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[Entraînement 2] Moteur [Corrigé]

Sam 08 Avr 2017, 20:13
         

Entraînement 2



Moteur

Quelques miettes du hamburger que je venais d’engloutir étaient restées agglutinées aux coins de mes lèvres. Je venais de m’en rendre compte en observant mon reflet dans le miroir de ma salle de bains alors que je me déshabillais. Ne pouvant attendre d’avoir regagné mon appartement pour déjeuner, j’avais acheté mon repas auprès d’un stand itinérant non loin de la gare. Et je l’avais apprécié au point de dévorer ce sandwich comme si c’était le premier que je mangeais de toute ma vie ! Un revers de main les essuya sans plus de considération. Durant une petite heure, je laissai le sommeil m’envelopper plus chaleureusement encore qu’une couette molletonnée en plein hiver.

Je ne savais pas s’il était réellement utile de refaire mes bandages maintenant. En fait, c’était probablement moins risqué. Même si je n’étais pas non plus en danger de mort ! En ouvrant le kit à pansements acheté à la pharmacie du quartier, je me rendis compte, en observant mon corps presque nu dans le miroir, que j’avais plus de blessures que mes sensations le laissaient présager. Notamment à ma cuisse : une bande en recouvrait la moitié, au-dessus de mon genou droit, et plusieurs pansements y étaient dispersés. Les plus notables étaient ces compresses et le tissu aseptisé qui recouvraient une bonne partie de ma hanche gauche. Le reste n’était que superflu et je ne comptais pas le panser. Bizarrement, je ne me souciais pas plus de cette douleur que de l’éventuelle cicatrice que la plaie sur ma cuisse envisageait de laisser.

Je jugeai judicieux de me laver au gant de toilette. Assise sur un petit tabouret, mes pensées réinterprétaient mes actes de la veille avec passion. Incapable de m’empêcher de gigoter sur ma chaise en ressentant de nouveau une bribe de l’adrénaline qui m’avait emplie à Ogusto, si l’œil extérieur d’un quelconque voyeur avait été présent, j’aurais aisément pu passer pour une truite épileptique ou quelque chose du même genre. Après un léger moment de blanc durant lequel mes jubilations se figèrent, je lançai un regard panoramique dans ma salle de bains pour vérifier que ma plaisanterie n’était pas réalité. Soupir.

Ce ne fut qu’une bonne heure après, blessures pansées, cheveux séchés, que j’empoignai mon long gilet à poches et y fourrai quelques affaires, portefeuilles et paquet de cartes, juste au cas où. Sans oublier de verrouiller la porte comme cela m’arrivait parfois dans la précipitation, je me rendis au garage à vélos et enfourchai le mien. Les pavés extrêmement lisses d’Aprilia me guidèrent au travers de son atmosphère émeraude jusqu’à l’imposante demeure de mon amie Amelle. Je devais réellement tout lui raconter ! Mettre dans mon discours suffisamment de conviction permettrait sûrement d’attiser son âme d’aventurière, réveiller son rêve. Il n’y avait aucune raison pour que je vive ce genre d’aventures et pas elle !

« Oui ?
— Stiti !
— ... Entre. »

Même en la connaissant depuis longtemps, il m’était chaque fois impossible de bien discerner si son regard était plus empreint de pitié ou d’amusement. Je devais avouer que mon jeu de mots n’était, cette fois-ci, pas très recherché... C’était la hâte de lui faire part de mon histoire ! Je me précipitai sur elle et l’entourai de mes bras, comme d’habitude. Elle était assise sur son lit, la main encore sur son phonogramme qu’elle éteignait tout juste. Elle répondit à mon étreinte avec une certaine rigueur, encore une fois, comme elle n’était pas aussi tactile habituellement.

« Hum, Al... Peux-tu éviter de poser ta tête, hum, ici ? C’est un peu gênant. »

Je grommelai. C’était du gâchis de confort ! Mais soit... Je posai mes fesses un peu plus loin et m’adossai au mur, un oreiller dans les mains. Nous échangeâmes quelques banalités d’usage à mon initiative, histoire de savoir comment elle allait et, aussi, ce qu’il s’était passé au lycée durant mon absence.

« Eh bien écoute tu as raté le contrôle de maths le plus simple de ta vie. Extra-muros, Lua m’a harcelée pour savoir où tu étais – je lui ai bien précisé que je n’en savais rien –, ajouta Amelle sur un ton chargé de sens. Elle voulait à tout prix que tu lui rappelles le nom de la glacerie que tu avais découverte il y a quelques jours. Elle va te sauter dessus très bientôt, prépare-toi. »

Est-ce que "Sorbet Attitude" était un nom si compliqué à mémoriser ? Je n’étais pas sans savoir que pour elle, l’hippocampe se limitait au petit animal marin, mais l’état du sien laissait un peu à désirer, par moments. Souvent, en fait. Oui, bon, quasiment tout le temps.

Lua était cette camarade franchement sympathique mais que les études n’aimaient pas beaucoup, bien que la réciproque ne soit pas foncièrement vraie. Elle n’était pas dans la section scientifique – et heureusement pour les sciences – mais étudiait les lettres dans un autre lycée. Elle avait toujours besoin d’écrire les choses, ou de les voir écrites, pour s’en souvenir... Un peu handicapant. J’étais amie avec elle depuis peu car nous pratiquions une activité commune : le sport !

Mais contrairement à Amelle, elle n’avait aucun lien avec le Chrysokrone. De ce fait il me serait impossible de lui conter ma petite mission. Dommage. Ma meilleure amie, en revanche, pouvait tout savoir et le récit commençait maintenant. Plus j’ajoutais des détails, plus elle m’écoutait avec attention. Elle ne cacha pas son inquiétude pour autant lorsque je lui montrai mes blessures tout en lui expliquant leur origine... Je pus la rassurer : je n’avais presque pas mal et quand cela arrivait, la douleur se faisait très vite oublier !

« Tu sais qu’il est très dangereux de ne pas ressentir la douleur ? J’espère que tu es certaine que rien n’a été détérioré !
— Tout va bien ! J’ai philosophiquement réfléchi à ces blessures. C’est difficile d’apprendre à voler. Eh oui.
— Tu m’en diras tant... »

Il faisait relativement beau, les cours s’étaient terminés plus tôt et elle avait brillamment réussi le contrôle de maths. Elle aurait dû être enthousiaste. Je ne comprenais pas pourquoi elle rechignait tellement à réceptionner mes signaux, plutôt à les traiter. Amelle comprenait ce que je voulais lui dire. C’était tout simple : "Viens avec moi".

« Amelle... Où sont passés tes rêves d’aventure ? abatis-je d’une voix abruptement basse. Je ne comprends pas pourquoi tu ne saisis pas cette opportunité avec enthousiasme.
— J’aimerais, Altea. Mais comprends, de ton côté, que j’ai mes études à réussir et que le Chrysokrone me demande assez de temps comme ça !
— Tu regrettes de t’être engagée ?
— Ce n’est pas ce que j’ai dit. Simplement, je ne pense pas avoir le temps de partir à l’aventure pour le moment. Même si ça me fait terriblement envie et tu dois le savoir sans même que j’aie à te le dire... »

Nous restâmes quelques instants au cœur d’un silence gênant. Et un peu triste. Je cherchais à soutenir ses arguments mais je n’y parvenais pas. Lui dire qu’elle réussirait dans tous les cas n’était pas valable, pas plus que soutenir que l’organisation n’était pas si chronophage que cela. D’autant qu’elle en faisait partie de mon initiative.
Je plongeai ma main dans la poche de mon gilet et sortis mon paquet de cartes. Le joker glissa entre l’as de cœur et la paroi de la boîte avant de se figer sous les yeux d’Amelle. Elle ne remarqua son chapeau pointu qu’en rouvrant les yeux. Je lui proposai de venir manger une crêpe. Une crêpe aux fruits, comme elle les aimait.

Quand elle releva les yeux vers moi pour enfin acquiescer, j’effleurai le bout de son nez de la tranche de ma carte avec un grand sourire.

* * *


Il faisait franchement bon aujourd’hui. Impossible de trouver un banc libre à plusieurs mètres à la ronde, dans le quartier des échoppes ! Nous posâmes ainsi nos honorables fessiers sur le rebord propre d’un pot de fleur géant en dégustant le fruit de quinze minutes de queue sous le fumet des aisselles trempées du client précédent. L’hypersudation, quelle puissante magie...

« On est d’accord, croustillantes, c’est comme ça qu’elles sont meilleures n’est-ce pas ?
— Oui. »

"Amelle, s’il-te-plaît, fais un effort... !" pensais-je alors que le silence reprenait ses aises entre nous. Je commençai à avancer de nouveaux arguments, plus émotionnels, dans l’espoir de la faire changer d’avis. Je me sentais comme la plus légitime pour lui faire comprendre qu’elle devait écouter ses désirs et que refuser une opportunité de se délier serait une erreur. Tout ce que j’obtenais en retour était un "Nous pourrons plus tard" dont je refusais d’accepter le bien-fondé. Pourquoi retarder l’échéance ? Profitons justement de ne pas être à l’université ! Alors que mes sourcils s’affaissaient pour témoigner du mur dans lequel je persistais à foncer, un groupe d’étudiants passa à côté de nous comme un nuage d’électrons fous.

Ils semblaient heureux tous les six. Je reconnus leur uniforme, d’ailleurs. Étudiants de la faculté de sciences humaines. Leur joie trouvait son origine dans la validation du contrat de stage de leur ami, à Macro, la capitale. Je souris, pleine d’empathie. Ce stage devait être très important pour ce garçon. Mais...

« Je sais ! Tu n’as qu’à voir cela comme un stage !
— Un stage ? répéta-t-elle, levant un sourcil dubitatif, comme si j’avais déblatéré une idiotie.
— Un stage d’observation. (Je baissai le ton) Si je demande à Alton, je suis certaine qu’il pourra me parler d’une mission imminente du Chrysokrone. Nous pourrions la rejoindre, comme si nous étions en stage, tu comprends ? Pour te donner une idée, orienter ton choix ! Je veux vraiment vivre des aventures mais tu es la seule avec qui je puisse les partager, Amelle... Je t’en prie... »

Mon amie enfouit son visage dans sa main et le rejeta en arrière dans un long soupir. Elle voulut savoir si je promettais de respecter son choix si elle décidait de ne plus recommencer. Bien entendu, j’étais sûre que ce ne serait pas le cas. Je connaissais suffisamment le petit sourire qui naissait actuellement sur ses lèvres !

* * *


Il ne nous restait qu’à trouver Alton, notre référent pour tout ce qu’impliquait le Chrysokrone. Une chose était sûre, il ne donnait pas cours au lycée : Amelle ne serait pas rentrée chez elle, sinon. Nous nous dirigeâmes vers la faculté des sciences, le grand bâtiment chapelé, comme nombre d’édifices apriliens, d’un arbre au feuillage extrêmement dense. La discussion sur le chemin fut plus riche ! J’avais le sentiment que mon amie s’était déridée et cela m’enchantait. Un pont traversé, l’îlot de l’université s’ouvrit à nous.

Après avoir grimpé l’escalier baigné de lumière mordorée, émise par les lustres magiques et autres lacrymas émettrices, les portes de verre opaque coulissèrent automatiquement. L’ambiance respirait la magie et l’éther. Contrairement au bâtiment presque neuf de notre lycée, celui-ci datait d’un temps où Aprilia accueillait encore la famille royale, ses princes et princesses. Cela remontait à deux siècles à peine ! Aujourd’hui, il s’agissait d’une métropole universitaire, centre majeur de recherche en Pergrande, rien que ça.

Sa beauté n’était pas étrangère à sa popularité d’ailleurs. Le ciel perpétuellement peint de vert émeraude n’adoptait jamais une couleur naturelle à cause des aethernanos qui s’y concentraient. Ils altéraient la lumière du Soleil à tel point que voir du bleu dans le ciel était devenu un mauvais présage. Les arbres-toits se fondaient dans ce ciel qui ne permettait de distinguer la nuit du jour qu’en affichant les nébuleuses, et l’ensemble du centre-ville était bâti sur l’eau. Je n’aurais pas pu rêver mieux en emménageant !

Et l’université des sciences, à l’image de la cité qui l’abritait, dégageait une certaine majesté, de l’élégance à la connaissance. Avec des professeurs aussi distingués qu’Alton, le second aspect ne peinait pas à égaler le second ! D’ailleurs, nous apprîmes à l’accueil qu’il enseignait dans l’amphithéâtre numéro 3. Le cours finissant dans moins de quinze minutes, j’achetai deux chocolats chauds à la cafétéria pour Amelle et moi, histoire de nous faire patienter plus convenablement derrière la porte de sortie des enseignants.

« Je peux savoir ce que vous faites ici ? »

Il était arrivé si vite après la bruyante sortie des étudiants ! Fidèle à lui-même et à ses horaires. Le genre à vouloir rentrer chez lui au plus vite pour s’atteler à ses besognes habituelles – comme s’il n’en avait pas déjà assez ! En tout cas, il n’était pas ravi de nous voir, surtout moi à en croire le regard qu’il m’adressait. Sûrement commençait-il à trop me connaître... C’était mauvais pour mes stratégies, ça !

« Amelle et moi souhaiterions...
— Sous l’initiative d’Al, je tiens à préciser.
— ...Souhaiterions effectuer un stage sur le terrain ce week-end !
— Je ne vous pistonnerai pas, répondit le chercheur du tac-au-tac.
— Malheureusement, quand nous parlons de terrain, c’est pour signifier une mission en rapport avec le Chrysokrone, boudai-je. Toi seul peut nous aider...! »

S’ensuivit la technique secrète de la loutre. Ce jutsu avait pour objectif d’attendrir la cible jusqu’à ce qu’elle fonde sur place.

Apparemment, elle servait également à instaurer un immense blanc entre les parties en présence. Son pouvoir n’était pas encore assez bien développé... Ou bien Alton avait-il investi beaucoup de points de compétences dans le trait de résistance au contrôle mental ? Car il se rendit compte que nous ne comptions pas le laisser partir sans qu’il nous ait attribué une mission de stage, le vieil homme soupira profondément et nous ordonna d’attendre dans l’amphithéâtre.

« Je peux peut-être vous proposer quelque chose mais il faudra bien m’écouter. »

Amelle et moi échangeâmes un sourire entendu et nos poings se rencontrèrent, frappés d’une excitation encore modérée. La petite demi-heure durant laquelle nous attendîmes le retour d’Alton nous permit d’explorer le grand hémicycle. Un sentiment de hâte m’emplissait, cette hâte de quitter le lycée pour étudier auprès d’Alton, à nouveau, mais au sein d’un endroit pareil. Les sièges étaient même molletonnés et l’ensemble de rangées paraissait aussi abrupt que le flanc d’une montagne. Je me rendis en hauteur pour constater à quel point c’était vertigineux...

Tandis que je contemplais les tentures recouvrant les murs latéraux de l’amphithéâtre, la porte par laquelle nous étions entrée, celle des professeurs, s’ouvrit sur Alton. Je me précipitai en bas en même temps qu’une chevelure blond vénitien apparut dans le cadre. Elle ne portait pas son uniforme mais une robe et une longue veste, de hautes chaussettes fantaisies, des talons hauts dorés et un immense nœud rayé. Tout était rouge et or, à tel point qu’on l’aurait crue issue d’une pièce de théâtre.

L’actrice


« Les filles, voici Thessa Lahion. C’est une élève ici, en troisième année de sciences pour l’environnement. Elle est membre du Chrysokrone également. Elle doit effectuer ce week-end une mission importante dans le Sud, et je lui fais suffisamment confiance pour la réussir et être capable de vous surveiller. Même si a priori, la mission devrait être sans grand danger, il vaut mieux être prudents. »

Il donna nos noms à notre place, puis intima à la jeune femme de se présenter elle-même et donner son avis sur la question.

« Comme monsieur Alton l’a dit, je m’appelle Thessa. Ma mission, dès demain, est de mettre la main sur un artefact perdu ayant enfin été localisé dans les montagnes frontalières à Bellum. Il s’agit de le récupérer et de revenir avec, rien de bien complexe ! J’aimerais simplement, si vous venez, que vous emportiez de quoi vous défendre le mieux possible par vous-mêmes : précaution de base. Je suis une mage des marionnettes de rang Expérimenté, et cela implique non seulement que je suis capable de vous protéger, mais également que les attentes de la missions s’y accordent. »

Quand elle frappa dans ses mains pour indiquer qu’elle avait terminé, j’exprimai ma joie par un grand sourire plein de dents que je lui adressai. Je trottai vers elle pour lui serrer la main et la remercier en la regardant dans les yeux. Elle était un peu plus grande que moi, cette différence étant sûrement liée à la hauteur de ses talons.

Amelle fit de même puis Alton soupira de nouveau en s’écartant pour appeler le pôle administratif du Chrysokrone. Il discuta longuement avec son correspondant mais, vu les traits tapissant son visage, il semblait mener la conversation. J’avais tendance à sous-estimer l’importance d’Alton au sein de la branche scientifique de notre organisation... En tout cas, il revint nous rapporter l’autorisation d’en haut. Il ne lui restait plus qu’à rentrer chez lui à toutes jambes et prier pour ne pas avoir à venir nous chercher en morceaux comme la veille !

Amelle, Thessa et moi n’avions plus qu’à quitter le bâtiment universitaire pour rejoindre nos quartiers personnels – et je disais cela comme si mon studio était qualifiable de quartiers. Amelle se sépara de nous à la sortie pour rentrer chez elle par le chemin que nous avions emprunté plus tôt. En revanche, Thessa me suivit encore un peu, du moins pendant cinq petites minutes de marche rapide. J’avais dû paraître étrange à regarder ses pieds toutes les secondes mais le fait de parvenir à marcher à mon rythme – disons-le, plutôt soutenu – avec des échasses pareilles, et sans grimacer... C’était un véritable exploit, pour moi !

Quand elle tourna le coin d’une grande rue après notre "à demain" respectif, je me hâtai de retrouver mon appartement pour manger un morceau et me préparer à aller au lit tôt. Il me fallait être à la gare à huit heures et aucun retard ne serait toléré. Avant de fermer boutique, je fouillai dans mon coffre à bazar afin d’en sortir une pièce d’équipement avant d’oublier. Ce serait pour Amelle qui n’était pas dotée d’une arme digne de ce nom, comme moi.

* * *


« Ce qui m’embête le plus dans tout ça c’est de devoir mentir à ma famille continuellement... » soupirai-je.

Le train, parti depuis plusieurs minutes, avait laissé pénétrer dans notre compartiment une atmosphère fatiguée et silencieuse. Le premier thème qui traversa mon esprit fut celui que je venais d’énoncer, sans grand enthousiasme, regrettant aussitôt après la gravité de tels mots lorsque l’heure était au sommeil supplémentaire ou, au mieux, une discussion enthousiaste.

Mais il fallait bien que ça sorte, un jour où l’autre ! Amelle leva un sourcil, conservant ses paupières affaissées comme sa pommette dans le creux de sa main. Cela signifiait qu’elle écoutait avec attention. Pour partir, nous avions dû faire croire à nos familles qu’Alton avait parlé à Amelle d’une exposition sur les particules à Macro, dans un arrondissement proche d’Aprilia, et qu’elle m’avait proposé de l’accompagner. Mais elle détestait les mensonges et cela la peinait plus encore que moi d’avoir à en abuser. Thessa me regarda, doucement, avant de teinter son visage d’un air réconfortant.

« Ils ne sont pas au courant ?
— Non, et cela vaut mieux pour nous deux, bâillai-je.
— Ah oui ? Ma mère n’a plus aucun rapport avec nous donc elle ne sait rien, mais mon père et moi faisons tous les deux partie de l’organisation. Il travaille dans la branche administrative. Et vous ?
— Moi ? Euh... Mon père est technicien de laboratoire. Ma mère, salariée depuis peu dans une asso’ environnementale. »

Je sursautai lorsque les iris de Thessa s’illuminèrent à l’évocation de l’emploi de ma mère. Comme elle se heurta à mon air dubitatif, elle nous rappela qu’elle suivait un cursus professionnalisant spécialisé en sciences environnementales, d’un bord plutôt chimique par ailleurs. Alors que je pensais pouvoir éviter le sujet des parents, notre guide – ou maître de stage, au choix – ne partageait pas cette intention. Je pensais qu’Amelle refuserait de répondre à cette interrogation mais...

« Mon père est travailleur à domicile. Pour un journal. À ce bémol s’ajoute ma mère qui travaille au Conseil.
— Au Conseil... de la magie, tu veux dire ? »

Et voilà... Ma paume frappa ma tête et glissa avec lassitude sur le reste de mon visage.

« Ah oui je comprends, ça ne doit pas être facile d’avoir sa propre mère comme ennemie, sourit Thessa, toutes dents dehors.
— Non.
— Je ne préfère pas imaginer sa réaction si elle l’apprenait, haha ! Elle est gradée ?
— Elle n’a pas à se plaindre. »

Amelle, la douce et tendre qui ne s’énervait jamais au point d’en devenir le sosie vocal d’une contrebasse, s’empourprait silencieusement. Le pire semblait être le plaisir que prenait Thessa à la voir ainsi. Léger mais perceptible, autant que je fusse capable de lire dans les émotions des gens. Je devais faire diversion en vitesse. Je posai ma main sur mon ventre qui se mit à luire doucement. Le regard de la jeune femme au ruban se détourna d’Amelle dans un mouvement sec qui fit bondir la mèche rebelle trônant sur sa tête.

« Sinon, quelqu’un veut un cookie ? »


C’était une petite gare, perdue, tant et si bien qu’avant que le train ne commence à freiner, je n’aurais pas songé qu’il se fût agi de notre arrêt. Le temps était passé plutôt vite, au-travers de quelques bavardages bienveillants et une sieste sonore de ma part. Nous avions quitté toute trace du climat aethernanique d’Aprilia et le paysage ne ressemblait à rien qu’il m’eût été donné de voir. À vrai dire, d’aussi loin que je me souvienne, je n’avais jamais été à la montagne...

J’étais tout excitée par ce nouvel air ! Bien que le ciel fût un peu gris plus loin, dans notre direction, l’air était agréable. Mais ce lieu baignait dans un climat étrange, comme imprégné de souvenir. Sans vouloir parler d’un quelconque talent, j’avais toujours une certaine facilité à lire l’aura des lieux. Peut-être car j’étais moi-même du genre à laisser parler mes émotions, je parvenais à ressentir une émotion différente au cœur de chaque paysage. Comment nourrir encore plus la passion que j’entretenais pour mes rêves d’exploration !

Amelle, à mes côtés, contemplait tout comme moi chaque mont au loin, chaque arbre devant lequel nous passions, chacun de nos reflets porté par le courant de la rivière que nous longions.

« Voici donc le Val des Arrachés. J’espère que le lieu vous plaît autant qu’à moi, sourit Thessa.
— Quelle est l’origine de ce nom ? Altea, ne fais pas l’équilibriste au bord de l’eau, tu vas tomber...
— Jadis eut lieu ici même une bataille contre un dragon. Il y a près de trois cents ans, une ville avait commencé à se bâtir sur ce terrain. Un léger contretemps... c’était également la propriété d’une de ces bêtes légendaires. Les détails manquent mais il semblerait que le dragon revenait d’un voyage, comme un oiseau d’une migration. Il ravagea la cité, dont il ne reste plus rien, et celui qui l’abattit finalement repose là où nous nous rendons. Cet homme, un chevalier de la capitale, était doté d’une épée pourfendant les dragons : Ascalon. C’est pourquoi nous sommes là. Cet homme était un un héros et c’était mon ancêtre ! Même si aujourd’hui tout le monde l’a oublié. Cette histoire se raconte dans ma famille depuis lors même si elle s’est perdue dans les autres mémoires. Quand le Chrysokrone, en me confiant cette mission, m’a donné le nom de cette épée, je n’ai tout simplement pas pu refuser ! »

Val des Arrachés

C’était donc l’origine de la majesté de ce lieu... Aujourd’hui, les dragons avaient disparu, mais apparemment pas l’épée capable de les vaincre. Absorbée par cette histoire, mon pied roula sur le bord d’une pierre arrondie et je manquai de tomber à l’eau ! La poigne de Thessa entoura mon bras avec une puissance insoupçonnée. Amelle fit alors croire qu’elle tentait de me cacher un rire sournois alors qu’en réalité, elle l’exposait de son mieux à ma vue ! Mesquine... Mais je finis par rire de ma propre maladresse et nous continuâmes en direction des hauteurs pour de longues minutes de trajet.

« La pluie commence à tomber, dépêchons-nous de grimper ! mena Thessa.
— On va escalader tout ça ?! »

Nous toisait de toute sa hauteur un mur de pierre et de mousse, jonché par ci, par là d’arbres poussant depuis la roche. À gauche, un peu plus loin, s’abattait une chute d’eau. Amelle, peut-être moins douée en escalade qu’un manchot – et pas le pingouin... quoique – semblait décontenancée. De mon côté, je me sentais prête à n’importe quoi tant que cela me promettait de ne jamais perdre cette sensation de liberté et d’enthousiasme.

« Ne vous inquiétez pas, ils vont nous aider... »

Suite à un cercle de main de Thessa, les arbres implantés dans la paroi commencèrent à bouger. Elle escalada avec aisance deux ou trois mètres du mur et se laissa cueillir par le végétal doué de mouvement. Comme une marionnettiste, Thessa le fit grimper, se dresser sur toute sa hauteur, avant de s’accrocher au prochain. Les mouvement se répétèrent et elle arriva au premier palier sans avoir eu besoin d’escalader plus de cinq mètres à même la roche !

Je ne me fis pas prier et commençai à escalader. Au premier mètre parcouru sans difficulté, je jetai un œil à Amelle, hésitante.

« Contente toi de suivre le même chemin que moi. » souris-je pour lui donner confiance, levant mon pouce en prenant garde de ne pas glisser.

Ce qu’elle fit. Peu de temps après considérant la hauteur de la façade, nous avions toutes les trois atteint le sommet. La pluie commençait à se faire plus dense. Amelle couvrit sa tête du foulard qu’elle portait auparavant autour du cou. Je me contentai personnellement de rabattre la capuche de mon blouson.

« D’après les mouvements des aethernanos autour de nous, nous approchons du but. Les alentours ressemblent à ce que l’on m’a décrit dans l’ordre de mission. Allez, pressons !
— Oui, pressons ! » m’enthousiasmai-je en levant le poing vers le ciel.

Si nous avions pris plus de temps pour arriver jusqu’au mur, ou même si nous n’avions pas eu la possibilité d’employer les arbres à notre escalade, celle-ci aurait été très dangereuse. Il pleuvait de plus en plus abondamment, à croire que c’était moi qui apportait cette météo car cela faisait tout de même deux fois que je partais en mission et que le temps m’exprimait son mécontentement. Le ciel, lorsque nous n’étions encore que sur le Chemin des Arrachés, à l’orée du Val, n’était déjà pas vierge et plus nous approchions du but, plus nous fondions dans la brume légère et les nuages grisâtres. Malgré cela et la forêt qui nous entoura également très vite, le lieu était toujours aussi beau.

Nous marchions silencieusement. Amelle avait cru percevoir un craquement dans la flore environnante et m’avait intimé – ordonné – de faire moins de bruit – de me taire. Boudeuse, j’accélérai le pas la tête haute ! Non mais.


Mais là, le buisson à ma droite se froissa dans un crissement de branchages brisés et quelque chose de froid, de solide, me percuta au point de me projeter au milieu du chemin ! Durant quelques secondes, je fus abasourdie, incapable de respirer. Mon instinct brava alors la stupeur qui m’immobilisait et je me roulai sur le côté pour éviter une machette. Elle se serait abattue sur mon crâne ! Je me relevai pour mieux voir mon adversaire. Un hideux gobelin, vert, la peau sur les os, armé et armuré d’équipements tribaux et de trop grandes dents inférieures. Le pire ? Il y en avait une bonne dizaine, tous presque aussi grands que nous ! J’aurais imaginé les gobelins bien plus petits !

Gobelin

Thessa écarta Amelle en ordonnant à un arbre de l’entourer de ses branches. Elle tenta de faire de même avec moi, mais j’avais déjà sorti ma dague mécanique. Le gobelin continuait de m’attaquer et je ne me voyais pas rester là à l’observer, en attendant qu’on fasse le sale boulot à ma place ! Je laissai, comme à Ogusto, l’adrénaline monter en moi. Il ne fallait pas que ce soit la peur qui prenne le dessus. Ce n’était pas elle qui m’avait sauvée, l’autre jour.

La créature, terriblement malodorante soit dit en passant, ne semblait pas stratège. Au contraire, elle se contentait de m’attaquer avec des gestes rudimentaires. Je ne savais pas me battre à l’épée mais elle non plus, apparemment : coupe verticale, coupe horizontale. Coupe verticale. Horizontale. Pas bien malin. L’acier de ma dague était plus robuste que la pierre fendue de sa machette, ce qui m’accordait un ascendant en termes de force.

Je parai ses attaques avec une certaine aisance, même si les muscles de mes bras commençaient à fatiguer. Mais cela devenait ennuyeux... Alors que le gobelin m’assénait une frappe verticale, je l’arrêtai de ma dague et frappai la partie nue de son ventre décharné d’un coup de pied bien senti. Ce fut à son tour de frapper le sol. J’écrasai son bras du talon pour lui faire lâcher son arme tandis que j’activai les mécanismes de la mienne.

« Altea, son bouclier ! »

Amelle ? Mon regard se tourna vers elle, emprisonnée dans l’arbre qui avait retrouvé toute sa solidité. Quelle erreur... La tranche du bouclier de fer de la créature frappa l’extérieur de ma cuisse. La douleur fut telle, et si mal placée, que je perdis l’équilibre et chutai sur mon flanc gauche. Je me relevai une fois délivrée de ces bourdonnements ayant pris temporairement possession de mon crâne entier. Qu’attendait ce maudit gobelin pour...


« C’était pas mal, ça... ricana Thessa.
— De que de quoi ? »

Effectivement, j’aurais voulu le faire, je n’y serais peut-être pas arrivée. Je retrouvai ma dague activée, maladroitement fichée dans le thorax d’un monstre flasque, tremblant, coincé entre les deux portes de la mort. Mais... je ne prenais que du déplaisir à le voir ainsi. Bien que ce fût un ennemi, un monstre qui m’aurait tuée si je ne l’avais pas fait, il était hors de question que je le laisse dans cet état. Alors je frappai du pommeau de ma dague son angle mandibulaire enfin... plus ce qui se trouvait dessous. Il ne bougea plus, plutôt ne bougerait plus. Ce n’était pas la peine de le laisser à l’agonie alors qu’à ses côtés se trouvaient ses anciens camarades, vaincus je ne savais comment par Thessa. Quand je levai les yeux vers elle, finalement, je la vis souriante. Elle tapota ma tête en me félicitant.

« Je ne m’attendais pas à ce que tu saches te battre, Altea ! (Elle ôta sa main et reprit la marche) Je sens que l’épée n’est pas loin, continuons !
— Oh bah... À vrai dire, je ne sais pas trop. Mon adrénaline prend un peu le contrôle de mes gestes, haha ! »

Amelle était à côté de moi, le regard dans le vague. Je claquai des doigts pour la ramener à la réalité.

« Je n’ai pas servi à grand chose depuis tout à l’heure... soupira-t-elle quand je lui demandai l’origine de sa baisse de moral.
— Oh, moi non plus ! Je n’ai pas été fichue de rendre utile ton avertissement, héhé... ! »

Comme si ma tentative d’allègement de l’ambiance avait eu l’effet d’un pansement sur une jambe de bois, Amelle reprit la marche, le pas plus rapide mais les yeux toujours fixés avec frustration sur l’horizon. Je haussai les épaules et rattrapai le groupe. Quant au sang qui ruisselait de la cuisse du mollet de Thessa, il se fondait tellement dans les fibres de son collant que je ne remarquai pas dans un premier temps qu’il s’agissait du sien.

« Ah, Thessa, attends ! Tu as une plaie ouverte à l’arrière du mollet !
— Ah ? (Elle mit quelques secondes avant de s’en assurer) En effet ! Merci de m’avoir prévenue, Altea. »

Je lui présentai un bandage et de l’antiseptique, tout droit sortis de la pochette de premiers secours que je portai en moi. Thessa ne cilla même pas quand j’appliquai le désinfectant sur sa plaie pourtant bien ouverte avant d’en essuyer le sang qui ruisselait.

« Je vais ajouter un peu de coton hydrophile si tu permets. C’est trop profond à ce stade... »

Mon sourcil se haussait un peu plus à mesure que je m’occupais de cette plaie. Pour avoir déjà fait l’expérience de la mèche, je me serais attendue à une manifestation un peu plus.... existante de la sensation désagréable que cela procurait. Ma foi, chacun sa sensibilité, certainement !

Le soin ne dura pas plus d’un couple de minutes. Aussitôt ma trousse rangée, nos pas reprirent leur danse dans les flaques tout juste formées. La pluie se calmait, mais juste un peu.

* * *


Au terme d’une vingtaine de minutes de marche soutenue, une clairière s’ouvrit à nous. Thessa y avait perçu une forte émanation d’aethernanos si bien que moi-même, qui n’y étais pas particulièrement réceptive, en ressentais les flux. Lorsque nous passâmes la barrière des derniers arbres, s’il y avait eu du soleil, les rayons auraient frappé sur toute sa hauteur l’épée blanche et large, à peine dévorée par le lichen du temps, recouverte de toute une armature d’or de plus en plus pâle. Les saphirs et aigues-marines qui l’ornaient du pommeau à l’enveloppe dorée auraient pu les refléter également.

Ascalon

Et le soleil aurait pu éclairer le chemin de Thessa qui se précipitait sur l’épée, fichée dans son piédestal, une tombe d’ailleurs, afin de lui montrer que nous n’étions pas les seules à convoiter l’artefact... Pas du tout même...

« Hm... Thessa ? Le monstre géant qui sort des arbres, c’était prévu... ? »


J’imaginai que non, l’apparition d’une énorme bête volante et cornue, encore, ne faisait pas partie du plan. Grande comme une maison à deux étages, la créature rugit en nous dévoilant ses yeux entièrement rouges. Sa peau grise, çà bleue, là pourpre, était plaquée sur ses os et ses muscles tant et si bien qu’il semblait qu’elle fût constituée de pierre.

La bête

« Une gargouille...
— Elle approche de l’épée, recule, Thessa ! »

Juste à temps, elle put esquiver d’un bond sur le côté le coup de queue qui s’abattit là où son corps se trouvait une seconde avant. Sans plus de cérémonie, elle écarta les bras et une dizaine d’arbres alentours tremblèrent, se mirent à bouger, rampèrent puis fusèrent sur la gargouille enragée. Je sortis hâtivement de mon ventre ma dague mécanique. Amelle attrapa mon épaule alors que je m’apprêtais à courir vers le lieu de la bataille...

« Tu ne vas pas me laisser derrière, quand même ! imposa-t-elle en sortant un couteau de cuisine de sa pochette. J’ai déjà été inutile tout à l’heure alors...
— J’ai failli oublier ! »

Mais oui ! Avant de partir, j’avais bien récupéré une arme pour Amelle en cas de besoin ! Je la fis sortir de mon ventre à son tour.

« C’est un mini-arc mécanique. Tiens, des flèches. Tu la cales ici, dans le canal, puis tu mets le fermoir, clac, la manivelle pour tendre la corde autant que tu veux et tu tires. On vise là. C’est rudimentaire, mais c’est tout ce que je peux te proposer de mieux que ce couteau...
— Merci, murmura Amelle en contemplant mon arc. C’est très bien. Je vais me cacher et tenter de l’affaiblir.
— Oui. Quant à moi je vais... Hum... Tenter de trouver ses points faibles ! »

Le mini-arc

La gargouille faisait face à Thessa qui la combattait tant bien que mal avec ses arbres marionnettes. Le monstre les brisait un peu trop aisément. S’il pouvait mettre à mal une mage Expérimentée comme cela, mieux valait garder ses distances... Un rire nerveux m’échappa quand j’évitai de justesse une patte arrière de la bête intenable. En prenant garde à sa queue hérissée, imprévisible, je tentai une estocade à l’arrière de ce qui devait être sa cheville.

Mais ma lame ricocha.

Sa peau était bien trop solide ! Thessa, de son côté, se servait toujours des arbres de la forêt dans le but, visiblement, d’ensevelir la gargouille. Celle-ci ne se laissait pas faire et, de ses cornes acérées, perforait les écorces et transperçait les troncs. Quand des branches s’efforçaient de lui briser une aile, la queue les broyait. Je vis une des flèches d’acier qui servaient de munitions à Amelle tomber au sol, sur un petit rocher indépendant de la sépulture... Un coup d’œil vers le haut pour évaluer le point d’impact me permit de comprendre que la peau de son abdomen était tout aussi résistante.

Les rochers de la forêt commencèrent à s’allier aux arbres sous la forme d’un golem. La gargouille ne semblait pas vouloir s’envoler, même pour échapper aux coups de l’être minéral. Elle protégeait l’épée ! À moins qu’elle voulût seulement nous empêcher de l’atteindre... Bien sûr ! La gargouille avait fait de l’épée, et pas du territoire, sa possession.

« Thessa, Amelle ! À quelle espèce appartiennent les gargouilles, au juste ?! »

Amelle ne répondit pas. La bête tourna sa tête vers moi et rugit, crachant sa bave immonde qui se mêla à la pluie. Je fis mine de passer sous ses pattes dans le but de récupérer l’épée. Croyant à ma feinte, le monstre rugit de plus belle et entoura la sépulture de son corps. Thessa ne semblait pas avoir entendu ma question, alors je la hurlai encore une fois.

« Ce sont des reptiles, non ? »

Des reptiles ailés et cornus, pour moi, cela revenait à des dragons. Même embranchement, sous-ordre, même famille, qu’importait ! L’essentiel était d’obtenir l’épée. S’il en émanait autant de magie, peut-être avait-elle réellement le pouvoir de vaincre les dragons. Alors les gargouilles...

Elle m’avait dans sa ligne de mire, maintenant. J’activai ma dague tout en reculant lentement alors que sa magnifique dentition se présentait de mieux en mieux à ma vue. Je surveillai les alentours. Plusieurs flèches d’Amelle jonchaient au sol et le golem de pierre s’était effondré. Thessa, pantelante, semblait avoir trop donné magiquement. Mon amie surgit des fourrés et tira une nouvelle fois, mais entre les deux yeux, cela eut le même effet que partout ailleurs. Comme elle se trouvait à mes côtés, je pus lui confier mon hypothèse concernant la seule issue victorieuse de ce combat.

« A-Altea...
— Tu paniques ?
— ... Oui, je panique... Mais plus que cela, j’ai une idée. Penses-tu pouvoir... lui crever un œil ?
— Je peux toujours essayer... »

Nouveau rugissement, plus puissant encore. Le monstre perdait patience et la vue de nos armes n’arrangeait rien. Elle recommença à bouger ses pattes même si, de l’autre côté, elle tenait l’épée et son autel dans le creux de sa queue.

« Je me charge de l’œil gauche. Je vais viser du mieux que je peux. »

Malgré ses spasmes, que je ressentais via sa main venue agripper la mienne, Amelle faisait preuve de son intelligence et parvenait à braver sa peur. Je ne pouvais que lui faire confiance ! À trois.

Un...

Deux...

« Trois ! » clama Amelle.

La tête de la gargouille nous faisait face, près du sol, la mâchoire tentant de se refermer sur nous. Je pivotai sur la droite jusqu’à faire face à ma cible, luisante, à la pupille carmin, fendue. J’étais si près que je pouvais le constater. Mais je ne frappai pas assez vite : la flèche d’Amelle avait déjà crevé le premier œil et la bête s’affola. Mon coup glissa dans sa gueule, perçant la langue.

La gargouille borgne se jeta sur Amelle et moi dont la seule option était de courir vers la forêt. Épuisée, mon amie se tordit la cheville dans la panique et m’entraîna dans sa chute. La bête ne nous abandonna pas, en revanche elle délaissa l’épée.

« Thessa ! Ascalon, prends-la !! » m’égosillai-je

Au-dessus d’Amelle, la protégeant de mon corps, et le bras droit tendu, dague au poing, dans un dernier effort d’intimidation, tout ce dont j’avais besoin était de temps. La gueule s’ouvrit face à nous, je plantai ma lame dans la langue une nouvelle fois, si fort qu’elle se ficha dans la mâchoire inférieure, pourtant si solide. Mais la bête ne pouvait plus fermer la bouche. Elle n’eut plus aucune raison de le faire, d’ailleurs, lorsque Thessa termina d’escalader son échine. Elle pourfendit la nuque de la gargouille dont le dernier rugissement s’estompa.

Je ressentis, par la suite, de nouveau la pluie frapper mon visage pas plus couvert qu’un jour de beau temps. Mais je la trouvais si rafraîchissante... ! Nous étions trois, autour du cadavre d’une gargouille, complètement épuisées, mais avec entre nos mains... L’épée.

« Thessa... Es-tu au courant que... Je ne sais pas... haletai-je, les yeux entrouverts. Ta main est percée, par exemple... ?
— Ah oui ? »

* * *


« Insensibilité à la douleur ? »

C’était la maladie dont était victime Thessa. Cela expliquait pourquoi elle n’avait cillé ni pour la blessure qu’elle avait subie au mollet, ni pour son traitement préalable. Ni même lorsqu’en grimpant trop vite, elle ne s’était pas rendue compte qu’elle avait empalé sa propre main sur une des écailles dorsales extrêmement pointues de la gargouille.

« J’ai pour habitude de le cacher, je n’aime pas être protégée à outrance à cause de cela, sourit-elle. Mais je pense que cela a rassuré Alton de savoir que je n’effectuais pas cette mission seule.
— En tout cas je ne suis pas médecin, ni même infirmière, alors tu me feras le plaisir d’aller à l’hôpital quand nous serons de retour en ville ! »

Je lui donnai une tape amicale dans le dos : il fallait respecter son choix, mais maintenant que nous savions la vérité, nous en tiendrions compte assurément. Que faire d’autre ? Nous étions sur le chemin du retour. Trois heures pour le parcourir à pieds, idem pour le retour. À plus de la moitié du parcours, là où j’avais failli tomber dans la rivière, Thessa s’arrêta progressivement de marcher. Elle était comme prise de spasmes et fixait le sol, bien que rien de particulier ne s’y trouvât.

« Désolée les filles, j’ai oublié quelque chose à la Sépulture des Arrachés... Il faut que j’y retourne, retournez à la gare sans moi ! s’étonna-t-elle.
— Mais il va bientôt faire nuit...
— Justement Amelle. Vous ne devez surtout pas rater le dernier train, vous deux. Contrairement à moi, vous n’avez pas de magie utile pour le combat et Altea n’a plus sa dague à cause de la gargouille. Je suis une magicienne Expérimentée. Deux poids deux mesures : vous ne tiendriez pas la nuit ici, haha ! Allez, filez, on se retrouve demain à Aprilia ! »

Malgré les rappels d’Amelle, Thessa rebroussa chemin en courant, l’épée dans le dos. Je regardai ma meilleure amie et nous restâmes pantoises quelques secondes avant de juger qu’elle avait sûrement raison... Il devait être environ vingt heures, déjà, et il n’y avait que peu de trains qui passaient de nuit dans cette minuscule gare. Nos billets étaient pour celui de vingt-et-une heures vingt six pétantes.

* * *

Nous étions arrivées pile à temps, d’ailleurs ! Obligées de marteler le bouton d’ouverture des portes, le train partait la minute d’après. Essoufflées, Amelle et moi étions tout de même parvenues à trouver un compartiment libre non loin du wagon restaurant. Enfin restaurant... Sandwicherie. Le sommeil nous prit tout au long des sept heures de trajet, supplantant bien vite l’inquiétude que nous inspirait la séparation de Thessa. De toute manière, Aprilia était le terminus. Nous ne manquerions donc pas l’arrêt.

Je fis un drôle de rêve, d’ailleurs... Nous étions au cœur du Val des Arrachés, mais il n’y avait pas Thessa. Le vent se faisait glacial, il ne pleuvait plus mais l’air était humide et l’atmosphère lourde. Les gobelins morts, qui n’étaient pas là au début, et pas censés s’y trouver par ailleurs, s’étaient tous levés d’un coup et marchaient lentement, traînant leurs machettes, en direction de la Sépulture.

Ce n’était pas vraiment un cauchemar mais lorsque le contrôleur y mis un terme en me réveillant doucement, comme Amelle, j’eus le sentiment qu’il était significatif.


Sur le quai de la gare d’Aprilia, si tôt le matin, nos regards embrumés ne purent néanmoins manquer la présence d’un homme. Grand, aux cheveux grisonnants et à la barbe similaire, nous regardait les bras croisés, nous attendait plutôt. Que faisait Alton ici ?

Sans un mot, il nous mena à l’extérieur de la gare où se trouvait un véhicule noir. Une voiture, comme une fourgonnette, avec un chauffeur qui démarra en nous voyant. Au bruit, c’était un moteur magique de dernière génération. Alton nous fit grimper à l’arrière, circonspectes, et ferma la porte qu’il rouvrit quelques minutes plus tard pour s’asseoir avec nous. Il y avait deux rangées de sièges face à face et une seule n’était occupée que par lui, pile entre Amelle et moi. Je rompis le silence peu après les premiers mètres parcouru, tentant d’obtenir les réponses qui nous ôteraient ce sentiment de doute. De toute façon, nous allions lentement : les rues d’Aprilia étaient majoritairement piétonnes. Les voitures, très peu nombreuses, étaient conduites avec précaution, même à cette heure-ci. Alton aurait le temps de nous répondre.

« Qu’est-ce que c’est que ce bordel Alton ?
— Ce "bordel" comme tu dis signifie que tu as de la chance d’être en vie, alors un peu de calme. En revanche, je serai direct : je vous ai fait suivre, toutes les trois, durant votre mission.
— Pardon ?
— Avec l’incident d’Ogusto, je ne pouvais pas me permettre de vous laisser sans surveillance. Visiblement ai-je bien fait. L’argus que j’ai envoyé peut se dédoubler. L’un vous a suivies jusqu’à la gare et m’a prévenu de votre arrivée, tandis que l’autre a suivi Thessa. Fort heureusement, sinon ni vous ni moi n’aurions su qu’elle ne s’est jamais rendue à la Sépulture de nouveau. »

Nous venions d’apprendre que nous avions été suivies. Soit, c’était une initiative compréhensible même si l’apprendre ainsi ne me plaisait pas beaucoup. Mais Thessa ? Nous avait-elle menti ? Alors qu’Alton reprenait la parole pour nous donner plus de détails, je ne pus m’empêcher de prendre ma barrette et de la faire tourner entre mes doigts.

« Mais l’espion l’a perdue. Plus aucune trace, que ce soit de Thessa ou de l’épée. Néanmoins, nous sommes maintenant certains d’une chose. Il n’y a pas de gobelins dans cette forêt en temps normal.
— Tout cela est complètement fou mais... Où nous emmenez-vous, Alton ?
— Vous allez faire votre rapport au pôle administratif du Chrysokrone, situé sous la faculté des sciences. »

Le Chrysokrone, décidément, savait se faire discret.

Alton, disposant d’une clé de la faculté, entrouvrit ses portes et nous fit entrer en premier. Il nous guida en silence dans les couloirs que je n’avais moi-même jamais visités, ce malgré mes nombreuses escapades dans les lieux. Il appela un ascenseur, classique, dans lequel nous entrâmes. Ce mutisme commençait sérieusement à me déplaire car il rendait l’ambiance solennelle, inquiétante. Et ce n’était pas la bonne nouvelle d’Alton qui atténuerait ma sensation.

À côté des boutons par lesquels on sélectionnait l’étage où l’on souhaitait se rendre se trouvait une lacryma. Elle n’éclairait pas, contrairement à ses consœurs, mais cela n’empêcha pas notre professeur de s’y intéresser. Il prit son portefeuille et, de celui-ci, sortit un petit pendentif orné d’une lacryma similaire. Du contact des deux résulta un léger tremblement de l’ascenseur, suivi par une ouverture verticale de la paroi du fond. Un couloir se trouvait derrière.

« C’est par là. »

Deuxième porte à droite. Ce fut celle qu’il ouvrit. Amelle et moi étions presque collées ensemble à un mètre d’Alton qui nous pressa d’entrer. Il y avait enfin de la lumière, d’autres individus même ! Après avoir discuté quelques secondes, tout bas, avec ce qui ressemblait à un hôte d’accueil, il nous intima de continuer à le suivre jusqu’au bureau d’une femme, de son âge environ, coiffée d’un chignon banane mais qui avait l’air tout de même plutôt sympathique.

« Bonsoir, Lawrence. Que puis-je pour toi, si tard ?
— Maria, salua-t-il. J’ai besoin de déclencher un code orange.
— Ah tout de même, tu veux me faire travailler ! À quel sujet ? »

Un code orange ? Amelle et moi nous regardâmes en même temps, soumises au même questionnement. Nous ne connaissions rien de notre propre organisation après quasiment un an de service. Je n’aurais su dire si, à notre niveau, c’était normal ou honteux de notre part. Alton nous expliqua que cette femme était responsable des codes vert et orange, autrement dit les problèmes moyens et leur résolution. Il nous chargea de lui raconter ce qui s’était passé lors de la mission, tant de normal que d’inattendu. Surtout l’inattendu, remarque.

« La perte d’Ascalon, sans oublier la disparition et l’intraçabilité de Thessa sont effectivement des problèmes importants, résuma Maria en grattant les feuilles du rapport.
— Reste à savoir comment nous allons gérer la suite... Les monstres sont de plus en plus nombreux.
— Et si vous nous chargiez de missions ? »

Les gradés me regardèrent comme s’ils avaient oublié la présence d’autres individus dans la pièce.

« Dans des missions de notre gabarit, s’entend... Bien sûr...
— Qu’en penses-tu, Lawrence ? D’après moi, les rangs des mercenaires du Chrysokrone mériteraient d’être élargis. Et d’après la manière dont ces petites se sont sorties d’une situation pareille, les envoyer au Centre ne serait pas une bonne idée ? »


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Altea Estensi
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Sam 22 Avr 2017, 17:04
         
Voici la correction détaillée du deuxième texte :

Moteur :

• Il y a 478 lignes, soit une base de 4 780 points.

• Le rang S+ et la catégorisation "Entraînement" t'accordent chacun 500 points supplémentaires.

• Pas de bonus perfection, à regrets. Un total de trois fautes, réelles, cette fois :

"abatis-je" : il est 17h, l'heure du t.

"qu'une chevelure [...] apparut" : mais quel mauvais accent !

"le contrôleur y mis" : Ceylan ou Darjeeling, ton t ?

• La cohérence : irréprochable. 100 points.

• L'originalité : 50 points pour l'arc mécanique et la gargouille.

• L'histoire : tout à fait convaincante ! J'attends la suite avec impatience. 350 points !

• Le rendu : tes classiques 100 points. Rien à retoucher.

• L'humour : moins présent que dans le pilote, mais des stances hilarantes tout de même. 175 points et un cookie.

• La rédaction : un nuage de lait est venu obscurcir le tableau. 280 points tout de même.
Ce qui totalise : 6 835 points ! Bravo ! Altea est désormais de rang Confirmé !



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