l’intention de m’arrêter avant d’avoir obtenu des résultats ! Plus je serais capable de manipuler des champs magnétiques faibles, plus la liste d’éléments que je pourrais contrôler serait longue.

Je générai un champ magnétique aussi parfait que possible autour de mes mains. Dans un premier temps, il ne fut pas particulièrement puissant, au contraire plutôt médian vis-à-vis de mes capacités. Je m’accroupis et l’approchai de la tranche du lingot la plus proche de moi. Puis, progressivement, l’intensité du champ augmenta, encore et encore jusqu’à s’approcher de ce que je pouvais faire de mieux. L’aluminium sembla se mouvoir un peu, surtout très lentement, jusqu’à glisser le long de la butte de terre. C’était un premier pas ! Je changeai la direction des lignes de mon champ magnétique, symétriquement, et le lingot remonta, plus difficilement, jusqu’à sa position initiale. Je réitérai l’opération dans un peu tous les sens, tentant à chaque fois d’augmenter un peu la puissance magnétique, la lassitude s’installant sur mon visage perlant de sueur. En quelques minutes, j’avais eu l’impression de forcer tellement sur mes muscles et ma magie que j’en avais des crampes, alors même que je n’avais pas bougé d’un centimètre ! La seule chose que j’avais faite avait été de poser mes genoux au sol pour m’assurer de ne pas chuter.

L’aluminium était réticent… Enfin, c’était rejeter la faute sur l’outil plutôt que sur celui, ou plutôt celle, qui le maniait. Mais je ne comptais pas baisser les bras si vite !

« Eh, Nina.
— Quoi Sirius ? Je ne dois pas me relâcher…
— Le champ magnétique autour de tes mains. Fais en sorte qu’il ne soit pas assez puissant pour faire bouger le lingot d’aluminium, place-le dessus et maintiens-le. »

Le temps d’effacer de mon esprit l’interrogation concernant l’origine de cette injonction, je m’y soumis. Le champ ainsi maintenu en place autour du lingot, j’attendis que mon ami me donne une autre directive, car il devait avoir quelque chose derrière la tête pour m’aider. Enfin, je l’espérais.

« Les lignes d’un champ magnétique vont, comme tu le sais, du pôle Nord vers le pôle Sud. En l’occurrence, considère que ton champ est positionné de manière à ce que les deux pôles soient placés sur le même point d’ordonnée d’un plan. En somme, horizontalement, comme s’ils se trouvaient de part et d’autre de la longueur du lingot. Tu visualises l’espèce de donut que ça représente schématiquement ? Maintenant, fais-le entrer en rotation, de haut en bas, comme le mouvement d’une pièce lancée à pile ou face. Tu n’as plus qu’à créer un nouveau champ, d’abord identique en tous points, et nous pourrons continuer…
— D’accord… murmurai-je en m’exécutant. Mais quel est le rapport avec le paramagnétisme ?
— Présentement ? Aucun. Simplement, j’ai jugé que la technique développée dans le chapitre suivant te serait pour le moment plus profitable. Et puis ce que tu es parvenue à faire avec ce petit entraînement te sera très utile pour apprendre cette fameuse technique : je veux parler du jaugeage de la puissance de tes champs magnétiques. »

Je me résignai à employer une fois de plus Sirius comme professeur particulier… Cela commençait à porter atteinte à mon ego mais il fallait que je me fasse une raison. Si je voulais m’améliorer toujours plus, l’autodidactie serait pour moi plus une limite qu’une prouesse… Alors, je me laissai guider par mon ami. Selon ses consignes, je m’appliquai à reproduire le champ magnétique qui entourait le lingot métallique. Toutefois, à ceci près que Sirius me demanda de le positionner verticalement, c’est-à-dire que les pôles partageraient ce coup-ci une même abscisse, et ce afin que les lignes magnétiques ne tournent pas dans le même sens que les premières. Il me fallait les superposer pour que leur somme crée une résonance magnétique avec pour seule contrainte que le second champ appliqué soit d’une intensité légèrement supérieure au premier.

« Je te laisse découvrir l’effet que cela produit, Nina ! » s’enjoua-t-il.

Ma curiosité piquée, je projetai mon champ magnétique sur le précédent comme on lancerait une boule de feu, prenant bien garde à ce que son axe ne s’altère pas. Aussitôt confondus, la résonance magnétique eut lieu et le lingot commença à tourner sur lui-même ! Les yeux pleins de surprise, j’ouvris la bouche mais Sirius répondit à ma question avant même qu’elle puisse s’échapper de ma gorge.

« La résonance entraîne une perturbation des électrons, lesquels, amplifiés par les aethernanos utilisés par ta magie, accentuent le phénomène. Une technique en tous points sympathique, pas vrai ! Mais ce n’est pas tout… »

J’obéis à la directive qu’il me donna ensuite par la création d’un champ magnétique aussi puissant que possible. Je devais forcer le contact répulsif avec le double-champ entourant l’aluminium au moment où les deux pôles Nord ou Sud se confondaient. Mon ‘’professeur’’ me conseilla d’appliquer la force en bas pour le cas bien particulier du lingot… Un certain sadisme se laissait entendre dans sa voix, à moins que je ne fusse prise d’hallucinations auditives… Je me mis à en douter très fort lorsque le morceau d’aluminium bondit à une hauteur impressionnante, tout en continuant de tourner à cause de l’élan !

« Ton lingot a volé sur trente-quatre mètres alors que tu n’étais pas à pleine puissance, félicitations ! Tu es sur la bonne voie pour maîtriser cette technique. J’ai deux choses à préciser ceci dit : premièrement, si tu avais exercé la force de répulsion sur le haut du champ magnétique, le lingot aurait peut-être rendu plate la botte de terre ; deuxièmement, tu ne pourras prétendre être experte sur ce sort sans avoir appris à manipuler l’électromagnétisme. Comme je te l’ai expliqué, c’est notamment l’excitation des électrons qui cause la rotation. Là, il s’agissait d’un matériau un tant soit peu magnétique donc tu n’as pas eu trop de mal. Sur un humain normal, cela te sera sûrement aussi aisé, un peu moins sur un mage noir de faible niveau. La puissance requise sera bien plus importante contre n'importe qui de plus puissant. De ce fait, garde-toi de t’en servir sur un mage un peu trop expérimenté : ses aethernanos le protégeraient et tu n’aurais pas la puissance requise pour forcer le passage. Surtout sans l’électromagnétisme.
— Bien Sirius. Je te remercie pour ton aide précieuse, je ferai bon usage de cette technique à laquelle j’ai déjà trouvé un nom plutôt correspondant… Je sais ce qu’il me reste à faire et à étudier, et je viens d’avoir une petite idée d’exercice pratique. Je suis encore si ignare…
— Mais tu fais des efforts et ceux-ci payent. N’oublie pas de ne pas te précipiter pour autant.
— Tu es quelqu’un d’ingrat mais gentil, Sirius. Merci, souris-je de tout mon cœur dans un élan d’émotivité.
— Mooh, tu es adorable ! Effrayante mais adorable. Allez, fais-moi un câlin ! »

Résignée, je rosis légèrement et entrepris d’ouvrir les bras pour…

« … SIRIUS !!
— Je suis plus lààà ! »

* * *


« Ôte ces jumelles, c’est ridicule…
— Mon cher, tendre et valeureux Sirius, je m’en vais vous demander de bien vouloir taire vos échos importuns. Merci de bien vouloir vous contenter de me côtoyer, mutisme prescrit. »

J’étais en effet tapie dans l’ombre d’une paroi de granite, recouverte de ma chère cape et munie d’une paire de jumelles que j’employais à guetter les faits et gestes de mes cibles. Quelles cibles ? Un groupuscule de mages noirs tout droit sortis de la crèche et qui s’apprêtaient à regretter l’acquisition de mon nouveau pouvoir. Nichés dans les égouts de la ville commerçante d’Onibus, ils tentaient depuis quelques semaines de se faire de l’argent sur le dos des boutiquiers en interceptant les livraisons de marchandises directement depuis le transporteur. Leur mode opératoire consistait en se cacher dans les véhicules marchands depuis leur point de départ et en dérober le contenu. Rien de bien grandiose en soi, mais j’avais pris en compte les indications de Sirius quant à l’utilisation de ma technique, la bien nommée Merry Go Round.

Ce n’était pas une mission officielle de la guilde, simplement avais-je demandé à Sirius si les autorités locales d’une quelconque ville fiorienne recensaient des malfrats de bas étage. Il ne m’avait pas fallu beaucoup de temps pour localiser un de leurs détournements – les cris d’un commerçant pouvaient valoir n’importe quelle alarme – et les pister jusqu’à leur repère infect, pullulant de rats divers et variés. Mais pas de ces rats mignons comme tout que l’on a juste envie de laisser grimper sur nos épaules, non. Sans parler de l’odeur qui ferait pâlir sur-le-champ un cadavre en décomposition… Mais trêve de détails dont il était plus nauséabond de se rappeler que de côtoyer. Je me devais de récupérer non seulement les derniers biens volés qui n’avaient pas encore été vendus, mais aussi l’argent récolté au préalable, le tout se trouvant bien caché, sous mon nez.

Aussi désorganisés qu’ils étaient, je me demandais comment ils avaient procédé pour ne se faire prendre qu’une poignée de jours plus tôt. Tant de gaucherie mutine me transmettait presque de la pitié mais je connaissais leur dessein. Les épier une petite heure m’avait suffi à mettre à plat les pièces de leur insignifiant puzzle. L’argent récolté à la vente de leurs larcins au marché noir constituait leur fonds, lui-même gardé dans l’espoir de suffire à payer leur intégration dans une guilde noire apparemment prestigieuse dans le milieu. Des recalés un peu trop ambitieux, surtout à mon goût, mais qui allaient devoir revoir leurs projets à la baisse. Bien entendu, j’avais réfléchi à un plan en venant sur place. Sous-entendu que j’avais établi ses modalités de réussite et ainsi procédé à un test, lequel s’était avéré concluant. Je pouvais placer trois champs magnétiques initiaux en même temps, toutefois un seul coup à la fois m’était permis. Considérant l’étendue de mes réserves magiques et le nombre de truands, à savoir sept misérables mages pas plus forts que des novices, je n’étais pas censée rencontrer de difficulté à leur mise à pied. J’étais tout de même fière de moi car je n’étais plus la faible femme sur le point de se faire dominer par un criminel d’un gabarit semblable à toute cette troupe. Raison de plus pour bien faire le ménage.


Alors que tous semblaient présents et procédaient à une petite réunion de briefing, je jugeai le moment opportun pour déployer comme convenu – avec moi-même – trois champs magnétiques autour des moins faibles d’entre eux, pour ne pas dire plus forts et avoir ainsi à employer le terme « fort » pour en décrire ne serait-ce qu’un. Le premier, choisi par mes soins, eut droit à la plus intense des rondes qu’il lui ait été donné de danser ; du moins jusqu’à ce qu’elle ne s’arrête brutalement, le laissant reposer en paix contre l’angle du mur le plus proche. Le deuxième et le troisième furent les plus rapidement alertés par l’assaut, donc les plus réactifs. L’un avait déjà commencé à charger un sort quand il se retrouva la tête la première dans le canal d’égouts adjacent, sans possibilité de remonter tant la force exercée sur lui était forte. Comme je ne pouvais pas utiliser ma technique sur les autres dans le même temps, des dagues basiques vinrent se nicher là où il ne fallait pas sur deux cibles un peu trop préparées. Après avoir constaté que le marin n’avait pas eu la chance de développer des branchies, je fus occupée à empêcher le dernier mage à être entouré d’un champ magnétique de lancer son sort d’acide en direction de ma cachette. Rien de plus simple que le faire tourner sur lui-même jusqu’à ce qu’il sente remonter le plus personnel de ses acides avant de l’achever d’une dague perdue. Il n’en restait que deux. Pardon, un. Pas celui qui venait de découvrir mon emplacement et alerter son dernier camarade… Tant pis. Je me dévoilai au dernier survivant de mon escapade d’épuration des égouts, lui expliquant vaguement, sur demande expresse de sa part, ce que je « foutais ici ».

« Écoute, j’aimerais te dire que j’y suis peut-être allée un peu fort et que je regrette, que tout ceci est cruel mais ce serait te mentir. Autant être honnête avec toi : qu’importe que mon acte soit immoral aux yeux de la majorité. Ils ne seront pas ceux qui me Jugeront à la fin. »

Et, soudain pris d’un tournis particulièrement rotatif, il frappa le plafond, retombant platement mais encore bien vivant dans la zone de résonance magnétique. J’abrégeai ses souffrances en lui montrant son ultime pluie : celle des multiples dagues venues danser elles aussi avec les champs magnétiques farfelus. Plus qu’à laisser le courant aqueux et sa faune s’occuper du bazar…

C’était fini, cela n’avait pas pris longtemps, mais malgré mon apparente émotion de satisfaction, celle du devoir accompli… J’avais l’impression de m’être menti à moi-même. L’état des corps, que j’avais moi-même causé, me donnait toujours un peu de haut-le-cœur, et le manque de magie provoqué par une telle ponction n’arrangeait pas les choses... J’avais peut-être été cruelle… Non, pas simplement peut-être. Je l’avais été. J’avais beau être une criminelle, je me devais d’être juste. Et les crimes et délits que je leur connaissais ne méritaient sûrement pas une mort aussi brutale. Je me servirais de cette erreur comme une leçon, dorénavant. Après une seconde d’hésitation, je souhaitai malgré tout à leurs âmes de ne pas être si perverties que je l’aurais cru… Mais ce n’était plus à moi d’en juger, à ce stade.


* * *

Il existait tant de méthodes pour obtenir de l’argent sale… C’était à se demander à quel point l’Homme pouvait être vénal. Il était bon d’avoir de l’argent, pour mener une vie décente premièrement et pour notre bon plaisir en second lieu. J’étais la première à me ravir du renflouement de mon porte-monnaie après une mission ! Mais lorsque je témoignais de la capacité de certaines personnes à vendre leur propre âme… Cela me répugnait. Je m’étais dégoûtée de l’argent sale, de l’argent immoral. Avoir été entretenue, plus jeune, par des sommes faites sur le dos d’enfants vendus par mon propre père était très certainement le facteur principal de cet écœurement. Et cet argent que je tenais entre mes mains, le butin de ces scélérats, aurait servi, si je ne l’avais pas intercepté, à financer leur intégration malsaine à une guilde noire. Je me devais de rapporter cette somme non négligeable à l’autorité administrative d’Onibus qui saurait mieux le rendre aux commerçants touchés que moi. Voilà pourquoi je patientais dans une salle d’attente froide bien que bondée, et ce depuis une heure qui m’avait laissé le temps de m’adonner à mes réflexions. Quand ce fut mon tour et que le fonctionnaire dégarni m’accueillit dans son bureau, je pus régler mes affaires lors d’une petite discussion qui ne durerait pas.

« Je vous suis reconnaissant, mademoiselle Andersen… soupira l’homme pâlot et maigrichon. Les affaires n’en finissent pas en ce moment et c’est donc un plaisir de constater que les guildes s’occupent même des missions mineures comme celle-ci ! D’autant que nous n’avons déposé l’ordre que quelques heures plus tôt… De quelle guilde venez-vous, que je loue au Conseil votre réactivité ? »

Je ne pus retenir un léger gloussement avant de répondre à son interrogation.

« Nul besoin de remonter jusqu’au Conseil, ce serait là une perte de temps. Je fais partie d’une guilde indépendante et non officielle : la guilde Aeternitas. Je suis personnellement ravie que nos services aient pu vous être bénéfiques car il se trouve être un bel hasard que je me sois trouvée sur les lieux, souris-je aimablement.
— Une guilde indépendante dites-vous ? C’est assez rare, même très surprenant… (Il sortit un tissu pour éponger son front blafard) Vos prix doivent être supérieurs aux normes officielles, me voilà bien embêté…
— Il n’en est rien, ne vous inquiétez pas. Je n’ai pas accompli cette mission de manière conventionnelle, comme un contrat classique. Donc aucune récompense ne me revient de droit. »

Me contraignant à une attitude plaisante et docile, j’entrepris de me lever afin de quitter la salle avant d’être coupée dans mon élan par la voix hésitante de mon interlocuteur. Comme je l’espérais.

« Attendez, mademoiselle Andersen. J’ai eu vent des agissements de quelques guildes indépendantes et autant vous dire que vos méthodes ne sont pas toujours très… reluisantes.
— Nous faisons ce qui doit être fait. Que faites-vous des moustiques qui viennent sucer votre sang ? Eh bien considérez les mages noirs comme nos moustiques et le sang comme ce qu’ils nous prennent. Des marchandises, la paix, la vie. À Aeternitas, nous savons ce que nous faisons et pourquoi nous le faisons. Si vous ne souhaitez pas vous responsabiliser de ce genre de besogne, comptez sur nous pour vous en délester, car cela nous est cher et que nous le ferions au mieux car nous savons nous donner les bons moyens. Sur ce, veuillez m’excuser… Ah. Et pour les éventuelles missives, ajoutai-je sur un ton à demi pensif, n’importe quelle boîte aux lettres de la poste sera un intermédiaire suffisant, pour ne pas dire indispensable. »

N’oubliant pas de sourire, je lui souhaitai une bonne journée. J’espérais qu’il ne serait pas trop fermé d’esprit et que j’avais fait bonne impression.


by Nina




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Nina Andersen
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