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[Entraînement 8] Retour en Minstrel

Dim 01 Jan 2017, 22:31
         

Entraînement 8



Retour en Minstrel
Disclaimer !:
Contrainte de ce RP : 10 antithèses/oxymores. ET J'AI TOUT COMPTÉ.


Le matin suivant, à mon réveil qui sonna huit heures, j’avais déjà reçu la lettre d’Alithéia Stryknos. La crémation devait avoir lieu le lendemain dès neuf heures au crématorium d’Era. Tout simplement.

J’y étais justement. Seule, à peine en avance, vêtue d’une robe et de chaussures noires, mes cheveux parés d’un ruban de dentelle ébène. J’avançais dans le hall du crématorium sans y trouver dame Alithéia. Pourtant, ce n’était pas la foule qui m’empêchait de la voir. Moins d’une demi-douzaine d’âmes bien en chair erraient çà et là mais surtout devant une porte, sûrement celle qui menait au four. Je ne connaissais personne et personne ne me connaissait car nul ne vint me voir. Plutôt, comme chacun semblait avoir à dire à quelqu’un d’autre, les petits groupes qu’ils formaient me regardaient d’un œil dubitatif. Il était vrai que je n’avais été qu’une élève de Lëen, que je ne l’avais pas revue en cinq ans et que ceux au courant de l’incident de Shiero me croyaient sûrement morte ou proie stellane. Comment pouvais-je espérer connaître quelqu’un ? Pas que d’être à demi ignorée me déplût, à vrai dire. Cependant, même si je côtoyais la mort plutôt régulièrement au point d’être la plupart du temps à l’origine de sa venue, l’ambiance d’un tel lieu ne me mettait pas à l’aise. Je voulais retourner à la guilde, retrouver Hendrik et passer à l’action. Pour le peu que je l’eus connue par rapport à d’autres, je pensais que Lëen n’aurait pas souhaité que la si lourde mélodie du silence soit jouée après sa mort.

Après une poignée de minutes, une aura caractéristique apparut dans la salle. Dame Alithéia était arrivée pile à l’heure par la porte qui menait bien au four. Nous entrâmes à sa demande avant de nous placer tout autour du cercueil ouvert. La chaleur du feu ne parvenait pas à atteindre le corps désespérément froid et à l’emplir de nouveau d’un peu de vie. Mais je ne m’en plaignais pas. Je m’étais placée face à la Dame dans le demi-cercle que nous formions tous, histoire de ne pas avoir que le visage familier de Lëen dans mon champ de vision. Je ne les regardais pas mais certaines personnes pleuraient. Cela s’entendait à leurs reniflements, quand bien même ils eurent tenté de les masquer. Son mari étant défunt plusieurs années plus tôt, ce fut sa sœur, Magda, qui prononça les premiers mots, des mots humides et salés au reflet de ses yeux en cet instant. Chacun y alla de son hommage, puis ce fut mon tour. Je pus enfin la remercier pour son enseignement et pour avoir été une femme aussi forte, tant face à la mort et la maladie que dans son travail.

À la sortie, encore dans le hall, juste avant de retrouver l’air commun, je saluai la Dame une fois de plus. J’avais le sentiment que je la reverrais plus tôt que je ne pouvais le penser. Quelques minutes de marche vers le centre-ville et mes pas m’avaient mené à un café à chat populaire au cœur du quartier historique. J’y entrai sans plus de cérémonies et scrutai l’intérieur.


Une musique tout bonnement abominable se jouait, et beaucoup trop fort à mon goût. Je devais m’empresser de le dénicher, sans quoi la serveuse à laquelle je venais de dire bonjour penserait que j’étais intéressée par les services de l’endroit, ce qui était tout sauf vrai. À la recherche d’une toison blanche, je constatais un peu plus à chaque pas à quel point les lieux étaient vastes et peuplés. Et plus je m’enfonçais, plus la musique était forte. Mes tympans allaient se nécroser si je ne trouvais pas l’autre hurluberlu sous peu ! Puis, au détour de quelques tables, manquant d’écraser la queue d’un ou deux ragdolls au passage sous l’effet de la hâte, je le vis. Une seconde plus tard, j’avais fusé comme l’éclair et empoigné un pan de son veston mauve.

« Hendrik, partons.
— Tiens, Nina ! Le feu à bien pris ? Kehehe.
— Tu ne manques pas d’air, toi… Viens vite, aussi mignon ce chaton soit-il je t’en supplie, quittons cet endroit et cette musique atroce ! grognai-je à voix basse.
— Tu me tutoies, maintenant ?
— La ferme et contente-toi de lâcher ce matou. »

Je ne l’attendis pas plus longtemps et m’empressai d’aller régler la note de la table 7 à sa place, comme il n’avait pas d’argent. Je manquai de faire une syncope en voyant la note. En un moins d’une heure, il avait englouti six cappuccinos, trois parts de cheesecake aux marrons, changé huit fois de chat à caresser et le pire était qu’il n’avait pas choisi parmi les moins rares et chers ! Quand il me retrouva à la caisse, tout content et recouvert de poils, je soupirai profondément et le regardai avec une pointe de mépris. Voilà le dangereux Démon Hendrik, un temps élevé au rang de déité du danger, dans toute sa splendeur.


Une fois sortis du café et les sonorités abominablement félines quittées – car non, ce n’étaient pas les chats en eux-mêmes qui m’agaçaient –, je fis comprendre à Hendrik qu’il nous fallait rentrer à la guilde et que non, il n’aurait pas de crêpe garnie avant de partir. Je me sentais presque comme une mère accompagnée de son enfant trop curieux pour rester tranquille… Cette situation aurait pu être crédible… si nous n’avions des traits en commun et surtout s’il n’était pas mon aîné de plus de cent ans !

À la guilde, nous nous rendîmes au salon tranquille pour discuter de nos plans. La journée de la veille avait été consacrée au repos, à la détente et à la préparation physique. Toute trace de fatigue, physique ou morale, devait disparaître et ce genre de journées faisait beaucoup de bien de temps en temps. Bien entendu, Hendrik avait dormi de son côté. Au sens littéral, car le Maître l’avait relégué dans une petite bâtisse aux abords du Colisée, à mon retour. Mais je doutais que ce diable s’en accommoderait sans broncher. À côté de cela, j’avais pu passer un peu de temps avec Dirk et Sirius, à parler de tout et de rien avec l’un et l’autre.

Je m’assis dans mon fauteuil habituel et Hendrik prit celui en face de moi. Je me ravisai le temps d’aller faire du thé puis repris ma place, prête à discuter de notre programme de la journée. Il aborda le premier le sujet de mon entraînement, la raison pour laquelle il se trouvait ici, après tout. Selon lui, je n’aurais aucune difficulté à apprendre l’électromagnétisme si je montrais de l’aisance avec la magie de l’électricité. C’était totalement cohérent : l’électromagnétisme n’était que la somme de cette magie et de mon magnétisme. Connaître l’un sans savoir l’autre ne produisait pas un rendu convenable. D’après lui, apprendre l’électromagnétisme d’un seul coup était un défi qu’il savait, d’expérience, plus complexe que la manière douce. Il se vanta quelques secondes de ne pas avoir à déplorer un manque de puissance.

« Mais ce n’est pas le cas de tout le monde, vois-tu. Il s’agit déjà d’une magie complexe et peu répandue. Tu es encore loin de maîtriser le magnétisme pur mais tu te débrouilles bien, très bien même, et il est d’autant plus intéressant pour toi comme pour moi que tu passes dès maintenant au niveau supérieur.
— Comment ça pour toi ? Qu’as-tu derrière la tête, Hendrik ? N’oublie pas que je ne te fais pas encore confiance…
— Kehehe, tu fais bien ! Rappelle-toi que je suis un scientifique et que les gens de mon espèce ne sont rien sans leurs expériences. Mais c’est le prix à payer pour mon enseignement, demoiselle. » chantonna-t-il.

J’avais encore du mal à cerner cet homme. Cependant, il avait raison concernant le prix de son aide. Même si celui-ci, selon moi, était considérablement atténué du fait que je lui aie rendu sa liberté… De toute manière, je ne pouvais pas rester les bras croisés. Pour retrouver tous les gens que j’avais perdus, il me fallait devenir plus forte et cela passait par l’électromagnétisme et mes runes. Je décidai d’ailleurs que la seconde rune serait mon nouvel objectif à partir de cet instant ! Le semi-Démon bouda, considérant qu’il s’ennuyait.

« Accompagne-moi, alors. Qu’en dis-tu ? »

Il ne parut pas réfléchir trop longtemps et adhéra à ma proposition. Restait à savoir à quel endroit nous devions nous rendre… Je devais me rappeler de ce qu’avait dit la première muse, dans la cité d’Asgard, après qu’elle m’eut offert le pouvoir de la rune de la pluie. Ce fut relativement aisé : "là où les ifs sont les plus hauts". Le problème était maintenant de découvrir cet endroit. Je demandai à Sirius de me donner quelques renseignements sur les terres favorites de ces arbres, mais il fut plus précis que cela encore.

« Minstrel. En réalité, les ifs mesurent rarement plus de…
— Vingt mètres, je sais. Où, en Minstrel ?
— (Il soupira, boudeur) Tiens, essaye de deviner toi-même : quand as-tu vu de l’if pour la dernière fois ? Eh bien c’est quelques kilomètres plus loin. »

Je m’excusai de lui avoir coupé la parole : les mots m’avaient échappé. En me creusant un peu la mémoire je me rappelai du village de Kura. Les meubles, la décoration des maisons… Beaucoup de leur ébénisterie était à base de bois d’if. Sa coloration rouge-orangée, pâle par endroits selon comment le bois avait été coupé, était aisément reconnaissable. J’étais dépitée d’être passée si près de la deuxième rune sans même m’en être rendue compte ! Si je n’avais pas perdu de vue mes objectifs en cette période, Kura aurait pu me mettre la puce à l’oreille mais il était trop tard et trop inutile de se lamenter. Au fur et à mesure que je résumais avec Hendrik les informations dont nous disposions, un élément en débloqua un autre lors de mon cheminement de pensée. Minstrel. Zélos, l’étrange personnage – et ô combien pesant – que j’avais rencontré à Mushur. Je savais qu’il avait un rapport avec l’électricité, mais lequel… ? Impossible de me rappeler.

« Tu veux peut-être parler de la mine d’électrolithe ? Ma mémoire n’est pas très précise avant ma cristallisation, mais il me semble pas que le village de Kura fût mon seul objectif à ce moment-là…
— Tu veux que je t’aide à te souvenir ? ricana soudain Sirius. Je ne garantis pas que je ne grillerais pas une poignée de neurones au passage mais il n’est pas dit qu’on voie la différence après. Pas d’inquiétude.
— J’aimerais t’y autoriser, Sirius, mais je te rappelle que malheureusement, j’en ai besoin. Intact. »

Hendrik fronça les sourcils – il n’avait visiblement pas de sarcasme pour surenchérir – et poursuivit la fouille de ses propres souvenirs.

« On m’avait dit qu’il s’agissait d’une légende de contes pour enfants. Mais du fait de ma magie, un tel lieu aurait pu amplifier considérablement mes pouvoirs. Je voulais donc m’en assurer. Il me semble que je… Oui, que je comptais m’y rendre après avoir récupéré les informations que je cherchais à Kura.
— Fabuleux ! Alors qu’attendons-nous ? interrogeai-je en me levant doucement du fauteuil. Direction l’entrée de Kura, mon cher Sirius !
— Eh bien. Je me demandais si tu n’avais pas un peu oublié qui était ton ami, Nina…
— Tu craignais cela de moi ? Tu sais bien que je n’ai qu’un seul ami véritable, Sirius. » souris-je en lui répondant mentalement, pour qu’Hendrik ne l’entende pas.

* * *


Nous avions marché durant deux bonnes heures, à tel point qu’arrivés à destination, il était déjà plus de midi. Tout en me demandant comment Hendrik pouvait avoir encore faim après tout ce qu’il avait ingurgité au café à chats, je sortis de ma dimension de stockage deux petites boîtes de club-sandwiches faits de la main de Shirona. Ceux au saumon étaient mes préférés, mais visiblement, mon comparse avait un faible pour le poulet en sauce sucrée-salée. Nous pénétrâmes, repus, dans une dense forêt d’ifs. Il y en avait tellement et ils étaient si hauts qu’il ne serait pas étonnant qu’ils fussent magiques. Nous avions imaginé que l’esprit de la muse devait avoir son autel vers l’if le plus haut ou le plus vieux de ce bois, mais il fallait pour cela le trouver. D’un autre côté, cela semblait trop aisé, mais nous devions explorer toutes les pistes que nous avions, les plus farfelues comme les plus évidentes.

Hendrik et moi nous séparâmes. Si l’un de nous trouvait quoi que ce soit, il alertait l’autre grâce à l’intermédiaire de Sirius. Pour accélérer les recherches et m’entraîner par la même occasion, j’activai Ùr avant de m’élancer, slalomant entre les troncs robustes. Les canopées étaient hautes et les feuillages denses, la lumière si noire par endroits, qu’il m’arrivait de ne pas voir où je mettais les pieds, évitant de justesse les racines piégeuses jonchant le sol. La végétation était très différente de celle du bois au bivouac – avant le passage du Maître en tout cas. Plus verte, hormis les écorces bien entendu, plus vivante… Le climat sec de Minstrel, même au niveau de la côte, ne semblait pas perturber l’écosystème de cette forêt. Un peu plus profondément, j’eus même la chance d’apercevoir un petit écureuil de Minstrel, typique du pays. Brun-gris sur le dessus et roux sur le dessous, la forme extrêmement ronde de ses oreilles et ses moustaches très fines étaient caractéristiques de l’espèce. Comme quoi, lire autre chose que des romans n’était nullement inutile. Je désactivai ma rune pour ne pas l’effrayer et en m’approchant de lui, je constatai qu’il ne fuyait pas. Alors je tendis ma main vers la branche où il était accroché, l’incitant à la rejoindre. Il hésita de longues secondes en me regardant dans les yeux puis s’approcha doucement jusqu’au contact de son museau contre mes doigts. Après m’avoir reniflée un peu, il grimpa au creux de ma paume et se laissa caresser. D’autres personnes devaient venir régulièrement dans cette forêt… Raison supplémentaire pour en ôter toute magie à risque.

L’écureuil décida d’élire domicile sur mon épaule gauche, entourant ma nuque de sa queue, me tenant chaud. Mais il était tellement mignon que je me laissai faire. Un peu plus loin, quelque chose m’intrigua sur l’écorce d’un petit if. Mais en m’en approchant, je fus déçue… Ce n’était qu’une procession de chenilles noires. Je décidai d’apporter une petite touche de magie à mes recherches me concentrant pour mieux percevoir les afflux aethernaniques des alentours. J’eus alors l’impression que la concentration était plus importante vers l’Ouest, priant pour qu’il n’eût pas été simplement question d’Hendrik. Courant sur le chemin terreux, l’écureuil toujours sur mon épaule, je ne voyais toujours pas l’ombre d’un immense arbre au tronc plus large que les autres, ni même d’une tombe quelconque… jusqu’à ce que mon petit animal tire sur sa queue, appuyant sur ma joue droite et interrompant ma course.

Il glissa sur mon bras et tomba agilement sur le sol puis se mit à courir. Il avait découvert un chemin à côté d’un buisson, dessiné par des ifs aux troncs de plus en plus petit. De ce fait, les feuillages étaient de plus en plus bas. Au départ, je pensai qu’il en avait eu assez de moi et qu’il retournait vivre tranquillement, comme n’importe quelle bête sauvage. Mais alors que je m’apprêtais à reprendre mes recherches, il sortit de la petite cavité sombre et glaglata. À mon attention, car lorsque je le regardai de nouveau, il s’arrêta et repartit dans sa tanière végétale. Je n’étais pas friande des théories sur les esprits de la forêt, pour autant je ne les rejetais pas complètement. J’avais bien dit qu’il fallait tenter chaque piste qui se présentait, quelle qu’elle soit, n’est-ce pas ?

« Sirius, guide Hendrik jusqu’à ma position s’il-te-plaît. Je vais avancer un peu, le temps qu’il arrive. »

Cette mentalité me poussa donc à m’accroupir pour pénétrer dans la cavité. Fut un moment où je dus même me mettre à quatre pattes et progresser en raclant les aiguilles vertes et froides pour continuer de suivre l’écureuil. Une bonne minute plus tard, le chemin s’écarta et je pus me redresser petit à petit. Une petite clairière s’ouvrit à moi et au beau milieu trônait un if tout bonnement immense. Il devait mesurer au moins une trentaine de mètres et constituer le point culminant de la canopée… Je m’approchai du tronc, rouge foncé, d’au moins deux mères de diamètre, à se demander s’il s’agissait bien de la même espèce que les autres. Le rongeur se mit à grimper à toute vitesse et se posa sur la branche la plus basse. Puis, après m’avoir regardée dans les yeux, il sauta sur lui-même et continua son escalade. Peut-être voulait-il encore que je le suive mais comment pouvait-il me croire capable de reproduire ses gestes ? Même avec ma rune, je ne pensais pas pouvoir sauter sur quatre ou cinq mètres ! L’écorce des ifs était aussi beaucoup trop fine et friable pour me laisser des accroches et il n’y avait rien aux alentours pour me servir de marchepied.

La seule solution semblait d’attendre la venue d’Hendrik pour qu’il me fasse la courte échelle. Et comme je n’allais pas patienter les bras croisés, je tentai malgré tout de cumuler Ùr et mes aethernanos pour grimper à la branche. Après une dizaine de tentatives à faire fi des taquineries de Sirius, je commençais à m’épuiser mais j’étais parvenue tout de même à la toucher de ma main entière ! Alors je continuai, une fois de plus, deux, trois et la quatrième me porta chance car je m’accrochai de justesse à ma prise. Toute ma force magique bascula dans mes bras et je me hissai tant bien que mal. Épuisée, je m’assis contre le tronc, les jambes étendues sur la large branche, reprenant mon souffle en guettant l’arrivée d’Hendrik.

L’écureuil était revenu jouer avec moi. En apparence. L’animal continua de me pousser à grimper mais je n’en pouvais plus, mes forces étaient vidées… Je décidai néanmoins de tenter l’expérience, mais réactiver Ùr fut plus douloureux que jamais alors je me ravisai au bout de quelques secondes de grimpée supplémentaires. Je devais être à une quinzaine de mètres de hauteur à présent... En me tenant à l’écorce cependant, je compris que je n’avais pas fait tout cela pour rien.

Une sculpture était taillée dans le bois, juste à ma droite, sur ce qui aurait dû être la base d’une épaisse branche. Il s’agissait d’une femme comme prise au piège, les jambes perdues dans le tronc de l’if gigantesque, tout comme le haut de sa tête coiffée de courts cheveux en bataille et les coudes de ses deux bras repliés en arrière, les paumes grandes ouvertes. Ses yeux étaient clos, elle n’avait pas de bouche. Au-dessus de sa poitrine nue étaient gravés des mots.

« Ēoh byþ utan unsmeþe treow,
heard hrusan fæst, hyrde fyres,
wyrtrumun underwreþyd, wyn on eþle. »

Mon dictionnaire toujours avec moi – par chance, je ne l’avais pas oublié à la guilde –, je pus déchiffrer le message.

« L’if est un arbre à la surface rugueuse,
solidement et fermement lié à la terre, gardien de la flamme,
aux racines souterraines, une joie sur sa terre natale. »

C’était la rune ! Mon cœur battit d’un coup si fort que je manquai de perdre l’équilibre et tomber de la branche. Mais un détail qui jusqu’à lors était passé inaperçu devint bien visible lorsque je relevai un peu les yeux. Il fit ralentir mon pouls et frissonner ma peau. Une autre sculpture de femme se trouvait à peine plus haut. Mais celle-ci avait de longs cheveux à moitié happés par le tronc, la tête tombante. Et toujours pas de bouche. Une autre encore, un peu plus à gauche, un peu ronde, les yeux grands ouverts. Et des tas d’autres silhouettes similaires, parfois masculines, jusqu’à la cime de l’arbre géant. À peine eussé-je l’impression d’avoir compris ce dont il s’agissait que ma main gauche s’enfonça dans l’écorce écailleuse. Dans un élan de panique, je tentai de la retirer. Elle était douloureuse… Mais ce fut un échec et mon corps entier commençait à être absorbé par le tronc. J’avais beau me débattre, mobiliser mes aethernanos, rien n’y faisait et bientôt, ma dernière parcelle de peau se retrouva au sein du bois empoisonné.

Quand je rouvris les yeux, haletante, en sueur, j’étais dans la même posture que les silhouettes de bois. Mes hanches étaient au sein de l’arbre, tout comme mes jambes. Je tentais d’extirper mes bras mais j’étais comme engluée. Mes cheveux me tiraient car la moitié de leur longueur avait disparu… La panique s’empara de moi, je ne pouvais même pas hurler tant ma poitrine semblait compressée, rigide. Des larmes de peur commencèrent à couler de mes yeux, mais elles furent bien vite troquées par de la douleur. La même douleur qu’à Asgard. La nausée, ma tête sifflait, mes yeux ruisselaient, je me sentais sale, mal, compressée. Je n’avais jamais autant ressenti la vie qu’au travers d’une douleur de mort. Une voix retentit dans ma tête. Pas celle de Sirius. Une femme, comme l’autre fois. La muse.

« Bienvenue, jeune mage imprudente. Ne cherche pas à t’échapper, cesse donc de te débattre, je ne te veux peut-être pas de mal. »

Comment craindre des propos aussi rassurants ?

« Je tiens juste à m’assurer que tu n’as pas usurpé le pouvoir de ma sœur. Ùr est en toi, je veux savoir si Ùr est à toi. Si tu la mérites car tu agis pour le bien, ou bien si tu mérites plutôt la mort à n’agir que pour le mal. »

Je ne devais pas rester passive. Pas comme à Asgard. Même si c’était difficile, malgré cette douleur atroce, cette envie pure et simple que ça cesse, je devais me convaincre de ressentir le contraire. J’avais progressé. J’étais devenue plus forte depuis la dernière fois, alors je devais être capable d’assimiler ce pouvoir et cette âme en moi !

« J’ai sondé ton esprit, jeune mage. Ton dessein est louable. Permets-moi de te demander une chose… Quelle est pour toi la véritable force ? Celle d’être un bouclier, plus solide que le diamant, pour pouvoir protéger ce qui t’est cher ? Ou plutôt avoir le courage de sacrifier sa vie pour sauver celle d’autrui ? »

Cette question était un dilemme… Mais mon choix était clair. Même évident. L’on pouvait me traiter d’égoïste, je n’en avais cure. Pour moi, il était certain que la réponse était la première. Pourtant, il n’y avait pas de mauvaise ou de bonne réponse ! C’était simplement une question de point de vue et le mien voulait que vivre sauvait plus de gens que mourir. La force que l’on acquiert pour protéger ce que l’on aime ne doit pas être à usage unique. Mourir pour la vie de quelqu’un était un acte courageux, mais ce n’était pas la force que je désirais obtenir. Je cessai de mordre ma lèvre au sang pour faire part de ma réponse, d’une faible voix, à l’esprit de la muse d’Asgard.

« Ma rune, Ēoh, l’If, n’a pu sauver, de mon vivant, les vies comme je le désirais. La vision que tu as de la force de protéger est en adéquation avec l’âme d’Ēoh. Cette rune, te rendra plus robuste, plus résistante. Sers-t’en à bon escient, deviens un bouclier. Mais prends garde à ce que ta défense ne devienne pas un abîme autour de toi. Sinon, tu seras seule, sans personne à protéger. Maintenant, fuis et brave la grêle pour rencontrer ma sœur, jeune mage. »

Je remerciai la nature pour m’avoir dotée de fierté mais pas d’un amour propre surdimensionné. Quelqu’un de plus imbu de sa personne que moi y trouverait certainement le chemin de la colère… Quand les maux me quittèrent instantanément, je compris qu’elle s’en était allée. Je pris quelques secondes pour fermer les yeux et respirer, tenter d’éliminer les derniers échos de douleur. D’un coup, je me sentis tomber : l’écorce craquait, l’arbre me rejetait. Je fus libérée dans les airs à plus de dix mètres de hauteur sans une branche pour me servir d’accroche ! Un cri m’échappa quand je sentis que plus rien ne me retenait désormais. Ma chute avait commencé. À l’orée de la clairière, tout au bout du passage, une crinière blanche aux reflets lavande se laissa apercevoir. Mais jamais il ne pourrait être assez rapide pour me rattraper, je n’étais plus qu’à quelques mètres ! Je n’avais plus qu’une option si je ne voulais pas m’écraser…

« Siriu- !!! »

Je ne pus terminer mon cri de détresse car deux bras entourèrent ma taille et mes épaules. Mes pieds retrouvèrent le sol, mes vêtements étaient étonnamment intacts vu ce qu’ils venaient de subir, quant à moi, je me trouvais en un seul morceau. Hendrik avait réussi à me rattraper. J’étais complètement passée à côté de sa technique étrange de téléportation…

« Eh bien ! La prochaine fois tu choisiras un endroit encore plus reculé pour te cacher… grommela-t-il, à bout de souffle.
— Je… te remercie, Hendrik. Tu as couru ?
— Oui, ça fait au moins un quart d’heure que je cours à cause des indications bourbeuses de ton ami désincarné.
— Si tu les avais suivies, ces indications, plutôt que ton prétendu instinct, tu serais arrivé plus tôt, espèce de dégénéré ! s’énerva Sirius. Ne t’inquiète pas Nina, même si cet empoté t’avait ratée, je t’aurais ramenée à la guilde saine et sauve. »

Alors qu’ils continuaient leurs élucubrations sonores, je m’étais éloignée pour vérifier si l’écureuil était toujours là. Après tout, c’était lui qui m’avait menée ici. Je me demandais si les animaux avaient réellement des sens que nous, humains, n’avions pas. Je haussai la voix en revenant vers les deux zigotos – enfin, un seul d’entre eux physiquement parlant – pour faire cesser leurs élans et ordonnai de quittai la forêt. Il était temps de passer à autre chose, en l’occurrence la recherche de la mine d’électrolithe.

* * *


Après coup, je songeai que je n’avais pas réellement tenu ma promesse faite à la première muse. Celle de ne pas parler des runes asgardiennes à quelqu’un qui n’aurait pas gagné ma confiance. À vrai dire, je ne voyais aucune raison de le faire, et je ne parlais que de simples runes à quiconque avait besoin de savoir quel était ce pouvoir. Mais Hendrik savait, dorénavant, que c’était beaucoup plus que cela… Pourtant, j’hésitais encore énormément. Je n’aurais su dire s’il était digne de confiance. En tout cas, pour le moment, ni le Maître, ni Sirius, ni même moi n’avait tranché en sa faveur. Je tenais cependant une chose pour sûre : il semblait avoir des pistes fiables concernant la localisation de la mine d’électrolithe. Selon lui, elle se trouvait un peu plus loin vers le Nord. En se concentrant fermement, il parvenait à ressentir ses émanations.

« C’est très subtil. Il faut être un maître de l’électromagnétisme pour capter ce faible dégagement. Je pense que c’est comme ça que j’ai réussi à connaître son existence… Je me demande comment le vagabond que tu as rencontré a bien pu la découvrir. »

Il était vrai que ce Zélos aurait pu nous aider à trouver la mine plus vite car si ce qu’il prétendait était juste, il y avait mis les pieds. Mais étrangement, je n’avais aucune envie de croiser sa route de nouveau. Hendrik et Sirius seraient des appuis suffisamment solides pour cela.

Nous fûmes rendus en moins d’une heure devant une paroi rocheuse plus ou moins semblable à la forteresse naturelle qui protégeait Kura. Hendrik ressentait le dégagement magnétique de plus en plus précisément. Quelques regards aux alentours nous menèrent à un étrange petit marais le long de la muraille. Disons plus précisément que nous avions découvert l’accès à une petite grotte dont les hautes herbes qui poussaient dans l’eau masquaient l’entrée aux regards des passants. Même en étant un bon observateur, il était difficile de discerner le trou dans le mur. Il était étroit, premièrement. Ensuite, pour aller de l’autre côté, il fallait vraisemblablement… plonger. Je mordis l’ongle de mon pouce droit en émettant cette idée à Hendrik. Il me répondit par un regard signifiant tacitement "tu as peur ou quoi ?".

« Je n’ai pas de vêtements de rechange. Et tout le monde n’a pas des gènes de Démon pour lui permettre de matérialiser ses propres habits, figure-toi.
— Oui enfin, c’est un plus, sourit-il narquoisement. Tu es sûre que ce n’est pas une excuse pour cacher le fait que tu ne saches pas nager ?
— Pardon ? Je sais très bien nager, merci ! m’emportai-je. Hum… »

Mordant ma lèvre, je quittai mes bijoux, chaussures et collants pour les stocker dans une dimension plus appropriée. Dans ma tête apparut un coche que je devrais marquer lorsque j’aurais confectionné et rangé à l’intérieur de cette même dimension une boîte de vêtements à emporter partout. Une fois sûre d’avoir au moins quelque chose de sec après ma petite escapade sous-marine, je posai un pied puis l’autre dans l’eau glacée du petit marais et frissonnai. Courage, Nina, me dis-je intérieurement dans un souci d’autopersuasion. Après m’être accroupie dans les trente centimètres d’eau de trop, je pris ma respiration et passai la tête et les bras par le trou, attrapai des prises rocheuses pour me propulser et fusai dans l’eau aussi vite que si ma vie en dépendait.

Le premier endroit propice à remonter se trouvait quelques mètres plus loin. Ouvrir les yeux me faisait mal mais il le fallait bien. N’étant malheureusement pas un poisson, je ne pouvais pas m’éterniser dans ce genre de milieu. J’inspirai un grand coup en constatant qu’il fallait replonger. Hendrik, qui remontait tout juste derrière moi, me fit signe que le passage était à droite. Celui-là était un peu plus long et, inaccoutumée à l’apnée, j’eus un peu plus de difficulté à arriver au bout. Toutefois, cette fois, nous avions atteint l’autre extrémité du lac. Je m’empressai de regagner la rive quitte à me tailler le mollet sur la roche effilée. Il faisait bien plus chaud dans cette grotte glaciale que dans son eau.


Les lieux baignaient dans une atmosphère bleutée, aquatique, et pourtant l’élément qu’ils représentaient n’avait rien à voir. Le décor ressemblait beaucoup à celui de la petite grotte qui séparait Kura du reste de Minstrel. Contrairement à la mine de Kazad Thingaz, celle-ci ne laissait transparaître sa nature. Aucun rail, aucune pioche d’un temps ancien, simplement des roches azurées, flottant parfois. La seule trace humaine en ces lieux se trouvait dans les chaînes qui retenaient les pierres volantes comme des ballons d’hélium. Çà et là, plusieurs champignons de formes étranges et étonnamment grands poussaient sur les différentes excroissances minérales. Hendrik, au beau milieu de tout cela, semblait au comble du bien-être.

Mine d’électrolithe

« Comment te sens-tu, Nina ?
— Un peu mal, je l’avoue… J’ai la tête qui tourne et le cœur qui palpite, ce n’est pas très agréable, informai-je en remettant mes vêtements secs après avoir essoré ce qui méritait de l’être.
— C’est certainement dû à l’intensité du champ électromagnétique. Autant te dire qu’en ce qui me concerne, elle me remplit de magie et de joie, kehehe ! Quoi qu’il en soit, commence par ne pas tomber malade, tu apprendrais moins efficacement. »

Je sentis un poids sur mes épaules une fois qu’il eût dit cela. Un long manteau blanc aux manchettes violettes, trop grand pour moi, me recouvrait chaleureusement. Quand je me retournai, remerciant Hendrik, je constatai qu’il s’était déjà paré à son tour de vêtements secs. Selon lui, je devais pouvoir le garder tant que mon dégagement aethernanique serait suffisant. Étant un manteau fait à partir d’une forme de magie particulière, qui n’était pas la mienne d’autant plus, arriverait bien un temps où il disparaîtrait sans laisser de trace.

« Tu n’es pas sortie indemne de la forêt, si tu veux vraiment t’entraîner à manipuler l’électricité, il faut te limiter. Quand ce manteau aura disparu car tu ne l’alimenteras plus suffisamment en aethernanos, nous arrêterons. »

J’acquiesçai, consciente de mon manque d’énergie. Il commença par me faire une démonstration de ce qu’il voulait me voir accomplir à mon tour. Magique mais pas sorcier : une boule d’électricité. Au creux de sa main se hérissait et crépitait une petite sphère électrique vaguement mauve. Il m’expliqua que je devais me calquer sur mon pouvoir initial. J’arrivais à créer des zones magnétiques en engendrant le phénomène, maintenant avais-je à me concentrer sur ce qui me permettait d’y parvenir. Légèrement honteuse, je soulignai à Hendrik que je n’avais pas encore lu le passage sur l’électromagnétisme dans mon livre, alors il prit la relève en soupirant.

Les électrons. Mon but était non seulement de parvenir à les ressentir comme je ressentais le phénomène magnétique en lui-même, mais surtout de les assimiler, de les contrôler. Je ne devais plus les voir simplement comme des particules composant la matière dont tout était fait mais aussi comme des armes. Pour maîtriser une magie basée sur la science la plus élémentaire, il fallait se sentir capable d’avoir une influence sur elle, et c’était parfait : les aethernanos, d’après Hendrik, étaient de bons conducteurs électriques, pour peu qu’on leur impose. Il fallait de l’implication, non plus de la passivité. Tant que je n’avais pas la force mentale nécessaire pour désirer cette ascendance, je ne pouvais l’atteindre. Hendrik s’assit sur une excroissance rocheuse que le temps avait brisée et m’ordonna de contrôler les électrons. Tant que je me sentirais mal dans l’enceinte de cette mine, alors selon lui, je ne serais pas prête à les exploiter.

« N’hésite pas à prendre la grosse tête, te penser capable de dépasser la nature. C’est la condition primordiale à l’utilisation humaine de la magie. »

Je me rappelai comment j’étais parvenue à apprendre le magnétisme, plus de deux ans auparavant. Il m’avait fallu des mois. Je n’étais pas confiante, je n’étais pas familière à cette pratique et j’étais seule. Maintenant que rien de tout cela ne se retrouvait en moi, je subirais la pire des hontes si je ne parvenais pas à manipuler un pouvoir naturellement proche du mien. Alors je fermai les yeux, me concentrai sur l’atmosphère autour de moi. Je devais passer outre mon ressenti des champs magnétiques alentour et m’appliquer à percevoir leur origine. Mon léger malaise ne s’atténuait cependant pas, même au terme de nombreuses longues minutes. J’augmentai l’intensité de mon dégagement magique, en guise de tentative désespérée pour gagner en précision.

« Je m’ennuie, Nina. Tes résultats sont navrants. Peut-être devrais-je cesser de perdre mon temps avec toi… »

Son ton était sec, navré. Les sonorités folâtres de sa voix en temps normal avaient complètement disparu. Malgré la crispation manifeste de mon visage, je m’efforçai d’ignorer ses propos. Il réitéra quelques minutes plus tard.

« C’est ennuyeusement captivant. Je ne pensais pas qu’un mage qui se respecte mettrait aussi longtemps à faire jaillir une étincelle… Es–tu une novice, en réalité ? »

Une veine commença à battre sur ma tempe, mon sang à bouillir. J’avais autant de mal à croire qu’il puisse le faire exprès qu’à retenir les aethernanos qui émanaient de moi.

« C’est bien la peine de fanfaronner à coup de devoirs et d’objectifs si c’est pour être incapable de passer à l’acte au-delà les mots. Je ne t’aurais pas conseillé de prendre la grosse tête si j’avais constaté avant à quel point elle était déjà si lourde et pourtant… si creuse. »

Ma mâchoire était si fortement serrée que j’en avais mal aux dents.

« J’espère qu’au moins cet échec te fait prendre conscience de quelque chose. Déchiqueter à la lame d’un couteau le corps impuissant d’un mage inférieur ne fait pas de toi une puissante magicienne. Peut-être juste quelqu’un d’imbu de sa solitude, qui a eu de la chance au début et qui pense que tout sera aussi simple jusqu’à la fin. »

La bave du crapaud n’atteint pas la blanche colombe…

« Oui, c’est bien ça. Quelqu’un qui ne connaît pas le monde car elle ne fait aucun effort en ce but et qui…
— MAIS VAS-TU TE TAIRE ?! »

En hurlant comme jamais je n’avais peut-être jamais hurlé, autour de moi déferla la foudre de ma colère sous la forme d’une nuée de minuscules éclairs. En reprenant mon souffle, je compris que dans mon effusion, j’avais décuplé ma quantité d’aethernanos émis… au point d’en arriver à faire ce à quoi je voulais furieusement parvenir. Le manteau blanc s’était immédiatement volatilisé et, mes vêtements n’ayant pas complètement séché au-dessous, je fus prise d’un frisson qui arrêta tout. Nauséeuse, car la magie me faisait grossièrement défaut, recourbée et prise d’une quinte de toux, je n’entendis pas Hendrik cheminer vers moi d’un air satisfait. Je ressentis donc brusquement sa main se poser sur mon crâne.

« E-Espèce de…
— Quoi, tu as pris ça au premier degré ? Quoique je dois bien l’admettre, je pense bon nombre des phrases que j’ai employées.
— Eh bien tu te trompes…
— Sur tout ? » me demanda-t-il, sérieux de nouveau.

Et là, cumulant fatigue physique et blessure morale, je craquai. Me saisissant des pans de son veston pour la deuxième fois de la journée, je frappai de mon front la base de son cou, point le plus haut que j’aie pu atteindre du fait de notre différence de taille. Il s’étouffa avec sa propre salive et put observer la seconde d’après des yeux qui n’avaient pas que la couleur de l’eau.

« Je sais bien que je ne connais pas le monde… Que je suis encore faible et bête, que je n’y connais rien… Tu n’étais pas obligé de me le dire comme… comme ça… ! Mais ce que tu as dit est faux, tout… tout n’est pas dû à la chance ! J’ai beaucoup travaillé…
— Je n’en doute pas. Cependant, je ne pense pas n’avoir proféré que des mensonges. Par contre, si tu pouvais te décoller de moi, ça serait bi-UARGH ! B-Bien, bien, tu peux rester… »

Il venait de recevoir un uppercut dans l’estomac et put considérer que je refusais sa demande lorsque je me blottis encore plus. Je détestais m’afficher ainsi sous un aspect faiblard et juvénile. Je détestais ressentir le besoin d’être en contact avec quelqu’un, surtout quand il n’était pas réciproque. Mais certaines fois, comme celles-ci, cela m’était nécessaire.

« Je croyais que tu ne me faisais pas confiance et pourtant tu veux que je te console ? Moi, en plus. Ce n’est pas comme si j’étais bon dans le domaine, au contraire même… Et cesse de pleurer, ça me met mal à l’aise ! grogna-t-il.
— Non, je ne te fais pas confiance. J’en ai besoin.
— Tsss… Figure-toi que si côtoyer quelqu’un en qui tu n’as pas confiance est malaisant, il est irritant pour quelqu’un – quelqu’un comme moi en tout cas – de faire des efforts pour être en bonne compagnie avec une personne qui ne lui fait pas confiance. Je pourrais très bien refuser de te consoler et il ne serait pas difficile pour moi de te réduire à l’état atomique pour me servir de tes électrons comme d’une arme.
— Je… balbutiai-je sans pouvoir empêcher un afflux lacrymal. C’est potentiellement le cas, mais tu pourrais aussi bien me manipuler ! C’est douloureux… la trahison…
— Oui. Je le sais bien. Pour autant, prends ça comme un conseil en lequel je crois beaucoup : la réalité s’accepte. Si tu ne fais que la fuir sans jamais l’affronter, dans l’espoir qu’elle ne survienne pas, alors que de son côté elle fera fi de tes espérances, tu ne vivras jamais pleinement. Je ne suis pas en train de te dire d’accoster du jour au lendemain les gens dans la rue avec un grand sourire, (Il prit une voix de fausset) "Je sens qu’on va bien s’entendre, toi et moi, hihi !", car c’est, tu en conviendras, un comportement suintant la mièvrerie et l’utopie d’un monde d’amour qui me donne la nausée.
— À moi aussi, ne pus-je m’empêcher de marmonner avec dégoût.
— Ni même de t’amouracher des gens avec la même facilité qu’une princesse de contes de fées. Et surtout pas de vouer une confiance aveugle en quiconque. Simplement, n’aie pas l’impression que la confiance t’est due mais que tu ne la dois pas. Vis pour toi, crois en toi, mais ne sois pas imbue de ta personne au point de rabaisser ceux qui t’entourent à la confiance ou la défiance. Apprends à faire la part des choses. (Il marqua une pause et soupira longuement) Je crois que je t’aime bien, Nina, sinon, ces conseils, tu aurais pu t’asseoir dessus et je t’aurais laissée tomber à la première larme que tu as versée. »

Ne subsista que le bruit de mes faibles reniflements. Toujours blottie contre Hendrik, abandonnée à ma vague honte de lui soumettre un tel spectacle des travers de son élève, les minutes passaient. Je sentais qu’il mourrait d’envie de m’éjecter, par malaise, mais quelque part, cela me donnait encore plus envie de rester contre lui. Cependant, une étrangeté attira mon attention alors que je jetais un regard distrait sur le décor de la mine. Une tache, de couleur absolument opposée à tout ce qui rendait l’atmosphère azurée. Comme une macule de sang à la surface d’une mer d’un bleu glacé, c’était une anomalie. Quelque chose qui n’aurait pas dû être à cet endroit, j’en étais sûre. Même en plissant les yeux toutefois, je ne parvins à émettre avec précision l’hypothèse de son identité. Alors, doucement, je défis de moi-même l’étreinte qui m’était due et murmurai à Hendrik ce que j’avais en tête. D’un pas lent, méfiant, je me dirigeai vers l’anomalie. Elle était immobile. Plus je m’approchais, plus je pouvais constater qu’il s’agissait en réalité d’une personne ! J’allai donc un peu plus vite pour m’en assurer, car si quelqu’un se trouvait ici, étendu au sol comme un vulgaire chiffon, ce n’était pas bon signe pour l’individu en question…

Une fois arrivée aux côtés de la silhouette, je constatai deux choses. Je préférais les établir selon l’ordre suivant. Premièrement, il s’agissait d’un homme, blessé et enseveli sous de lourds rochers ! Il était en piteux état, ses longs cheveux rouges emmêlés et pleins de sang, à l’instar de son… manteau et… son bandana… blancs…


« Zélos Wilder ?! Oups… »

Alors que je tenais au creux de mes mains la tête de la victime enfin identifiée, la surprise me la fit lâcher malencontreusement et la plaie sur son front pâle se rouvrit, laissant couler un filet de sang un peu trop large.

« Il n’est pas assez lamentable à ton goût, Nina ? Tu les préfères morts peut-être ? Quelle horreur. » plaisanta Hendrik, nonchalant.

Je me contentai d’ignorer ses plaisanteries et lui demander son aide pour déblayer les rochers qui obstruaient la vie du pauvre hurluberlu. J’avais beau ne pas le porter dans mon cœur, il était dans le besoin… Même moi, je ne pouvais pas le laisser comme ça. Une fois qu’Hendrik eût fait voler au loin les résidus d’éboulement lourdement électromagnétiques, je me chargeai de hisser le pauvre homme un peu plus loin afin de panser ses blessures, malgré bien des difficultés…

* * *

Finalement, Hendrik, ayant plus de forces et une meilleure apnée, avait ramené Zélos à l’entrée de la mine. Cette fois, n’ayant clairement pas assez de magie en moi pour me permettre d’entretenir un vêtement démoniaque, je fus contrainte de nager en sous-vêtements après avoir ordonné à Hendrik de passer devant et m’attendre plusieurs mètres en amont du petit marais. J’avais bien pris garde à ce que personne ne passe au moment de sortir… Quelle horreur. Je n’avais pas assez subi de honte pour la journée…

À l’aide du kit de premiers soins que j’avais emmené, les plaies de Zélos furent désinfectées et pansées plutôt rapidement. Ce qui rendait son état vraiment critique était la sècheresse de sa peau et de sa bouche, comme s’il n’avait ni mangé ni bu depuis des jours. Alors, assise au sol, sa tête posée sur mes genoux, je m’occupais d’humecter ses lèvres avec un tissu imbibé d’eau. Hendrik, sur une roche à proximité de l’arbre contre lequel j’étais adossée, lisait un des romans que je n’avais pas encore reposés à la guilde, un peu circonspect car le titre, La vie de la Mort, cachait un fond émotionnel un peu particulier qui nécessitait concentration. Je me demandais combien de temps le blessé mettrait à se réveiller. S’il n’avait réellement rien ingurgité depuis plus d’une journée, il serait de bon aloi de préserver le peu de vie qui lui restait. Comme il était presque seize heures, je dégustais quelques beignets aux fruits, espérant ne pas avoir tout englouti lorsque Zélos ouvrirait les yeux, car c’était la dernière nourriture qui restait. Mais un gémissement me tira justement de mes pensées…

« Je dois être mort… bafouilla une voix rouillée. C’est vous, Saint-Pierre ? Je vous croyais plus viril… et plus vieux… »

Hendrik, qui avait tout entendu, sorti de sa lecture, éclata d’un rire sonore et très particulier. Moi, en revanche…

« …Si malgré ton état tu demeures capable de débiter toutes sortes de crétinismes, j’en conclus que tu n’as plus besoin de moi, maugréai-je sèchement, faisant pivoter mon corps de manière à ce que sa tête s’abatte sur le sol une nouvelle fois.
— Aïe ! »

Et n’ayant pas échauffé sa voix, il se tut dans une probablement douloureuse expectoration. Une fois ses esprits vaguement repris, il sembla se rendre compte de quelque chose. Je haussai un sourcil et le vis soupirer en retrouvant un petit sac en toile, posé contre le rocher sur lequel était assis le semi-Démon, alors occupé à essuyer ses larmes d’hilarité. Nous avions trouvé cette sacoche à ses côtés et par conséquent compris qu’elle lui appartenait mais… elle semblait lui tenir tout particulièrement à cœur. Après avoir vérifié son contenu et fui un Hendrik menaçant et féroce – agissant ainsi pour se repaître de sa frayeur dans un nouveau fou rire de persifleur – et s’être cachée dans mes jupes, la bienheureuse victime avala progressivement un, puis trois, puis toute la boîte de beignets fruités entre quelques gorgées d’eau claire. Il semblait aux anges de revoir de la nourriture… Il se confondit en remerciements – faute d’être affable, il était poli… – et remit soudainement mon visage.

« Comment ai-je pu t’oublier… rit-il doucement, mal à l’aise. Je pensais que tu étais le genre de personne à laisser les autres au bord du chemin, je constate que je me suis trompé ! En tout cas…
— Continue, je te prie, l’invitai-je d’une voix lugubre et couplée d’un regard noir profond.
— (Il frissonna) T-Tu es bien la dernière personne que je m’attendais à rencontrer ici ! Quelle date dois-je marquer d’une pierre blanche pour avoir fait se rencontrer nos chemins de nouveau ? » roucoula-t-il, charmeur.

Du même ton sinistre qui l’avait accueilli juste avant, je lui donnai la date et il fut soudain aussi livide qu’un mort, les yeux braqués dans le vague, comme si on venait de lui apprendre une terrible nouvelle.

« J’ai encore échoué… Merde… (Il se tourna en direction de la mine, théâtral.) Mais le Grand Zélos n’en a pas fini avec toi, antre du Démon ! (Puis, il revint vers les visages circonspects d’Hendrik et moi et soupira en se grattant l’arrière de la tête.) J’imagine que je vous dois des explications… Que vous voulez savoir pourquoi je me trouvais ici… En fait, vous m’avez vraiment sauvé la vie. Cela faisait deux jours que j’étais coincé, vidé de magie, sous cet éboulement. Mais que le Grand Zélos pouvait-il bien fabriquer dans une mine presque inconnue de tous, me demanderez-vou-…
— On s’en fiche. » coupâmes Hendrik et moi d’une voix commune.

Après s’être levés chacun notre tour, récupérant nos affaires en les stockant dans ma dimension sous l’œil hagard de Zélos, Hendrik pointa un mirage dans le dos du jeune homme qui se retourna naïvement, sa bouteille d’eau toujours en main. Quand il se fut retourné, nous ne devions déjà plus être là… La journée avait été dure, surtout pour moi, et j’avais besoin de repos. Et la dernière personne que je voulais côtoyer à ce moment-là était… bon, Queen. Mais en l’occurrence, Zélos était haut sur le podium, lui aussi. J’estimais avoir mérité un bon repas après des heures passées au spa de la guilde avec Hendrik, fasciné par le progrès technique effectué dans le domaine du bien-être et de la détente après un voyage dans le temps de cent cinquante ans.


by Nina




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Nina Andersen
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