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[Entraînement 7 – Suite] Fissure

Ven 18 Nov 2016, 21:14
         

Entraînement 7



Fissure (PARTIE 2)

La nuit suivante se passa tout à fait bien et fut sans rêve. Aussi, ma journée précédente avait été plutôt énergivore et un bon repos ne me fit pas de mal ! J’avais cessé de réfléchir à tout un tas de choses pour ne me concentrer que sur ma détente. Après tout, après mon tardif réveil et mon petit-déjeuner consistant, les efforts ne seraient pas à économiser. Une fois de plus, je comptais passer un moment à m’entraîner, mais sur un aspect de mes capacités qui n’avait pas encore été exploité : ma nouvelle et première rune, Úr. Effectivement, la seule fois où j’eus l’occasion de m’en servir fut au jour de son acquisition et mal m’en eut pris car je ne m’étais pas encore accoutumée à ce pouvoir. Je m’étais sentie si mal cette fois-là… Un sentiment de torture que je n’espérais jamais revivre.

Me retrouvant de nouveau au calme des jardins, j’en profitai pour saluer Sirius avec qui je n’avais échangé mot depuis mon lever. Ce coup-ci, il ne m’épaulerait pas, et je lui fis savoir. Les runes asgardiennes nécessitaient de la méditation, sous-entendu de la solitude, a minima du silence. Alors je m’assis à-même le sol pour réciter la formule de la rune de la pluie. Une unique fois suffit à me faire ressentir une légère vague de chaleur et je compris qu’il n’en fallait pas plus. Ouvrant les yeux, je pus admirer l’espace d’un instant cette aura bleutée m’entourer de nouveau et la douce chaleur se retrouva sur ma glabelle. Mais elle y resta. En sortant de ma robe mon petit miroir de poche, la rune dans sa plus originelle calligraphie y était apposée, brillant d’un azur pâle, plus clair encore que mes yeux. Je me sentais un peu plus légère qu’à l’accoutumée et, me rappelant de l’exploit passager qu’elle m’avait permis d’accomplir un couple de jours plus tôt, j’émis une hypothèse. Pour la vérifier, je me levai et me mis à courir sur quelques mètres en faisant de grandes foulées. Arrivée à l’ombre d’un des arbres les plus robustes de la zone qui m’accueillait, je bondis et m’accrochai à une branche à proximité du sol, à presque trois mètres de haut pour la plus proche. Sans mobiliser le moindre aethernano, je parvins à m’y cramponner ! Je profitai de porter des collants solides pour me hisser et m’asseoir sur la branche épaisse.

J’avais bien fait car, rapidement, la chaleur de la rune sur mon visage s’estompa et je ressentis une forte nausée. Passagère mais pas moins amère, je n’aurais su dire si la sensation fut semblable à la première fois. Une chose était tenue pour sûre : cela avait consommé beaucoup de ma magie en un laps de temps très court. Sûrement la cause de ces nausées… Alors ce n’était sûrement qu’une question de temps avant qu’elles disparaissent ; celui que j’accroisse encore mes réserves magiques et que je devienne plus puissante. M’étirant, je me servis de ma dimension de stockage pour échanger mes chaussures avant de me mettre à courir un peu, aussitôt mes cheveux en chignon. Pendant ce temps, je réfléchissais à Úr, à son effet, à ses conséquences… De ce que j’avais pu expérimenter, ma vitesse était accrue pour un même effort musculaire mais pas seulement. J’avais sauté plus haut que jamais tout à l’heure, sur la branche. À Asgard, j’avais pu me redresser et courir plus souplement que mon état n’était censé le permettre… La conclusion ne pouvait être alternative : Úr améliorait ma vitesse et mon agilité. Mais le prix en énergie était cher pour quelques secondes, une ou deux minutes d’effet tout au plus… Je devais remédier à cela avant de faire de la chasse aux runes mon objectif primordial.

Durant mon footing, je pus récupérer suffisamment de magie pour procéder à un nouveau test. Je pris quelques minutes pour respirer puis invoquai de nouveau les pouvoirs de la rune. Tout en reprenant ma course, j’incorporai à mes muscles de l’énergie magique, des aethernanos, comme je le faisais lorsque je m’entrainais au combat à mains nues. Inutile de dire que ma rapidité et ma flexibilité avaient considérablement augmenté ! Je dépassais aisément la vitesse de course d’un sportif entraîné, et grimper à la première branche d’un arbre pour en bondir aussitôt sans vaciller était simple comme bonjour. Malheureusement… cet état quasi-aérien ne fut en une pincée de secondes plus qu’un souvenir. Rapidement troqué contre une dégoûtante envie de vomir et de fortes crampes, ce sentiment m’avait tant absorbée que je n’avais pas réalisé la perte exponentielle de mon énergie.

« Un jour peut-être, Nina, le sport t’acceptera.
— Tiens donc, ça faisait longtemps Sirius… Une heure ? La plus belle de ma vie… De toute façon, mon excès de zèle m’a coupé toute envie. Je retourne manger un morceau, visiblement mon petit-déjeuner n’était pas à la hauteur… »


Une fois dans le salon de la guilde, vide, je pus me concocter rapidement un petit lait de poule et manger quelques biscuits sablés en reste, dans une petite assiette peinte à mon nom par mes propres soins. Dirk les avait faits pour moi et personne n’avait le droit d’y toucher sans ma permission. J’étais passée par ma chambre en chemin, avant de clore ma marche dans le salon. En effet, la grande boîte à couture qui, aux côtés de tissus bruns, gris et beiges, recouvrait la petite commode juste à droite de mon fauteuil n’était pas constamment présente dans cette pièce. Or, une envie m’avait pris de m’accorder un peu de loisir avant de poursuivre la route de mon ambition. J’avais bien assez couru pour me précipiter !

La table basse en face de moi fut sans plus attendre jonchée d’aiguilles, de fils prédécoupés et de patrons déjà tout tracés. Les aiguilles fusaient vite entre deux coups de ciseaux portés avec précision. Je n’avais pas cousu de vêtements depuis un bon moment, ayant tout à fait grâce à mon travail le budget pour les acheter. Pour ne pas perdre la main toutefois, j’avais multiplié les confections de peluches au point qu’elles envahissaient le bout de mon lit aujourd’hui… Une fois les morceaux de tissu à demi assemblés, je pus y fourrer le coton de qualité supérieure que j’avais acheté sans encore l’avoir utilisé. Particulièrement appliquée sur ma couture invisible, je n’entendis pas tout de suite la voix mélodieuse d’une intelligence artificielle bien connue… Dommage que ce fût un fortissimo.

« Aïe ! Bon sang… Sirius, qu’est-ce qui te prend de crier comme ça ?! Je me suis piquée !
— Au moins ç’a éclaté la bulle dans laquelle tu t’étais enfermée. C’est quand même fabuleux de pas entendre quelqu’un qui parle directement dans ta tête… Bref, tu as reçu un colis, regarde tes jambes. »

Effectivement, une boîte brune et pleine de ruban adhésif, de la taille de mon avant-bras environ, apparut sur mes cuisses à la suite de ses mots. Le temps de sortir de ma boîte à couture un petit sparadrap – visiblement, l’on n’est jamais trop prudent –, je jetai un œil à l’expéditeur. Rien de plus qu’un symbole qui m’était familier… Celui de Joker. Je me demandai ce dont il pouvait bien s’agir, tout en fronçant les sourcils au souvenir de mon travail inachevé. Dans un soupir, je déposai le colis à mes pieds, entre quelques lambeaux de tissu. Il attendrait.

Poursuivant mon ouvrage, je n’avais plus qu’à coudre quelques cordelettes, broder un peu et fixer un couple de petits boutons noirs avant d’ajouter l’ultime touche : un peu de parfum fait maison, le même que pour toutes mes peluches, à la cannelle. Ce ne fut qu’une fois l’ensemble jugé satisfaisant qu’un sourire tapissa mes lèvres et que mon regard s’adoucit, délesté d’une concentration intensive.


Je pus alors me délasser un temps dans le moelleux du fauteuil, les bras sur les accoudoirs, fière des résultats de mon travail et détendue, prête à passer à autre chose, à une activité plus dynamique de nouveau. Alors je me saisis doucement du colis laissé au sol et le reposai à l’endroit où il était apparu : mes cuisses. Alors que d’un geste ferme je perçai un trou dans le carton pour m’en servir comme accroche, je tirai la paroi vers la gauche pour dévoiler le contenu de la boîte et… rien. Seul un disque de verre se trouvait à l’intérieur. Je le pris entre mes doigts et, dubitative, levai un sourcil en le tournant tantôt à gauche, tantôt à…

« Bonjour Nina !
— KYAH !! »

Un Joker miniature et sans chapeau, en trois dimensions, jaillit de la boîte, précipité tout droit sur mon visage, agitant la main latéralement comme pour me saluer ou me mettre des baffes ! Pour la semaine des crises cardiaques, voici qu’il ne s’agissait que d’un hologramme magique directement sorti du disque de verre… Je mis quelques secondes, le temps que passe le choc, à m’en rendre compte et pendant ce temps Joker gloussait silencieusement, la bouche masquée par sa main de façon à ce que le geste, prévu pour camoufler son émotion, soit tout à fait inutile. La projection se remit à parler, me demandant si tout allait bien et surtout, elle semblait attendre ma réponse. Le terrain tâté, je ramassai le disque en lacryma que j’avais jeté au sol sous le coup de la peur et répondis à mon interlocuteur.

« Joker, qu’est-ce que c’est que ça ?
— Ah, je t’entends mieux ! Tu es charmante aujourd’hui. Alors ? Vas-tu bien ?
— J’allais bien mais tu as failli me tuer d’une crise cardiaque ! Ma foi… Oui, je vais bien. Nous sommes en direct ?
— Tout juste ! Il s’agit de ma nouvelle acquisition : une lacryma de communication en temps réel. Ne t’inquiète pas de son alimentation magique, elle se sert toute seule, sourit doucement le maître loyal.
— C’est bon à savoir, grommelai-je tout bas. Que voulais-tu ?
— Je voudrais te voir, Nina, aussitôt que possible. J’ai pris une décision il y a peu et j’aimerais t’en faire part, en face. »

Une décision ? Qui me concerne suffisamment pour qu’il ressente le besoin de me voir pour que je la connaisse ? J’étais curieuse… Nous échangeâmes quelques banalités découlant directement de ses propos avant qu’il ne décide d’approfondir l’idée de notre rencontre.

« Eh bien, voyez qui porte son gilet sur les épaules comme une vieille fille ! Si ce n’est pas la princesse Nina ! » ricana une voix grinçante qu’il me faisait peine de connaître.

Aussitôt après, une silhouette de petite taille m’apparut par hologramme, m’arrachant un hoquet silencieux témoin de ma surprise. Mais que diable cette peste faisait-elle en sous-vêtements auprès de Joker ?! Ah, non… C’était un maillot de bain… Quoique le savoir n’éludait pas pour autant ma question : pour quelle raison Queen était-elle en bikini ? Ce n’était clairement pas la saison en Fiore et à moins que Joker m’ait appelée depuis un spa, il était peu probable que sa troupe et lui soient actuellement dans le pays…

« Dis-moi, Nina, interrogea l’homme au cache-œil, dans combien de temps penses-tu pouvoir nous retrouver à Numa, dans le Nord de Midi ? Je sais que c’est très loin et que je t’en demande beaucoup mais nous ne serons pas à Fiore avant un certain temps, et comme tu sembles disposer d’un moyen de te rendre rapidement sur les lieux des rendez-vous…
— Je ne te le fais pas dire. Donne-moi trente minutes et je te retrouve. Indique-moi juste un lieu précis dans Numa, pour ne pas que je perde de temps à te chercher. »

Entre quelques propos acerbes d’une peste blanche que je ne saurais nommer mais que je ne voyais plus – et c’était une bonne chose –, Joker m’indiqua le stand de beignets de la plage « Anémone » comme point de rencontre avant de me saluer et enfin mettre un terme à la communication. Fabuleux. Me voilà sur le point de poser le pied sur les terres de Midi, pays tropical s’il en fut et station de vacances grand format. Je me rendis vite compte d’un oubli que j’avais fait, à savoir demander à Joker s’il souhaitait que je reste le temps de leur escapade en compagnie de sa troupe et lui-même. Le cas échéant, ma tenue était tout bonnement inadaptée. Dans le doute, j’empoignai dans ma chambre, après avoir déposé ma nouvelle peluche parmi ses congénères, quelques vêtements en adéquation avec la température du pays. Ce n’étaient bien que les couleurs qui étaient en désaccord avec l’ambiance tropicale, mais qu’importait. Je n’y allais pas pour parader.

* * *


L’azur du ciel, l’air ardent, l’odeur iodée, l’écrasement des vagues et un petit arrière-goût d’algue marine dans la bouche. Voilà ce qui constituait le paysage sensoriel de Numa, de sa plage précisément. Oh, j’omettais un détail non négligeable : il y avait énormément de monde sur la zone Anémone. Et je n’aimais pas ça du tout. Que ce soit la vision de tous ces gens dandinant, serrés au sein d’une énorme piste de danse, leurs chairs emballées dans une flopée de couleurs criardes… ou le fait que ces gens fussent innombrables. Les saisons froides faisaient-elles à ce point fuir les Hommes vers les zones géographiques où le soleil nous fait fondre rien qu’à l’imaginer ? Je me demandais quel plaisir ils pouvaient bien éprouver à cuire sur des serviettes ou avaler de l’eau de mer par les narines, ou pire encore : danser à moitié nus contre des individus, au moins autant vêtus, qu’ils ne connaissent même pas. Mais chacun ses centres d’intérêt ; pour sûr, je ne les partageais pas.

Je trouvai rapidement le stand de beignets mais pas Joker. Pourtant, il n’était pas de ceux que j’imaginais remuer leurs séants sur une piste et son apparence ne passait pas réellement inaperçue. Ayant pris soin de prendre avec moi la lacryma de communication instantanée, je la sortis de ma poche et tentai de l’activer. Mais ni la secouer dans tous les sens, ni lui insuffler ma magie ne fonctionna, m’arrachant un juron nain peu gracieux d’autant plus que je l’avais malencontreusement rendu audible.

« Y a plus de doute, c’est bien l’autre courge. »

Parfait. La dernière personne par laquelle je voulais être interpellée venait de le faire, d’un verbe gracile et via un ton qui ferait rougir n’importe quel gardien de prison. Queen, puisque c’était bien elle, revêtait toujours son bikini et était accompagnée d’un Joker et d’un Spade tous deux en chemise et short de bain. Le reste de la troupe apparut, dans les mêmes camaïeux. Le groupe me salua et leur meneur entra dans le vif du sujet. Et tant mieux.

« Je suis ravi de te revoir, Nina ! lança joyeusement Joker avec un grand sourire. Tu as l’air d’avoir beaucoup progressé depuis notre dernière rencontre.
— Oui, je n’ai pas chômé, souris-je. Mais trêve de mondanités, pourrions-nous aller… ailleurs, pour évoquer ce dont tu voulais me parler ? Ce genre d’ambiance est loin de m’être agréable et il fait beaucoup trop chaud en extérieur… »

Je passai outre les complaintes de ma meilleure amie – de la manière la plus sarcastique qui soit – et, ma requête acceptée, nous nous rendîmes dans une petite glacerie nichée dans les ruelles du centre historique. Attablés en cercle, j’écoutai Joker entamer les explications que je commençais presque à attendre avec impatience.

« Nous avons donc décidé, d’un commun accord et sous mon initiative, sachant que c’est toi qui m’a le plus inspiré… »

Je pus remarquer les acquiescements rapides et autres airs de fierté de la part du reste de la troupe Kabaret, rendue comique par leurs accoutrements tropicaux. Punaise.

« De faire de Kabaret une guilde indépendante ! proclama-t-il.
— Grandiose. »

Je crus que ma réaction n’avait pas été celle à laquelle Joker s’était attendu car une nuée d’anges passa et voleta autour de nous quelques longues secondes.


« Ah mais c’était vrai ?
— Eh bien… Oui ?
— Ah, au temps pour moi alors ! Eh bien c’est une initiative tout à fait louable, j’espère que son application vous plaira. (Voyant que ce n’était pas assez, je poursuivis) Avez-vous déjà votre emblème ? »

Joker s’enthousiasma de nouveau et intima à Queen de se tourner pour me montrer le sien. Tatoué en gris pâle sur le haut de son dos, bien au centre entre ses omoplates, il représentait à mon sens un chapiteau de cirque. L’auteur de ce tracé n’était autre que King, dont visiblement les capacités digitales allaient au-delà du maniement du scalpel en vue de séparer ou réunir deux entités qui n’auraient jamais dû l’être…


Joker explicita son initiative en témoignant d’une ferveur notable pour mon activité professionnelle. Ma foi, c’était plutôt flatteur, pas tant pour moi que pour les guildes indépendantes ! Le seul bémol auquel je pus penser fut celui de la nature des membres de la nouvelle guilde Kabaret. En effet, ils n’étaient pas tous des mages… Bien que j’aie pu constater que Queen n’avait pas franchement des aptitudes radicalement humaines – peut-être pourrait-elle apprendre la magie si l’envie lui venait, je n’en savais rien –, je n’avais aucune idée du potentiel de King qui lui n’avait aucune capacité magique. De plus, Joker restait toujours un mystère pour moi… Si je me souvenais bien, il avait capté ma faible émanation d’aethernanos le jour de notre rencontre – et cela devait être vrai, car je n’aurais pas inventé une telle pique de bienvenue. Cependant, rien ne me prouvait qu’il maîtrisât la magie. Moi-même n’arrivais pas à capter son potentiel d’aethernanos… Si j’avais dû émettre une supposition malgré cela, j’aurais dit qu’il eût s’agi d’un puissant mage masquant son dégagement aethernanique. Mais une fois de plus, ce n’était qu’une hypothèse.

Outre cela, le fait que la troupe Kabaret se soit auto-promue guilde indépendante était une aubaine, quelque part, pour Aeternitas. Je m’apprêtais à lui demander ce qui l’avait motivé plus exactement, dans les détails, mais il m’apostropha d’un ton calme et sérieux avant que le moindre mot puisse échapper à ma bouche.

« Je voudrais étendre le projet Kabaret à une échelle d’ordre plus… international. Je t’avais bien expliqué le principe, n’est-ce pas ? Remettre sur le droit chemin des individus qui en ont perdu la trace mais qui, au fond d’eux, n’en sont pas heureux. Ces gens-là ont droit à une deuxième chance et c’est la raison pour laquelle le cirque est devenu une guilde : je veux prouver à ces personnes que même en ayant commis les pires erreurs, si une once de volonté est encore présente en eux, il est possible de la raviver. »

Il sourit durant sa tirade, doucement, presque tendrement. Il semblait prendre ce projet très à cœur, à raison d’ailleurs.

« Si je comprends bien vous avec l’intention de voyager de par le monde pour pacifier les assassins, voleurs, chevaliers noirs et autres âmes égarées voire belliqueuses ? Je vous souhaite bien du courage.
— Et c’est précisément là où tu m’as inspiré, Nina, dit-il plus bas. »

Je haussai un sourcil, dubitative. Qu’avait-il voulu dire de tel qu’il eût besoin de chuchoter ? Surtout alors même que ses camarades étaient au courant de l’influence que j’avais eue sur cette décision… Durant son explication, il m’avait fixée tout du long, mais sur ces dernières paroles, son regard avait pris des proportions plus intenses. Je ne détournai cependant pas le mien, continuant de soutenir celui qu’il me lançait. Nous aurions droit à une petite discussion sous peu, lui et moi… Je me contentai alors de garder le silence dans un premier temps, comme si j’acquiesçais tacitement ses propos sans aucune arrière-pensée, l’incitant à poursuivre. Ce qui était faux, bien entendu, car aussitôt le reste de la troupe mis à l’écart, je m’entretiendrais avec Joker en privé pour qu’il me fasse part de quelques précisions sur sa – trop – mystérieuse personne. Il reprit ses paroles d’une voix autrement plus audible.

« Nous nous confronterons plus précisément aux mages noirs, princesse. Toutes les guildes indépendantes n’ont pas les mêmes valeurs, ricana Queen.
— Ne parle pas sans savoir, petite. Autrement dit, tant tes connaissances sur le sujet sont limitées, je te prierai de ne pas même évoquer le nom de ma guilde. » lui fis-je comprendre posément mais fermement.

Un combat de regards s’amorça alors, jusqu’à ce que Spade émette l’idée d’un « départ prévu pour le lendemain ». Je compris rapidement qu’il s’agissait de leur départ pour un autre pays, à partir duquel ils commenceraient leur expédition. Je ne m’attendais néanmoins pas à ce qu’il me soit directement proposé – non pas par une personne en particulier qui manqua de s’étouffer avec sa glace en entendant ladite proposition... si seulement – de faire le voyage avec eux. Ils se dirigeaient vers Desierto, comme l’avait vraisemblablement décidé le hasard via le lancer, les yeux bandés, d’une fléchette sur un globe terrestre en rotation quelques jours plus tôt. C’était aimablement proposé mais je n’avais pas que ça à faire… Un entraînement à faire aboutir, des recherches runiques, un développement magique… Tant de projets qui ne me laissaient pas le temps de partir en vadrouille avec Kabaret, enfin !

« C’est une demande expresse de la part d’une personne sans qui tu n’aurais probablement pas survécu à ton escapade en Caelum. Et puis, tu devrais pouvoir rentrer chez toi plutôt rapidement, je te fais confiance là-dessus ! » ponctua le maître loyal – et maître tout court – dans un grand, très grand sourire.

Ha ! Quel bel argument sans fond ! Je soupirai… Quoique. Mauvaise foi de côté, il n’avait pas tout à fait tort… Je devais peut-être bien ça à Joker et, accessoirement, aux autres membres de la nouvelle guilde. Et puis, le trajet serait l’occasion de parler à Joker et l’éclairer un peu à mon regard. Si dans le pire des cas le voyage se passait mal, je n’aurais qu’à rentrer à la guilde grâce à Sirius. Après un nouveau soupir, je décidai d’accepter.

* * *


Nous étions sur le bateau depuis deux jours environ. Un ferry pas plus confortable que la moyenne, ne longeant plus depuis longtemps les côtes de Midi au profit de son grand voisin Minstrel, nous transportait, Kabaret et moi, jusqu’à notre aride destination. Partis en beau milieu de soirée, le lendemain de mon arrivée auprès du groupe et suite à un repas chargé, les étoiles ne se comptaient à ce moment même plus sous peine d’y perdre la tête. Je me trouvais dans ma cabine, une petite chambre contenant avec difficulté une minuscule salle d’eau. M’étant permis de retourner brièvement à Aeternitas avant de partir, à la recherche de quelques vêtements plus adaptés à la fraîcheur que ceux dont je m’étais dotée, un gilet chaud couvrait mes épaules. La nuit marine était fraîche malgré le chauffage intérieur – le bout de mon nez ne le constatait que trop bien. Celle-ci serait la dernière à passer derrière le hublot de ma cabine. Je ne me serais pas vue tenir le coup sans vêtements chauds !

Le trajet, tout ce temps, s’était relativement bien déroulé. J’avais évité autant que possible la pimbêche de service et m’étais à plusieurs reprises remerciée d’avoir apporté de gros livres. Malgré ce temps passé en compagnie de Kabaret, il m’avait toutefois été impossible de me retrouver seule avec Joker pour tenter de le percer à jour sur de nombreux points… Mais je ne perdais pas la foi. Je disposais encore de quelques heures le lendemain, que je comptais bien employer à mon projet.

Je fus surprise, à cette pensée, d’entendre ma porte craquer sous les phalanges d’une personne signalant sa présence. J’hésitai une seconde, sceptique… avant de me rendre à l’évidence. Qui d’autre pouvait-ce bien être après tout ? Un léger « entrez… », entonné sans grand enthousiasme, invita le propriétaire de ces phalanges à rejoindre ma petite chambre, respectant déjà péniblement mon espace personnel. Une crinière sombrement cinabre et un cache-œil rapidement identifiables, apparaissant dans l’éclairage tamisé d’une lampe de chevet au bout de sa vie, me firent soupirer. Suffisait-il, depuis le départ, d’y songer ? Suite à ma permission et après nous être salués, il s’assit, moi à sa suite, sur le bord d’un lit au matelas rigide. Seulement après avoir accepté une tasse d’un thé rudimentaire, nous commençâmes à réellement parler. Je m’abstins d’aborder le sujet trop vite.

« Tu regrettes ?
— Quoi donc ?
— D’avoir fait ce voyage avec nous, interrogea-t-il dans un sourire rassurant.
— J’aurais sûrement pu mieux… allouer mon temps, mais je ne pense pas que j’en arrive à regretter mon choix, non. »

J’avais répondu après une vague hésitation, sur un ton qui l’était tout autant car je ne savais pas bien la réponse moi-même. Mes regrets, je pensais, n’auraient lieu d’être seulement si je n’obtenais pas à l’issue de cette escapade les informations que j’attendais tant au sujet de mon interlocuteur.

« De quoi étais-tu venu me parler ?
— De rien en particulier. Ma compagnie te déplaît-elle tant ? »

Un nouveau soupir s’échappa de mes lèvres. Je déposai sur sa coupelle puis ma table de chevet la tasse de thé que je venais de terminer, tant les espaces blancs entre chaque bribe de dialogue étaient prononcés. Il était peut-être temps pour moi d’en venir au fait… Mais comment ? J’avais du mal à m’intéresser aux gens habituellement, donc il n’était guère dans mes facilités de chercher au fond d’eux.

« Au contraire, elle tombe à pic…
— Tu m’attendais ? se surprit-il, son sourire tombant au profit d’une mine curieuse.
— Si on veut… Disons que je n’en ai pas fini avec toi, Joker. Je veux absolument savoir ce qui… Ce qui te rend si mystérieux, ce que tu caches, je veux savoir tout cela. (Dire cela sembla agir comme un déclic sur moi et ma manière de m’exprimer) Comment seulement… puis-je te faire confiance si je ne sais même pas à qui j’ai affaire ? »

C’était à moitié vrai. Le Maître était une exception à ma propre règle. En y repensant, je le connaissais bien peu en comparaison avec la confiance, familiale, que je lui vouais… Mais là n’était pas le sujet.

« Parfois, je me demande ce que je fais encore en ta compagnie, en la compagnie de Kabaret plus précisément. Je ne comprends pas pourquoi je n’ai pas coupé les ponts plus tôt pour être tout à fait honnête. Mais le fait d’avoir tenu insuffle en moi une volonté encore plus ardente de savoir ce qui se cache derrière le Joker que je ne connais qu’en surface. Une volonté de détenir des informations sur lui, au moins autant que lui en possède sur moi. Je pense que cela serait plus juste et m’aiguillerait sur la manière dont je dois te considérer. Je n’aime pas ne pas savoir comment considérer quelqu’un.
— Je me demande si tu veux vraiment me connaître, Nina. Tu serais sûrement déçue de constater à quel point je…
— Généralement, je ne trouve aucun intérêt à une matriochka dont on ne peut atteindre les plus minimes entités. Je ne peux – et ne veux – côtoyer et éprouver de la confiance envers quelqu’un qui considère son identité plus coûteuse que celles des gens qu’il connaît. En d’autres termes, je… ne peux faire confiance à quelqu’un qui refuse de se dévoiler à moi, équitablement à ce que je lui ai dévoilé de moi. J’estime… que ce n’est pas juste. Que cela établit une hiérarchie entre les gens qui n’a pas lieu d’être considérée comme une forme de confiance.
— Continue, Nina… Je retire officiellement ce que je t’ai dit à notre rencontre. Tu n’es pas si simple à cerner. Tu es même fascinante… »

Je haussai un sourcil à l’entente de ses mots. C’était un peu effrayant… Mon rythme cardiaque s’accéléra un peu mais je pus aisément le masquer. Je savais ce qu’il voulait, en agissant ainsi. En savoir encore plus sur moi, finir par me connaître sur le bout des doigts, sans qu’en retour je sache quoi que ce soit de lui. Mais il ne m’aurait pas comme ça ! Je refusai de poursuivre. Tout ce que j’avais laissé entendre à Joker exprimait expressément ma volonté. C’était donnant-donnant. S’il voulait en savoir plus sur moi, il allait devoir mériter ma confiance, rompre mon hésitation. Mais un nouveau vide prit place entre nous deux… Si je n’obtenais rien de satisfaisant… alors je couperais court à cette relation qui n’aurait que trop duré. Je ne me cachais pas qu’il serait difficile de m’intéresser à lui de nouveau. Je repartirais juste, frustrée de ne pas avoir fait ce que je voulais faire, obtenu ce que je voulais obtenir. Ce ne fut qu’une poignée de minutes plus tard qu’il se décida à rompre le silence.

« Tu es dure en affaires, plaisanta-t-il.
— Toujours. Si je n’éprouvais pas un tant soit peu d’intérêt pour toi je ne fournirais pas un tel effort… »

Le ton de sa plaisanterie s’affaissa dans l’atmosphère tendue. La seule chose qui participa à la chute partielle de cette ambiance étrange fut la sensation de chaleur qui prit possession du bout des doigts de ma main droite, d’un instant à l’autre, engendrant un frisson paralysant mon corps tout entier l’espace de quelques secondes. Le temps s’éternisa de nouveau. Mon esprit était rompu en deux parties. Celle qui tentait de taire les battements de mon cœur en réponse à cet élan tactile… et celle qui allait se mettre en colère.

« Joker, je vais me fâch-…
— Veux-tu vraiment connaître la fabuleuse histoire d’un enfant de mage noir, Nina ? De l’engeance ironique que je suis, puisque maintenant je les chasse ? »

Mon cœur s’arrêta net, plus vite que je l’aurais souhaité en tout cas. Ça commençait. J’allais savoir.

« Je ne t’ai pas raconté ma propre histoire… Ce n’est pas équitable…
— Qu’importe. Je suis fils de mage noir. Cela te convaincra peut-être, par la proximité que j’ai pu avoir avec ce genre de personnes, que je suis très bien placé pour savoir à quel point les mages noirs sont une erreur.
— Une erreur de parcours. Une naissance malchanceuse. Ou autre, qui sait.
— Et je sais ce qu’il me reste à faire les concernant. J’ai bien failli sombrer définitivement dans ce monde, Nina. Ç’aurait été le cas si seulement je n’avais pas acquis mon pouvoir. »

Alors que je palpitais intérieurement de hâte, sur le point de savoir enfin, la chaleur toujours présente sur le bout de mes doigts remonta jusqu’à envahir ma main entière. Joker s’était rapproché.

« J’avais déjà à l’époque acquis le pouvoir de sonder une partie de l’esprit des gens. La partie visible de l’iceberg, si l’on peut dire ça comme cela. Lorsqu’il fut rendu suffisamment puissant, ce fut grâce à lui que je pus me comprendre moi-même ainsi que mon entourage et échapper aux griffes de la magie noire.
Et ce pouvoir constitue une grande partie de ce que j’ai fait après. Toi, par exemple. J’ai tout de suite su quel genre de personne tu étais et comment t’aborder, comme ce fut le cas pour Queen, Spade, et tous les autres. Tout comme eux, tu m’as intéressé. La partie visible de ton esprit, celle que je pouvais sonder, en l'occurrence ta personnalité, était vague mais s’efforçait de paraître solide. Tu te construits, donc tu n’es pas stable. Oh, bien sûr, nul ne l’est jamais entièrement, mais arrivé à un certain stade de sa vie, une personne prend des marques qui deviennent rapidement indélébiles. Cependant… Je pensais que ce serait plus facile.
— Quoi donc ? »

Au fur et à mesure qu’il s’approchait et que sa main remontait sur mon bras, ma gorge semblait se serrer un peu plus.

« De confirmer ou non mon intérêt. Pour être honnête, au début, j’ai cru que je m’étais trompé et que tu étais juste un reste d’adolescente perdue comme il en existe tant. J’étais déçu… Mais quand nous nous sommes revus – j’avais dû garder espoir au fond de moi, en répondant positivement à ton appel, je suppose – j’ai compris que je m’étais fourvoyé. Puis j’ai commencé à ressentir quelque chose d’étrange. Tu n’évoluais pas comme je l’avais prévu, et ça m’agaçait, intérieurement. J’ai fini par accepter l’idée que tu n’étais pas aussi faible que je le pensais. Tu me résistais, à moi et ma capacité à prédire les gens, à agir en fonction de ce que je comprends d’eux, parce que je ne parvenais pas à te sonder à cent pour cent.
— J-J’espère bien ! Pour qui te prends-tu, à penser connaître les gens de fond en comble comme cela ?! dis-je assez bas, malgré le ton d’énervement.
— Je ne prétends pas les connaître de fond en comble… Je te l’ai dit, je ne perçois que la partie visible de l’iceberg, de l’esprit de l’individu. Sa personnalité, les émotions qu'il ressent... ou à quel point cette personne est en contact avec la mort, son degré de corruption... Ce genre de choses en somme. Mais j’ai plusieurs années de travail sur mon pouvoir et sache que… Oh, je me perds. Où en étais-je, déjà ? Ah, oui. Toi.
— Oui, moi. Tu étais en train de dire que tu ne supportais pas que je résiste à tes prédictions, ricanai-je. Mais tu vas devoir t’y faire. »

Je crus que la discussion était finie. Que je pourrais enfin me dégager de la proximité indécente qu’il avait créée entre nous. Me dégager de ses bras qui avaient fini par m’étreindre. Mais quelque chose m’en empêchait… Enfin, en plus de la force qu’il exerçait sur son emprise. Le fait de ne pas parvenir à en faire preuve pour m’échapper. Il laissa entendre qu’il était quelqu’un de plutôt spontané. Oui, j’avais cru comprendre. Achats ostentatoires et intempestifs, recherche de criminels pour fonder un cirque, mutation de celui-ci en guilde, proposition de voyage… Il n’était pas difficile de le comprendre ! Mais il était une chose que je ne pouvais pas comprendre… Pourquoi diable m’étreignait-il comme ça ? Et pourquoi, Seigneur, ne le repoussai-je pas ?

Il murmura à mon oreille que sa spontanéité devait finir par lui jouer ce genre de tour, un jour où l’autre. En parallèle, il continua de me parler de lui, de son pouvoir en fait. Il signifia que je ne savais pas tout de cette magie. Qu’il ne m’avait pas tout dit. Dans le même temps, ses mains parcouraient des endroits qui auraient dû lui être interdits, comme mes cheveux, mon dos ou pire, mon visage. Je fus pétrie d’incompréhension lorsque je ne fis rien pour empêcher nos lèvres de se rejoindre. Loin, pourtant, l’idée d’en être dégoûtée… Au-delà de ça, je ne me reconnaissais simplement pas moi-même. C’était la première fois que cela m’arrivait. Et si vite, si brusquement… Pour ce genre de gestes, pour que je l’accepte, il fallait beaucoup plus que quelques jours normalement… Il me paraissait impossible, incohérent de se laisser faire si vite, si tôt… Pour moi, c’était absurde, insensé, irrecevable… En pleine possession de mes moyens, je l’aurais repoussé, giflé peut-être, plus jamais revu sûrement. Mais je ne comprenais pas pourquoi il n’en était rien. Après tout, ce genre de situation ne se produisait que dans les livres à l’eau de rose que je détestais. Se donner ainsi à un inconnu, quelle niaiserie ! Je n’étais pas comme ça…

Pourtant, je le laissais m’emmener. Le temps passait trop lentement. Ou trop vite… Ou ne passait plus, je ne savais pas bien. Ce qui était sûr était que ma tête se retrouvait maintenant contre mon oreiller et la sienne dans le creux de mon épaule gauche, contre ma clavicule qu’il parcourait de sa bouche. Je ne sus pas exactement comment le nœud du col de mon haut de nuit s’était défait, mais cela lui avait permis de rencontrer ma peau. Je ne me rendais pas compte de ce que nous faisions vraiment. Plutôt, d’où cela allait nous mener. Je ne me débattais toujours pas néanmoins… Simplement, quand je remarquai que mon chemisier était à demi ouvert, je ne fus prise que d’une envie. La même envie d’équité qui m’avait poussée à lui demander tout ce qu’il m’avait donné sur lui. Je portai ma main à son visage lorsqu’il le ramena à moi pour m’embrasser de nouveau. Parcourant sa joue du pouce, les premières racines de ses cheveux des autres doigts, je soulevai en un geste embrumé le cache-œil qui recouvrait un autre de ses secrets, que je voulais dévoiler comme il avait dévoilé, je venais de le remarquer, ma poitrine.

Je découvris un iris doré, différent de celui de son œil droit qui était aussi carmin que ses cheveux étaient cinabre. Celui-ci était marqué de l’emblème de sa guilde. Mais ce qui me heurta de plein fouet, me forçant à quitter les sentiments nébuleux et contradictoires auxquels je commençais à m’accoutumer, fut la réaction de Joker. De la panique lorsque nos regards se furent croisés, un geste brusque pour remettre son cache-œil en place.

« Non… »

Non ? Pourquoi ne voulait-il pas que je voie son œil, après ce qu’il avait vu de moi ?

« Cet œil doit rester caché… Ce… ce soir en tout cas, je veux qu’il reste caché…
— Mais pourquoi ? murmurai-je avec tout de même un soupçon de colère.
— Parce que c’est le pouvoir que tu haïras sitôt que tu le connaitras…
— Dis. Dis juste. Joker, si tu ne me le dis pas, je… !
— Cet œil… entama-t-il comme s’il s’agissait de paroles si douloureuses qu’il éprouvait la sensation de ronces lacérant sa trachée. Cet œil héberge mon autre pouvoir. Celui de…
— Joker. »

En fait, peut-être ne voulais-je pas savoir. La pluie qui s’abattait au-dehors et que je n’avais même pas entendue dans cette ivresse était presque devenue assourdissante tant le silence instauré m’était indésirable.

« Manipuler l’esprit des gens. Temporairement… Et uniquement lorsqu’ils sont moins puissants que moi et… d’autant plus que leur esprit oscille… »

Un froid glacial s’empara de moi, emportant en un instant mes sentiments avec lui. Joker poursuivit à plus haute voix, comme s’il voulait tenter toute justification, toute explication pour apaiser le nouveau sentiment qui venait de naître en moi. Il s’écria, d’un ton que je ne lui connaissais pas :

« Mais je ne l’ai jamais utilisé sur toi, Nina ! Pour preuve, le contact oculaire avec cet iris est indispensable et… Non, je t’assure !
— L’as-tu déjà utilisé ?
— Oui, bien sûr… Mais pas sur toi – ne me regarde pas comme ça... »

Je n’arrivais pas à y croire… Le pouvoir de contrôler les gens. Ce pouvoir engendrait un tel mensonge… Une telle faculté de manipulation… Je ne pus m’empêcher l’idée qu’il eût s’agi d’un mensonge. Qu’il fût tout à fait capable de l’employer, à moindre mesure, sans ce cache-œil qui lui servait de sceau. Et sur moi… Pour poursuivre ce qu’il – ce que nous étions en train de faire. Je le pensais, car je le ressentais. Je ressentais encore une bribe de désir pour lui, ce qui était inconcevable à mon sens. Je ne pouvais considérer avoir, après une telle déclaration, la moindre envie que nous reprenions ce manège qui avait brusquement cessé. Je me défis de l’étreinte presque douloureuse de Joker, puis reboutonnai mon chemisier avant de refaire le nœud à son col, les joues encore rouges. Aussitôt que ce fût fait, je pris une grande inspiration, quelque peu vacillante, et m’exprimai sur mes sentiments, bien qu’ils fussent encore vaguement identifiables.

« Je savais… qu’aller trop vite n’était pas bon. Nous aurions dû attendre de mieux nous connaître avant ça… Quand je pense que nous… que nous allions… marmonnai-je, sans connaître l’émotion qui agrémentait mes paroles. Le temps m’est nécessaire… Le temps nous est nécessaire, Joker. Je te remercie tout de même d’avoir été honnête avec moi. Je ne t’en veux pas… Trop… Enfin je crois… Je comprends juste comment tu as tiré de moi ton inspiration, ceci dit... Je t’en prie, pars. Je poursuis tout de même ce voyage jusqu’au bout, mais aussitôt après, je rentrerai à la guilde. Peut-être nous reverrons-nous quand je serai prête à entendre toutes les vérités que tu me caches encore… »

Lorsque, quelques secondes plus tard, j’entendis son pas traînant quitter la cabine qui me faisait office de chambre, je ne me retournai pas pour voir l’expression de son visage. Je la distinguai suffisamment dans sa voix lorsqu’il m’adressa un dernier message.

« Excuse-moi, Nina… »

Et je passai le temps où je ne dormais pas à me demander qui aurait vraiment dû demander pardon.


by Nina




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Nina Andersen
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