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[Entraînement 1] Rouages [Corrigé]

Dim 26 Fév 2017, 22:31
         

Entraînement 1



Rouages
« DANS MON BUREAU ! »


Dans son bureau.

« Avouez, vous le faites exprès ?
— Tout dépend quoi. Si vous parlez des explosions, je m’en passerais bien ! Mais la science, c’est aussi les risques, vous savez. La beauté du geste, l’appréhension du hasard, la…
— Vous êtes à l’école, mademoiselle Estensi ! Et je ne suis pas aussi clément que monsieur Alton. Vous auriez déjà été exclue depuis longtemps s’il n’avançait pas autant d’arguments en votre faveur aux conseils. »

Toujours cette référence à Alton… Je ne pouvais pas lui enlever, remarque. Nous nous connaissions et il était évident que notre relation n’était pas vraiment celle, classique, de l’élève et du professeur.

Plutôt de la sbire et du supérieur hiérarchique mais ça, c’était un secret.

Bref. J’étais de nouveau dans le bureau du directeur le plus patient que la Terre ait porté, parce que j’avais, de nouveau, légèrement abîmé le laboratoire expérimental dont était doté le lycée.

« Quand je pense que vous avez détruit un pan de mur entier, cette fois-ci ! » soupira l’homme, prenant son crâne presque chauve entre ses mains plus velues que lui.

Oui, bon. Je devais avouer que, ce coup-ci, j’avais minimisé la puissance de ma catapulte à air comprimé. Pas les vulgaires sarbacanes que l’on s’amuse à faire en primaire, hein. Une vraie catapulte. J’avais été inspirée par la commande qu’un client m’avait passée dernièrement et sur laquelle je travaillais toujours en-dehors des cours : un lot de canons à eau pas piqués des hannetons. Mais je n’allais pas révéler à mon cher directeur que je travaillais secrètement pour l’armée…

Le dos las, la nuque relâchée, c’était à peine si je le regardais dans les yeux. J’avais déjà entendu ce discours mille-et-une fois – ce qui sous-entendait que j’avais déjà été convoquée à de nombreuses reprises – et je savais que j’allais encore m’en tirer avec une corvée de nettoyage du lycée entier au côté des femmes de ménage. Jusqu’à très tard. Oh, ils savaient que je vivais seule maintenant. Et ils étaient pleinement conscients que je ne pouvais refuser ces punitions. J’étais en tort et mon casier était suffisamment touffu pour qu’un refus me vaille une exclusion définitive à laquelle même Alton ne pourrait rien faire.

C’était dommage… En ces temps qui s’adoucissaient, marquant la fin d’un hiver particulièrement rigoureux et l’arrivée de températures décentes, j’avais prévu de sortir…

« En plus de la punition habituelle, je me vois dans l’obligation de vous interdire l’accès au laboratoire pour une durée de deux semaines. Je sais que c’est amplement suffisant pour vous. Et je vous suspends trois jours, donc deux semaines à compter de lundi prochain.
— Hahaha !
— C’est très sérieux, insista-t-il.
— Hohoho… ! Oh. »

Pouvais-je pleurer ? Non ? La porte de son bureau se referma juste après sur mon visage creux. Mon âme y était restée. Je mettais du temps à assimiler l’annonce du directeur. "Suspendue"… Quel beau détournement pour dire que j’étais exclue ! Au moins, en chimie, on ne s’embarrassait pas de détournements dans la nomenclature. La législation devrait s’inspirer de ces concepts…

Je déambulais dans les couloirs du lycée en direction de ma salle de classe. Ce serait mon dernier cours de la semaine. Après quoi aurait lieu ma "suspension". Triste que ce fût la matière que j’aimais le moins… Eh oui, même dans une filière scientifique, il ne nous était pas épargné de suivre des cours de langue.

Le cours passa lentement alors même qu’il n’en restait pas la moitié. La classe était divisée en deux groupes formés selon les résultats d’un test annuel. Je n’avais même pas eu besoin d’attendre le verdict pour savoir dans lequel j’allais me retrouver : j’avais les mêmes notes chaque semestre, chaque année ! Ce n’était pas le cas de mes amis. Certains n’étaient pas dans ma classe, d’autres pas dans mon groupe, comme ma meilleure amie, Amelle. En même temps, je ne la voyais échouer dans aucune matière ! Elle n’était peut-être pas surdouée, mais elle était au moins douée, à n’en point douter.

* * *


Glissant sur les rues aux minces pavés d’Aprilia, ma ville chérie, je me dirigeais chez Amelle. Comme elle avait fini les cours avant moi, elle s’y trouvait forcément ! Mon index droit ricochait sur le petit levier de la cloche attachée à ma bicyclette afin de prévenir la population de ma présence et mes cheveux azurins flottaient, désordonnés, tantôt dans le sens du vent, tantôt pas. J’aimais énormément me déplacer à vélo, surtout quand il avait plu la veille.

Le ciel d’Aprilia, perpétuellement peint de sombres nuances forestières, imposait à la cité de se parer de sources de lumière magiques. Des arbres, des fleurs, des lacrymas, tous gorgés d’énergie, éclairaient les rues de leur lueur flavescente. Pour quelqu’un comme moi, ayant grandi à la campagne, le sentiment d’adoration perpétuelle envers la beauté du paysage comme s’il était toujours neuf était fort !

Aprilia

À l’image des rues flottantes de la ville, le chemin qui menait à la maison d’Amelle regorgeait de parcelles surprenantes comme au premier jour. Notamment la devanture de cette boulangerie, qui changeait de décoration chaque semaine grâce à un partenariat conclus avec l’école d’art. Je ralentissais toujours à chaque fois que je passais devant pour mieux l’observer. Ce n’était que le jour avant son remplacement que je m’arrêtais définitivement pour contempler les œuvres exposées. Ces jours-ci, le thème était floral !

Il y avait aussi la place du Repos à traverser, très animée malgré l’intention commémorative de sa construction, et le quartier des échoppes ensuite. Comme Amelle vivait en banlieue, c’était toujours un peu long de se rendre chez elle. Mais le jeu en valait la chandelle. C’est qu’elle était plutôt riche, la petite dame, et qu’elle vivait plus dans un castel qu’une maisonnette. Bon, pas jusque-là tout de même, mais cela n’en restait pas moins une grande et belle demeure !

À mon arrivée, je fus accueillie par l’unique domestique de la maison. La mère d’Amelle travaillait beaucoup et n’était pas souvent au foyer, tandis que son père était paraplégique, n’ouvrant que lorsqu’il se trouvait dehors au moment opportun. Un homme très serviable, peut-être un peu trop, même.

« Bonjour Altea ! Amelle est dans sa chambre, comme d’habitude. » sourit la domestique, Judith.

Elle me mena au perron et me laissa entrer comme l’habituée que j’étais devenue, puis retourna vaquer à son jardinage soigné. Je déposai doucement ma bicyclette contre le mur, là où le lierre ne poussait pas, juste au bas de l’escalier. Une fois que j’eus enlevé mes chaussures juste après la porte, je passai le corridor d’entrée et saluai le père d’Amelle, lequel lisait le journal quotidien, peut-être pour la deuxième fois de la journée. La chambre de ma meilleure amie était au deuxième, au bout de l’escalier en colimaçon à l’autre bout du salon. Elle avait ce coin-là de la maison pour elle toute seule : une chambre d’au moins deux fois la taille de mon petit studio, avec un piano à queue !

« Oui ? » entonna-t-elle après que j’eus frappé.

Dans un élan théâtral, je laissai la porte s’ouvrir lentement, dans un grincement provoqué mais pas moins lugubre. Puis mon œil gauche apparut, exorbité, recouvert de mèches de cheveux.

« Toi, tu es retournée chez Fleury aujourd’hui. »

Sa longue queue de cheval châtain glissa de son épaule alors qu’elle tournait sa tête vers moi, tout en faisant pivoter sa chaise. Elle soupira longuement car je ne répondis rien, ce qui signifiait tacitement "oui". J’entrai finalement, remettant mes mèches en place, marchant lentement avant de trottiner vers elle pour l’enlacer fort.

Amelle

« Là, là… Qu’est-ce qu’il t’a dit ? Tu dois y retourner pour le ménage, j’imagine ? Qu’as-tu encore fait… ? rit Amelle doucement, habituée à mes déboires physico-chimiques.
— Il m’a virééééée… » pleurnichai-je.

La manière dont elle me repoussa voulait clairement dire qu’elle était choquée.

« Qu’as-tu. Fait. Altea ?
— Je, j’ai… cassé un… mur… en fait. AÏE ! Pas les oreilles, pas les oreilles ! »

Et je me fis réprimander de bonnes minutes durant… Çà qu’on doit toujours garder un œil sur le manomètre, surtout si l’appareil n’en est qu’à sa version bêta… Là qu’il est totalement fou d’utiliser, sous prétexte que toutes les balles en mousse ont disparu – apparemment, le club de handball les aurait retrouvées… –, le crâne du squelette de la salle de SVT. On fait avec ce qu’on a…

« Tu comprends pourquoi je n’aime pas que tu ailles au labo sans moi ? Cette fois-ci, c’est l’exclusion temporaire, mais la prochaine fois peut-être pas, et ni monsieur Alton ni moi n’y pourrons rien.
— Oui, bon, ça va ! boudai-je. C’est instinctif. Quand je commence quelque chose, j’aime le finir, surtout quand c’est rattaché au travail…
— Tu les as presque tous terminés, ces canons… »

Outre le débat sur le bien-fondé ou non de mes actions – même si j’admettais que briser le mur en était peut-être une de trop –, nous passâmes quelques temps dans le silence. Je m’étais installée sur son lit, l’oreiller sur la figure, me contentant de réfléchir. Qu’allais-je bien pouvoir faire pendant trois jours en plus d’un week-end ? Allais-je devoir rester chez moi ou bien sortir visiter des coins encore complètement étrangers ? Tout aussi bien, je pouvais décider de partir en expédition dans une ville voisine. J’avais des économies de côté…

Mais oui, c’était une excellente idée ! En tant qu’étudiante, j’avais la chance de disposer, en Pergrande, de tarifs préférentiels pour prendre le train. Un billet aller–retour ne me priverait pas de repas ce week-end ! J’allais faire ça, c’était décidé.

« Amelle !
— Hi ! (Après un sursaut, elle jeta son œil circonspect dans ma direction) Qu’y a-t-il ?
— Je pars en voyage ! »

L’air de dire "Mais qu’est-ce qu’elle raconte, celle-là, encore ?", ma meilleure amie retourna à ses devoirs de mathématiques. J’affinai ma déclaration, lui expliquant l’envie qui m’animait et qui, je le savais, l’animerait elle aussi. Je parlais de l’aventure. Bien sûr, c’était plus une vadrouille de petite échelle qu’une véritable aventure, mais je n’avais pas encore eu l’occasion de voyager seule. Quoiqu’après tout… Qu’est-ce qui m’obligeait à partir seule ?

Amelle pouvait peut-être venir avec moi ! Si nous ne partions que deux jours, elle ne manquerait pas le contrôle de vendredi, celui qu’elle révisait actuellement. Je lui fis part de mon idée, tout enthousiaste !

« Non. »

… Amelle, pourquoi refusais-tu l’aventure ? Je larmoyais de façon à l’attendrir, "Je te ferai des bisous tout partout !" plaisantais-je. Mais rien à faire… Mon charme naturel n’eut aucun effet, ce coup-ci.

« Altea, tu sais que j’aimerais te dire oui… Mais entre le lycée et mes travaux pour le Chrysokrone, je n’ai presque plus de temps pour moi.
— C’est un peu toi qui m’a encouragée à vivre sans regrets… murmurai-je, sérieuse, en retournant mon visage dans le moelleux de l’oreiller.
— Sûrement, soupira-t-elle. Mais tu sais, pendant les vacances, après les examens, nous pourrons faire ce que nous voulons. L’université nous laissera plus de temps, également. »

Elle ne souriait pas – je le voyais quand je sortais un coin de ma tête aussi furtivement qu’un lémurien. Du coup, je me ravisai… Je ne parviendrais pas à la convaincre.

Je décidai de ne pas rester chez elle pour le repas du soir. Je repartis alors que sa mère n’était pas encore rentrée, donc je ne pus la saluer, mais qu’importait. Enfourchant ma bicyclette pour entamer le trajet du retour, je constatai que le sol avait séché en quelques heures. Je ne voyais plus mon reflet que dans les quelques flaques restantes et les étendues aquatiques lorsque je longeais le bord des routes. Mais une partie de ma joie était en train de se baigner dedans…

Lorsque j’arrivai aux portes de ma résidence, j’ouvris le portail du local à deux roues et déposai le mien à l’endroit habituel. Ceci fait, je grimpai les marches jusqu’au cinquième et dernier étage, y trouvant inévitablement mon petit studio, tapi sous les combles. Il y avait tout juste assez de place pour un coin cuisine et une minuscule salle d’eau, mais au moins j’étais indépendante du palier. Inutile de songer à faire entrer plus de six personnes ! Même si en réalité, jamais autant de gens ne s’y retrouvaient au même moment.

Trois jours sans aller au lycée. Si je partais, c’était aussi trois jours durant lesquels je ne me consacrerais pas au travail.

Et si…

* * *


C’était le lendemain, tout au début d’une après-midi quasiment printanière. Normalement, c’était à cette heure-ci qu’Alton descendait au restaurant universitaire pour prendre son déjeuner. Bien que professeur au lycée et scientifique en laboratoire, il avait également une chaire pour enseigner la chimie organique. Ce n’était en tout cas pas mon charmant établissement qui prenait le plus de son temps !

Université des sciences d’Aprilia

Je me trouvais dans l’immense hall du bâtiment, seul moyen pour entrer dans le restaurant. Normalement, les lycéens n’étaient pas admis mais je savais comment me faufiler à l’intérieur sans problème – personne n’était employé à surveiller les flux. Placée à la sortie du restaurant, je guettais la présence de sa silhouette dans la file d’attente, de l’autre côté. Aussitôt que sa tignasse ébouriffée se dégagea de la foule par le haut, je profitai du premier groupe d’étudiants sortants pour me faufiler à leur place. Si seulement cette porte pouvait s’ouvrir de l’extérieur, je n’aurais pas l’impression d’être en mission d’espionnage !

À l’intérieur, je m’assis à une place individuelle le temps que mon professeur arrive avec son plateau. Il se dirigea, sans remarquer ma présence, vers un recoin rarement occupé que monopolisaient souvent les quelques enseignants venus déjeuner ici. À la différence qu’Alton préférait s’isoler pour manger seul. Raté.

« Buon appetito !
— Oh bordel. »

Il était heureux en fait, il ne fallait pas se fier aux apparences ! Je m’assis en face de lui en volant la chaise de la table d’en face et alors que je m’apprêtais à échanger quelques banalités d’usage avec lui, je pus à peine entamer ma première question qu’il me jeta un regard noir, si noir qu’il ferait pâlir certains suprémacistes. Il ne me fallut pas connecter beaucoup de neurones pour comprendre ce qui m’attendait… Je préférai prendre les devants.

« Allez-y, réprimandez-moi, qu’on n’en parle plus…
— Finalement non merci, ça ira. Je ne suis pas fâché.
— Ah ouais bah on dirait pas ! » m’esclaffai-je, outrée par le mensonge qui tapissait son âme tout entière.

De toute manière, je n’étais pas venue ici, bravant tant d’obstacles, pour me faire enguirlander par mon supérieur hiérarchique ! Je commençai à lui parler du projet temporaire qui avait éclos dans mon fertile esprit chez Amelle. Rien ne m’étonna quant à sa réaction. Pour lui qui ne jurait que par le travail, songer que je puisse, après avoir été exclue, vouloir en profiter pour gambader dans les prés… c’était une idée tout à fait saugrenue. Puis il mangeait très vite aussi, je devais me hâter de lui poser ma question la plus capitale.

« Je voudrais que… (Je m’approchai de lui) Le Chrysokrone me confie une mission.
— Comment ?
— Je veux aller sur le terrain, Alton ! souris-je en me reculant, enthousiaste.
— Par le placenta de ma défunte mère. »

Sa fourchette lui glissa des mains et rebondit sur un ravioli sauce tomate. Au moins me prenait-il un tant soit peu au sérieux… Sinon il aurait juste ricané.

À côté de nous, certains élèves nous regardaient d’un drôle d’œil. Il n’était pas si commun qu’un professeur et un élève discutent comme deux adultes tout à fait normaux. Les autres enseignants et collègues d’Alton, eux, avaient appris à connaître – tolérer – l’énergumène turquoise qui passait, quelques midis par semaine, au restaurant universitaire pour papoter avec le biochimiste. Du coup, ils riaient plus de notre relation qu’ils ne la jugeaient, contrairement à certains individus adeptes de commérages. Mais nous n’y faisions plus attention depuis longtemps ! Après dix mois, autrement dit depuis qu’il nous avait intégrées au Chrysokrone, Amelle et moi, nous en riions même !

Toujours était-il que j’avais été parfaitement sérieuse en lui faisant cette demande. La surprise passée, il fut enfin enclin à ouvrir le dialogue à ce sujet. D’après lui, si j’insistais vraiment, il pouvait me confier une mission à remplir au nom du Chrysokrone. Une quête qui me ferait voyager jusqu’au bout de Pergrande ! Qui mettrait mes nerfs à rude épreuve et… dont je ressortirais grandie ! Je partais dès le lendemain, en train. Ah, et Amelle regretterait de ne pas être venue avec moi et me supplierait de l’emmener lors de la prochaine mission qu’on me confierait en toute bonne foi ! Mais pour le moment, je devais prévenir mes parents.

* * *


Ah ça, pour mettre mes nerfs à rude épreuve… Hm ? Oh, non. Aucun souci avec mes parents. Et j’étais bien dans le train, aussi. Mais mon enthousiasme était parti loin, très loin. Il était même resté à la gare, tenant compagnie à mon âme. Pourvu qu’ils fussent en train de s’allier pour flanquer une bonne rouste à cet escroc d’Alton !

J’avais passé dix mois à travailler pour le Chrysokrone, dans sa branche scientifique en Pergrande, à côté du lycée, tout en parvenant à garder mes notes stables. J’avais participé à fournir de l’équipement techno-magique à trois corps d’armée différents dans tout le pays. J’avais conceptualisé seule et construit à la main un lot de cinq canons à eau pour cette même armée, technologie haute pression, fruit des recherches intensives de trois autres de mes collègues auparavant, tout en affrontant une deadline plus inquiétante encore qu’un kraken sous taurine… Pis ! J’avais finalisé le premier moteur à photons digne de ce nom à 17 ans, eh oui mesdames et messieurs ! Et malgré tout ça… Non.

On attendait de moi que j’aille récupérer un engin dans une mine du Nord qui ne l’avait jamais restitué malgré les injonctions. "Tu épargneras aux agents plus occupés que toi un trajet inutile" avait-il dit. Trajet inutile ! S’il était inutile, pourquoi m’en embarrasser ?! Je regrettais d’avoir pensé qu’Alton ait pu me prendre réellement au sérieux. Selon lui, les scientifiques étaient plus efficaces dans leurs labos. Les scientifiques lycéens d’autant plus.

Mais bon… S’il me fallait faire mes preuves, je ferais mes preuves. Je devais me dire que c’était comme dans le monde du travail. Quoique cette idée me déprima encore plus : j’avais signé pour le Chrysokrone, pas pour Perquisitions Entr…

Le trajet devait durer cinq heures. J’allais bien "au bout du pays", à la frontière, en somme. Pas de l’autre côté. Mais passons. Pour passer le temps, j’eus envie de lire et grignoter un sandwich. J’avais besoin de manger plus que les autres et ce depuis toute petite à cause de mon métabolisme : je consommais très vite mon énergie ! Bon, théoriquement, ça ne signifiait pas que je devais m’empiffrer de sandwiches au thon à chaque fois qu’il sonnait 11h – j’en avais un autre aux pignons, mais c’était pour midi. Cela impliquait juste de faire un peu de sport régulièrement.

Alors je plaçai ma main sur mon ventre, produisant une légère lueur blanche, et mon délicieux sandwich fut le premier à sortir, frais comme au matin de sa confection.

* * *


Passées quelques-unes des heures les plus longues de ma vie et suite à un trajet supplémentaire en wagonnet, vide, j’atteignis la forêt où se trouvait la mine. J’aurais eu du mal à m’orienter sur le sentier qui ne savait lui-même pas où il allait sans la présence de panneaux et de marquages sur certains arbres. Contrairement à la météo d’Aprilia, le ciel d’ici n’était pas dégagé et, bien que vaguement bleu, il tendait plus sur le gris orage. D’ailleurs, il bruinait jusqu’au-travers des feuillages. Ils étaient minces donc ce n’était pas difficile mais si j’avais su, j’aurais apporté un blouson…

Il n’y avait vraiment personne aux alentours, c’était plutôt lugubre… Quand la pluie commença à s’intensifier, je me mis à courir pour atteindre plus rapidement le préfabriqué que je voyais, plusieurs mètres au-devant. Une fois face à la porte, je frappai dans l’espoir qu’un mineur m’aide à m’abriter, mais je ne reçus aucune réponse. Ma langue claqua. Je n’allais tout de même pas rester ici, sous la pluie, pour un temps indéterminé ? La seule solution qui m’apparut fut de me tapir dans l’entrée de la mine, une sorte de petite grotte menant à une grille d’ascenseur. Celui-ci était d’ailleurs face à moi, pas au cœur de la mine de laquelle ne ressortait aucun bruit. Ce silence participait à rendre l’atmosphère encore plus pesante…

J’avais de plus en plus froid et hésitais vraiment à retourner au village voisin. Cela ne se faisait pas, mais j’arrachai une des pages blanches au fond de mon livre. Avec un stylo – heureusement que j’en portais toujours un sur moi… –, je notai un bref message à l’attention des mineurs. Je dépensais une petite demi-heure plus tard quelques pièces dans la taverne principale d’Ogusto. J’en profitai pour demander au serveur s’il était normal qu’au beau milieu de l’après-midi il n’y ait personne à la mine.

« Figurez-vous que beaucoup se posent la même question, ici. On les a vus partir, pas revenir. Mais je pense, comme beaucoup, qu’ils ont trouvé un nouveau gisement et qu’ils préfèrent rester en bas plutôt que faire un aller-retour sous la pluie pour pas grand chose. »

Si ce n’était que cela, alors je n’avais pas d’autre choix qu’attendre la fin de l’après-midi… Je n’étais déjà pas très emballée pour cette mission, voilà qu’en plus elle n’allait pas comme sur des roulettes ! Déprimant.

J’entrepris donc de me défouler en explorant les alentours de la mine le temps que quelqu’un montre le bout de son nez. Avant, un passage par les commerces s’imposait. Je devais acheter une protection contre la pluie et le froid, laquelle s’avéra être un ciré blanc tout ce qu’il y a de plus normal. Je n’allais pas dépenser des fortunes dans un manteau alors que l’hiver touchait à sa fin, tout de même. En tout cas, il faisait bien son travail et puis… il n’était pas si moche que ça.

Le trajet terminé, le wagonnet, toujours désespérément vide – à croire que moi seule désirais avoir affaire aux mineurs – me déposa en lisière de la forêt. Le ciel s’était encore assombri et pleurait toutes les larmes de son corps, comme moi, à l’intérieur, pour avoir accepté cette mission, mais au moins, j’avais mon ciré. En dépit des gouttes qui s’étaient multipliées, les présences alentours, elles, n’avaient pas cru du tout. Le préfabriqué, quand je repassai devant, était toujours inoccupé. Rien n’avait bougé.

En me rapprochant de l’ascenseur pour m’en assurer, j’entendis un étrange bruit sourd… Il fut vite rejoint par d’autres, semblables, et chaque fois la vibration de l’air se faisait plus forte. Quelqu’un courait, en bas. Au moment où j’en pris conscience, aux bruits de pas se substituèrent les grincements de l’ascenseur que l’individu venait d’appeler, précédés d’un son de métal que l’on percute. Je me reculai, instinctivement, au point de m’adosser contre les parois de la grotte. Quel était ce mauvais pressentiment… ? L’élévateur n’allait pas tarder à donner un sens à mes doutes… J’avalais régulièrement ma salive, difficilement, aussi.


Un homme jaillit des grilles et me remarqua, puis tourna la tête vers moi. Son visage transpirait la panique et sa voix également. Il me prit férocement par les épaules et m’ordonna de fuir.

« F-Fuir ? Mais pourquoi ?
— Je t’expliquerai en route ! »

Ce drôle d’homme, grand et costaud, chauve et barbu, recouvert de saletés, empoigna ma taille et me souleva presque d’une seule main pour me jeter sur son épaule. Puis il reprit sa course, comme si de rien n’était, tandis que je mangeais mes cheveux dans l’élan !

« On a trop creusé ! On a découvert un nouveau recoin de la mine mais il était infesté de monstres ! Au début, il n’y en avait que deux ou trois, donc nous les avons abattus à coups de pioches sans se poser de questions mais quand nous avons vu la horde rappliquer… (Il reprit son souffle) et compris que les monstres dégageaient un gaz, il était trop tard. Je me suis réveillé au beau milieu de tout un tas de collègues, certains morts, d’autres évanouis mais je… (Il inspira de nouveau) n’avais pas le choix, je devais fuir pour alerter le village !
— Est-ce qu’ils étaient violets, volants et cornus ?! Parce que si c’est le cas, l’un d’entre eux est en train de nous courser !
— Oh bon sang oui… Y a pas de mages par ici, le temps d’en appeler un et de le ramener à la mine et tout le village était en danger ! »

Je voyais la créature, dotée d’une collerette de fourrure, d’yeux lumineux et même d’une lance ! Ce n’était pas un simple monstre à mon avis, autant parler d’un Démon ! À la vitesse de course du mineur, nous atteignîmes l’orée du bois plutôt rapidement. La créature nous pourchassait toujours alors que nous étions dans le wagonnet en direction d’Ogusto. Comme le mineur, dont j’appris à la hâte qu’il s’appelait Pablo, m’avait enfin reposée, j’avais pu remettre en place mes cheveux trempés et, malgré tout, ma capuche par-dessus. Mais en ouvrant grand la fenêtre du fond pour guetter le diablotin, je pus constater qu’il s’était considérablement rapproché !

Le diablotin

Le wagonnet n’avançait pas assez vite. L’emprunter nous assurait une allure plus rapide que si nous avions eu à courir perpétuellement, pour autant notre poursuivant réduisait toujours la distance qu’il avait avec nous.

« Je vais l’occuper pour qu’il n’arrive pas jusqu’en ville, murmurai-je, quoiqu’assez fort pour détonner du bruit du véhicule.
— Mais tu es folle ? Il crache du gaz toxique !
— Tout le monde n’est pas mort, non ? C’est la quantité inhalée qui fait la différence. En plein air, les risques sont déjà amoindris. Comptez sur moi ! Et puis je… je suis mage, moi ! » arguai-je en sautant du wagon en marche.

J’étais surtout complètement débile, oui ! À vouloir faire classe, je me retrouvais à rouler comme une malpropre sur une étendue herbeuse et boueuse tout à la fois. Heureusement que j’étais mage, pardi, sinon je serais déjà morte trois fois ! En tout cas, cela semblait fonctionner. Le temps de reprendre mes esprits, de me relever, et le monstre n’était déjà plus qu’à quelques mètres de moi, ricanant allègrement. Je commençai à courir perpendiculairement à la voie de chemin de fer, pour l’en éloigner le plus possible le temps de trouver une manière de l’abattre. Je me concentrai pour me souvenir de mon inventaire. Mon pouvoir de stockage me permettait aussi de savoir rapidement tout ce qui se trouvait en moi. En l’occurrence, j’avais bien fait de conserver une de mes premières inventions létales en tant que membre du Chrysokrone : une dague mécanique ! Dotée d’engrenage, il suffisait de la remonter et d’enclencher le mécanisme au moment opportun pour que chacune des quatre lames amorce de rapides va-et-vient saccadés et… Aïe.

Mais plus le temps pour les mots, place aux actes ! Je récupérai ma seule arme et la remontai tout en courant. Alors que je commençais à m’essouffler, je sentis que l’air se faisait impur. Le diablotin fonçait sur moi en dégageant du gaz ! Je me laissai tomber au sol et roulai sur le côté. La manche gauche de mon ciré fut coupée par ma lame et j’en entourai mon visage, serrant bien. Mon nez et ma bouche étant masqués, et le vent me portant bonheur, mes préoccupations concernant le gaz s’étaient atténuées. En garde…

La sale bête allait vite. Incapable de voler et limitée à la portée de ma dague allongeant celle, déjà faible, de mon bras, il m’était très difficile de lui porter un coup. Je n’avais pas encore enclenché les mécanismes, heureusement. Ainsi, je ne perdais pas de mon précieux temps de charge. Le monstre arrêta bientôt de fuir pour essayer de m’embrocher à coup de lance acérée. Je ne m’étais jamais battue, encore moins contre ce genre de créatures et, bien que sportive, c’était un véritable effort ! Mais je ne pouvais pas baisser les bras. Cette mission lamentable était devenue terriblement exaltante et malgré le stress, malgré la peur, je sentais un sourire naître sur mes lèvres. Je m’amusais vraiment !

Au bout de quelques minutes, l’adrénaline prit le dessus sur ma fatigue. J’étais beaucoup plus mobile, bien plus concentrée et je parvins finalement à activer ma dague et la planter dans l’épaisse fourrure du monstre. De blanche elle passa à rouge et l’air se teinta de pourpre à son tour. Du gaz, plus concentré que jamais. Je retins aussitôt ma respiration et arrachai ma lame du corps démoniaque pour m’enfuir aussi vite que possible !
Au moins, en voilà un qui n’atteindrait jamais je village.

Maintenant que je me trouvais sur les rails, suffisamment loin pour être à l’abri du gaz, je devais me préoccuper activement d’une tout autre question. Comment allais-je tuer la cohorte de monstres de la même espèce qui jaillissait de la forêt ?

« Par la tignasse d’Alton. »

Je n’avais pas le choix. D’ailleurs… Mon cœur, qui battait plus fort que jamais, ne me laissa pas d’autre choix.

* * *


Combien de temps s’était-il écoulé ? Depuis combien de temps me trouvais-je dos au sol, telle la plus amochée des étoiles de mer, dans la boue et sous la pluie ? Je ne sentais plus mes extrémités mais je préférais encore ne pas essayer de les faire bouger. Je mourais de froid mais j’avais l’impression d’un confort absolu, comme si changer de position était inenvisageable.

Mais des bras en décidèrent autrement. Je ne savais pas bien où ils m’emmenaient, ni ce qu’était cette espèce de papillote dans laquelle ils m’avaient placée, mais il y avait pas mal de bruit, autour. "Je suis bien ici, vous savez ? Vous pouvez me reposer, ce n’est pas grave ", aurais-je aimé leur dire et puis… non.

Trop curieuse, je me forçai quand même à soulever une paupière pour voir ce qu’il advenait de moi. J’étais dans le wagonnet, allongée sur les sièges péniblement confortables. Alors en fait on venait de me ramasser… Restait-il des monstres ? Ou bien avais-je réussi à tous les repousser ? Je ne croyais pas les avoir tous vaincus… Et où était ma dague ? C’était plus qu’un prototype, j’y tenais ! Décidément, un tel élan consommait beaucoup d’énergie. Je le compris quand je me sentis partir, comme une source quasiment vide.

Puis j’émergeai de nouveau, entrouvrant mes yeux tout de suite cette fois. Mais pas beaucoup, car l’endroit était très lumineux… Une silhouette se tenait à côté de moi, droite. Elle avait les bras croisés, une barbe plus sel que poivre et… d’hirsutes cheveux identiques…

Je refermai les yeux et mimai le sommeil profond.

« Je t’ai vue, souffla la silhouette d’une voix emplie de pitié.
— Zut alors… murmurai-je quelques secondes après. (Ma voix, elle, était très pâteuse alors que j’avais rarement subi autant d’eau) Où sommes-nous ?
— Clinique d’Ogusto. Vendredi matin, 3h53.
— Ah donc il ne fait pas jour en fait…
— Bizarrement. »

Qu’il était mesquin… Les sources lumineuses de cette clinique étaient tout particulièrement puissantes. J’entendis la voix douce d’une femme résonner depuis un autre angle de la pièce. Elle demandait à Alton de me ménager le temps de mon réveil. J’estimai alors être aussi réveillée qu’il le fallait pour ouvrir définitivement mes yeux et me redresser sur la tête de lit. Pourquoi était-il si bien habillé ? Un costume rouge, gris et noir, avec de la fausse fourrure, n’était pas vraiment la tenue que j’imaginais pour rendre visite à un malade. Ou même pour enseigner la chimie à des lycéens.

Alton

« Réunion majeure. » m’indiqua-t-il.

Cela signifiait implicitement "Chrysokrone". Il quitta la chambre pour laisser l’infirmière changer les pansements de quelques blessures que je ne sentais même pas. C’était aussi elle qui, si j’en croyais ses dires, m’avait lavée et changée – ah, oui ! – en premier lieu. Elle était drôlement jolie ! Elle m’informa aussi de ma victoire sur les monstres. Des mages avaient pu être appelés grâce au temps que j’avais gagné et s’étaient débarrassés des résidus. Elle ne me parla cependant pas des mineurs…

Le lendemain, Alton et moi partîmes de bonne heure. Aux alentours de 7h du matin, je devais être levée et lavée afin qu’il ne rate pas "par ma faute" son cours de 13h. J’avais le visage semblable à celui d’un panda, bouffi et cerné… alors j’entrepris de me recharger dans le train, très inconfortablement ceci dit. Cet homme avait contribué à m’en faire voir des vertes et des pas mûres… Et quelque chose me disait que ce n’était pas près de s’arrêter.

« Comment ça se fait que vous soyez venu si vite ? bafouillai-je, les yeux dans le vague.
— Rappelle-moi à cause de qui tu es au Chrysokrone ? Tu es ma responsabilité.
— On croirait que vous êtes mon père, ricanai-je.
— Ne m’insulte pas, je te prie. »

Il souriait à peine. Décidément… Quand je raconterais tout ça à Amelle !


by Nina




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Altea Estensi
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Sam 22 Avr 2017, 14:27
         
Bon, avant de corriger, soyons clairs : trois fois S+.

Edit : De l'E1 à l'E3



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Sam 22 Avr 2017, 15:21
         
Voici la correction détaillée du premier texte :

Rouages :

• Tu as composé 329 lignes, soit une base 3 290 points.

• À cela vient s'ajouter un bonus de 500 points pour le rang S+, doublés de 500 supplémentaires pour la catégorie "Entraînement".

• Au niveau du bonus perfection, c'est rare mais tu ne l'as pas. Il y a une faute réelle, une maladresse et disons un accord douteux dans le contexte :

"un partenariat conclus" : ceci, je ne pouvais le laisser passer.

"le jour avant son remplacement" : le participe présent "précédant" aurait été plus... avenant que le terme "avant" d'un point de vue syntaxique.

"à coup de lance acérée" : je suis pratiquement certain que le diablotin n'a pas essayé d'asséner un unique coup de lance à Altea. Maintenant, c'est une supposition et j'aurais conservé le bonus perfection sans les deux autres ornières.

• Concernant la cohérence : c'est un RP pilote, elle n'a donc pas à être notée !

• L'originalité : un canon haute-pression à crânes ? Morticia Addams est intéressée. 50 points.

• L'histoire : le pilote était fort intéressant. Je t'accorde donc 300 points.

• Le rendu : bien construit et présenté, sobre et net. 100 points.

• L'humour : je pense que je pouvais difficilement être mieux servi. Le cynisme d'Alton concernant sa génitrice demeurera un certain temps dans ma mémoire, je puis te l'assurer. 250 points.

• Et finalement, la rédaction : idéale ou presque. Je retire simplement 15 points de la note maximale pour les fautes sus-citées. 285 points.


Ce qui totalise : 5 275 points ! Bien joué !



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Raziel
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