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[Entraînement 3] Et bzzz [Corrigé]

Mer 12 Avr 2017, 18:49
         

Entraînement 3



Et bzzz

Au labo, cette histoire de camp d’entraînement me hantait encore. La discussion n’avait d’ailleurs pas plus tardé, car personne ne nous demanda notre avis suite à cette évocation. Alton s’était contenté de hausser les épaules, l’air de dire "au pire ça me fera des vacances", avant de nous demander de quitter la pièce, rebrousser chemin et rejoindre le chauffeur qui attendait toujours au coin du pont. Ce que nous fîmes par ailleurs étant donné que notre présence devenait inutile. J’espérais encore, tout de même, qu’Alton se déciderait à nous parler un peu plus en détails de ce à quoi nous avons assisté, plus en profondeur de ce fameux code orange. Nous étions aux premières loges, mine de rien ! Et nous continuerions à nous y trouver tant que de telles missions nous seraient confiées. C’était ce que j’espérais, en tout cas, à en croire les contractions de mon corps et les frissons qui me parcouraient en y repensant au beau milieu de ma conception.

« Altea, tu as fini les plans ? bâilla un assistant de laboratoire.
— Tu n’as qu’à aller dormir, Bruce, j’te retiens pas. »

Bruce, tenue de ville

Alors oui, je devais reconnaître qu’être la – très vague – supérieure hiérarchique de ces quelques personnes qui se trouvaient actuellement au laboratoire du Chrysokrone était quelque peu jouissif. Mais il était déjà vingt-trois heures passées et mes plans n’étaient toujours pas terminés. Rares étaient les scientifiques qui travaillaient encore activement et, apparemment, le nombre allait continuer à décroitre. Très vite, le labo se vida. Bruce avait décidé de rester, de sorte qu’une poignée de mes collègues les plus noctambules suivirent son initiative.

Je leur demandai s’ils voulaient bien m’apporter les composants et les moules indiqués sur la liste que je fis glisser, au gré du vent, sous la forme d’un petit avion de papier. Le temps que mes escla- euh, mes aides de labo préparent tout ce dont j’avais besoin pour la construction de ce qui n’était encore que des coups de crayon sur une feuille quadrillée, je pus terminer quelques détails qui rendraient les objets bien plus ergonomiques.

« Bah, c’est encore un de ses caprices… Elle va encore s’endormir en plein sur sa feuille, résultat, rater ses cours. »

Même si je ne le manifestai pas, trop occupée à finaliser ma future confection, j’avais parfaitement entendu la remarque sarcastique de Bruce. Il avait tort, donc lui montrer sans lui dire serait encore plus satisfaisant pour moi ! D’ailleurs, trois heures plus tard, j’étais toujours debout et même bien droite, un café à la main, devant une coulée de métal toujours aussi hypnotique. Entre deux "sluuurp" afin de tenir mes sens en éveil, je me tournais vers Bruce pour le narguer. C’était le dernier encore avec moi. Oh, il pouvait partir s’il voulait, je m’en fichais, mais quelle fierté il avait, ce bougre…

Quatre heures du matin. Toutes les pièces de métal étaient prêtes. Polies, vernies, j’avais même été assez efficace pour les peindre !

« Jolies gravures, du travail d’orfèvre !
— C’est normal, puisque je SUIS orfèvre, Altea. »

Comme quoi c’était très cosmopolite par ici. Les professionnels reconvertis n’étaient pas nombreux mais nous ne manquions pas de mains polyvalentes. Dans un laboratoire de recherche et d’innovations techniques plus que chimiques, cela pouvait être un atout considérable.

Il m’incomba de venir à bout du montage, minutieux. Lunettes sur le nez, lampe à lacryma toute neuve qui éclairait mieux que le soleil lui-même – ou presque –, cela ne me prit pas beaucoup de temps contrairement à la conception. Je me levai de ma chaise, d’un bond, et levai les bras au ciel enfin, au plafond du labo, pour le louer.

« Et c’est fini ! Regarde comme ils sont beaux, Bruce ! …Bruce ? »

Il avait bien les yeux ouverts, entrouverts plutôt, mais même le vide semblait plus consistant que son corps… Il fixait un point inexistant sur le mur d’en face ou peut-être la cafetière. J’approchai silencieusement de lui et appuyai sur sa tête, précautionneusement, pour vérifier s’il était toujours en vie… Apparemment no-…

« Presque… six heures… ‘tea… »

Apparemment si. Mais il s’affaissa la seconde suivante sur la table, dans ses bras vaguement croisés. Je soupirai avant de pousser sa chaise pour qu’il soit moins avachi. Il était déjà si endormi qu’il ne sembla pas remarquer quand je lui ôtai sa blouse pour l’en couvrir sitôt après. Je récupérai enfin mon travail dans le but de le tester dans la salle dédiée, juste à côté. Mais alors que je constatais avec joie que tout fonctionnait parfaitement, un détail me revint en écho. Qu’avait-dit Bruce, déjà ?

« Presque… six heures…. Six heures… Six… Six… »

Si je rentrais chez moi pour dormir… il me serait impossible de me réveiller à temps pour mon cours de huit heures !


Une minute plus tard et je courais comme une démente dans les rues vides d’Aprilia. Le lycée était… à gauche ! Puis à droite ! Je ne pouvais pas me permettre de dormir… Une absence, à peine sortie d’une exclusion, ah ça non !

À ma démarche, on aurait dit que je patinais. Il faisait encore nuit, la plupart des lampadaires étaient éteints, mais soit, défi relevé, je me retrouverais. Une centaine de mètres après un virage serré pris en dérapage contrôlé, j’arrivai devant les portes du lycée. Les grilles, je les escaladai. Dans les buissons lamentablement je chutai. Et une fois relevée, et la cour traversée, par une porte jamais fermée je me faufilai. Merci, concierge, mon allié !

Glissant comme au ski sur le parquet aux lames glissantes, j’atteignis sans grand mal ma salle à porte coulissante, à six heures pétantes.

Ma blouse roulée en boule et cachée dans mon ventre, je m’endormis sur ma chaise en un temps record.

* * *


« … -ea… -sang… Debout !
— C’EST PAS MOI ! »

Je ne compris pas tout de suite pourquoi des rires résonnèrent… Puis je vis Amelle, mon pupitre, Amelle, la salle de classe, Amelle… Et tout devint clair. Alton venait d’entrer dans la classe pour commencer le cours de biologie et ne me regardait même pas. Sûrement parce que s’il l’eût fait, je n’aurais pu soutenir autant de pitié et de mésestime. Bah, s’il avait su ce que j’avais passé douze heures d’affilée à fabriquer !

Mais sans tergiverser, il débuta la séance. Je n’avais pas pensé à prendre mes affaires et je n’avais qu’un stylo dans mon ventre. Amelle me donna une feuille en soupirant. Pourquoi avais-je l’impression de vivre dans un monde différent en ce moment ? Le professeur ne tarda pas à entrer dans le vif du sujet : reprise du cours sur la génétique du début de l’année, en vue de se préparer à l’examen. Il aurait lieu bientôt d’ailleurs… Un peu moins de deux mois et je serais libre ! Au moins pour les vacances en tout cas.

Cependant… Je sentis rapidement ma tête me peser, comme mes paupières, vite rejointes par le reste de mon corps. Je ne devais pas m’endormir maintenant ! Peut-être que si je me contentais de reposer mes yeux quelques secondes…

« … pour la fécondation… Altea.
— Gnah ? marmonnai-je en rouvrant les yeux sur un Alton, face à mon bureau, me toisant de toute sa hauteur. Vous voulez me féconder ? C’est illégal vous savez… »

Il ne sembla cependant pas partager l’hilarité générale, ni même le pacifisme de mon visage ensommeillé et candide. Alton retourna au tableau lentement pour répondre de sa voix la plus grave, annonçant un sarcasme imminent…

« Si je vous ordonne de venir à la fin du cours dans mon bureau, mademoiselle Estensi, ce n’est pas pour y gâcher mes gamètes. Si je vous épargne très volontiers la douleur d’une grossesse, ne venez pas vous plaindre auprès de moi du mal de dos que vous subirez après avoir passé toute la soirée à récurer les toilettes. Ce bon concierge a besoin de repos. »

* * *

J’eus beau expliquer à Alton les raisons de ma fatigue, il me punit tout de même. J’avais l’habitude d’être de corvée – donc d’être punie – mais je devais avouer qu’à la longue, cela devenait de plus en plus pénible. Mon visage s’illumina néanmoins lorsqu’il passa à un autre sujet.

« Finalement, tes bêtises peuvent être utiles, parfois… Je prolonge ta énième visite de mon bureau pour te faire part d’une nouvelle qui devrait te ravir. »

Il fouilla dans les papiers qui recouvraient, par piles ordonnées et géométriques, son bureau dans la salle des professeurs – le plus reclus. Elle était vide, d’ailleurs. Une fois qu’il en eût sorti une feuille précise, il frappa chaque bloc pour que rien ne dépasse. Maniaque, comme toujours. Lorsqu’il me la tendit, je clignai des yeux. C’était bien le sceau du Chrysokrone, non ?

Il s’agissait plus précisément d’un ordre de mission. À environ deux heures de train d’ici, vers le Sud, se trouvait un village agricole plutôt isolé. Le problème était que, depuis quelques jours, il subissait les attaques récurrentes de nids d’insectes géants, lesquels détruisaient les cultures et attaquaient même les paysans. Alton décréta que dès demain ce serait à Amelle et moi de trouver l’origine du problème et le résoudre. Mon visage s’illumina ! Je remerciai chaleureusement Alton qui esquissa, peut-être contre son gré, un sourire en coin.

« Tu peux bien me remercier. Concrètement vous ne devriez même pas avoir vos propres missions, puisque vous n’êtes pas officiellement mercenaires, Amelle et toi.
— C’est pour ça que vous envisagiez de nous envoyer en camp de formation, hier ?
— En effet. Mais je préfère vous en parler ensemble dans un endroit moins risqué. Déjà que laisser cet ordre ici était stupide de ma part…
— Avoue, Alton, souris-je. Tu es heureux de nous voir réussir.
— Hum… Je m’occuperai de justifier toutes vos absences. Toujours est-il que tu as intérêt à bien dormir, cette nuit. »

Trop fier pour répondre que oui, il refusa de dire non pour autant. Ce toussotement ne trompait pas mon oreille affûtée !

Une fois Amelle rejointe après l’entrevue, elle fut mise au parfum. Le reste de la journée fut somme toute assez classique. Les cours dans lesquels nous étions en avance sur le programme muaient pour la plupart en séances de révisions classiques ou jeux de questions-réponses. Le plus long fut le ménage dans les toilettes qui, il fallait l’avouer, étaient absolument cradingues. Un élan d’empathie me prit à l’égard du concierge, ce vieux papi gâteau mais pas gâteux. Son travail n’était pas de tout repos… Mais qu’importait ? Je lui devais bien cela !

* * *


Leobec. C’était le village dans lequel nous venions d’arriver, Amelle et moi. De nouveau, nous avions dû semer notre inquiétude quant à nos familles, et nos mensonges qui bientôt ne nous soutiendraient plus, avant de débuter la mission. Le train nous avait déposées un peu plus loin et, alors que nous marchions sur la route qui y menait, un vieil homme, charretier, nous proposa de grimper dans le petit véhicule de bois. Tandis qu’Amelle était restée sur le rebord, je m’étais agilement hissée sur les gros ballots de paille et la vue s’offrit à moi !

Dans la lumière tamisée d’un début d’après-midi vaguement nuageux, j’apercevais plus loin Leobec. L’architecture des bâtiments du village paraissait très classique : pierres grises, toits d’ardoise, comme souvent en aval des montagnes, apparemment. Au mieux, il devait accueillir cinq-cents habitants, recroquevillés dans un centre-ville surplombé d’un clocher. Tout autour, des champs et des vignes ; d’ailleurs nous passions souvent devant des paysans occupés avec leurs semis. Quand le charretier les saluait, nous l’imitions et ils nous répondaient, pour la plupart, chaleureusement, ce qui était très agréable !

Une fois à l’entrée du village, descendues du véhicule, nous remerciâmes le vieil homme et entrâmes dans la maison du maire, qui faisait office de mairie vu la taille du village, et se trouvait juste à côté de nous. C’était une femme, d’ailleurs ! Brune, un peu potelée, cinquantaine d’années, elle nous proposa de nous asseoir autour de gâteaux secs sitôt qu’elle fut au courant de l’origine de notre venue. Elle commença ensuite à nous expliquer ce qu’elle attendait de nous.

« Ces insectes géants, comme des abeilles ou des guêpes, des frelons peut-être…
— Des vespidés, madame, sourit Amelle en faisant de son mieux pour ne pas paraître impolie – tandis que je me goinfrais.
— Merci bien ! Ces bestioles ne sont pas du tout aussi petites qu’elles devraient être, cela va de soi : nous n’aurions pas passé d’appel sinon ! Non, plutôt, elles sont grosses d’au moins trente centimètres, et je parle des plus petites. Elles attaquent les champs comme ceux qui les tiennent… »

Si c’était bien le cas, alors l’emploi du terme "géants“ me sembla tout à fait approprié… La maire poursuivit sa requête. Amelle et moi serions ainsi chargées d’aider les paysans à réparer les cultures, mais aussi le médecin du village à s’occuper des personnes blessées par les insectes. Leur piqûre semblait être particulièrement néfaste… Il s’agissait d’attendre la prochaine attaque des monstres – car c’était à mon sens un bon terme pour qualifier un frelon de trente centimètres – qui pouvaient arriver n’importe quand.

Amelle me proposa de procéder par rôles. L’une commencerait par aider aux champs, l’autre à la clinique. Le code d’honneur du shifumi décida que je porterais d’abord la bêche et Amelle l’antiseptique ! Mais avant de nous atteler à notre tâche respective, j’arrêtai mon amie sur le perron de la mairie.

« Figure-toi que si j’étais à ce point fatiguée, hier, c’est parce que j’ai passé une demi-journée entière à faire… Tadaaaam ! »

Je sortis de mon dos deux pistolets jumeaux. L’un dans les tons bleus, l’autre coloré de rouge. Pour moi, pour elle, chacune le sien. Forgés dans une apparence vaguement draconique, je les trouvais parfaitement classes, ornés de gravures et de métal sculpté ! L’aile de dragon déviait de l’axe du pistolet, afin d’éviter de s’y griffer la main et la gâchette, interne, s’activait sur pression de la cavité prévue à cet effet. Enfin, la lacryma qu’ils comportaient s’illuminait quand ils étaient chargés et ce fut à ce moment de ma présentation que je sortis, de ma poche cette fois, deux sachets de fragments de lacrymas. C’étaient les balles ! De la taille d’un ongle moyen, elles s’inséraient dans le réservoir supérieur, dix par dix.

Pistolets

« Pour le moment, je n’ai que des balles explosives, mais je travaille déjà mentalement sur d’autres types imprégnés de bien plus de magie ! »

Je n’attendais qu’une chose : qu’elle me fasse savoir si le sien lui plaisait.

« Tu as fait ça toute seule… Dans la nuit ?
— Oui ! Enfin, Bruce et les autres m’ont aidée – surtout Bruce. Je ne suis pas aussi douée que lui pour donner vie à de simples dessi-… ! »

Je considérerai cette rare fois où elle était à l’origine de notre étreinte comme une réponse plus satisfaisante encore que ce que j’espérais. Je pus partir pour les champs le cœur battant !

* * *

Le premier paysan que j’allais aider proposa de me faire visiter les principales cultures de la ville. D’abord, je vis les quelques champs encore en parfait état : des navets, quelques haricots, souvent blancs d’ailleurs, puis des asperges, des aubergines, et beaucoup de salades. Quelques pommes de terre, par ailleurs ! Certaines plantations dataient du mois dernier et la météo était a priori parfaite pour leur bon développement. Je me sentis triste pour ces paysans qui avaient perdu tant de futures récoltes à cause de… D’insectes. À quel moment les insectes, même géants, attaquaient-ils littéralement les plantations ? Quelque chose n’allait vraiment pas. J’en vins à considérer comme la meilleure hypothèse l’origine humaine de ces attaques…

Il m’emmena ensuite aux abords d’un petit bois, peuplé mais pas bien étendu, à l’Est du village. Nous n’y pénétrâmes pas. Les cultures les plus amochées se trouvaient aux abords. Apparemment, les attaques en provenaient. Néanmoins, le paysan grimpa à une échelle de bois qui se trouvait par là et monta cueillir un fruit haut placé dans un arbre. Rouges, semblables à des pommes, de quoi pouvait-il bien s’agir d’autre ?

« Ces pommes sont uniques, spécialité de Leobec ! Le seul mage qu’a compté notre village en quatre-vingt-dix ans a croisé plusieurs espèces, p’tit à p’tit, pour en venir à celle-ci, qui pousse maintenant partout dans le village. Tiens, t’en penses quoi ? »

Je frottai la pomme à mon t-shirt avant de l’observer de plus près. La queue était un peu épineuse alors je l’enlevai vite. Le plus frappant était en fait... les drôles de lunettes dessinées sur la peau… Et au-dessous des lunettes, on aurait dit que les stries formaient la barbe d’un vieil homme… En croquant dedans, je trouvai la chair peu sucrée et très râpeuse, presque sèche. Mais ce n’était pas si mauvais…

« Ce sont des pommes à cuire, en réalité. En tarte, c’est comme ça que je les préfère !
— Comment s’appelle cette espèce ?
— Le pommum. »

Original.

Un pommum

Je terminai tout de même le fruit et en jetai le trognon dans un tas de fumier. Ce ne fut qu’une fois arrivés sur la plantation d’aubergines adjacente que je pus cesser de me servir de ma bêche comme d’une canne et enfin battre le sol avec ! Le soleil était clément, cet après-midi-là, ainsi la tâche, bien qu’énergivore, n’en devenait pas insurmontable. Au terme de la journée, à dix-neuf heures, j’avais aidé trois paysans à repiquer un total de huit plantations. Mais aucune trace des insectes. Toujours était-il que je n’attendais qu’une chose : le repas !


Nous étions logées par une famille de boulangers. Ils avaient une petite fille de six ans avec laquelle ce fut un plaisir de jouer après un repas copieux ! Une cuisine saine car faite de produits on ne pouvait plus locaux, un pain maison, rien de plus gras, sucré ou salé qu’il ne le fallait. C’était très différent de la cuisine d’une étudiante en ville. Et puis, ils étaient très gentils avec nous ! À moins que nous n’eussions tiré que sur les bons numéros du village, pour dire les choses ainsi. La petite était vite allée dormir, bientôt suivie par ses parents et nous-mêmes.

Dans une chambre à part, j’avais le lit du haut, Amelle celui du bas. Il s’agissait de la chambre laissée par les jumeaux du couple au moment de partir pour leurs études à la capitale. Elle semblait entretenue tous les jours malgré l’absence d’occupants. Souriant seule comme une nigaude, attendrie pour un rien, je pris une grande inspiration et parlai à Amelle.

« Tu dors ?
— Mon corps dort, qu’as-tu à dire à mon cerveau ? murmura-t-elle avec un sourire glissé dans sa voix.
— Nous n’avons pas eu l’occasion d’effectuer la mission aujourd’hui, et nous n’avons pas passé beaucoup de temps ensemble non plus… Mais je ne sais pas si tu t’imagines à quel point je suis contente !
— Vu que je t’entends glousser depuis tout à l’heure, j’arrive à m’en faire une vague idée, Al ! Je suis contente aussi, malgré les ombres au tableau que nous avons évoquées dans le train… »

Les mensonges. Nous savions que notre petit manège ne durerait pas éternellement. C’était le cas depuis un an pour moi et les revenus que je gagnais, sans que mes parents ne connaissent l’origine de l’argent que je leur transférais. Et depuis quelques jours, Amelle devait à son tour inventer des excuses. Mais sa mère faisait partie du Conseil, elle était gradée et pas stupide. Cependant, je ne voulais pas entendre parler de cela pour le moment.

Je me redressai pour m’asseoir et fis passer mes jambes dans l’ouverture de la barrière, les pieds sur un barreau de l’échelle.

« Ce n’est peut-être pas une très bonne manière de penser mais… J’espère que les abeilles attaqueront le village demain. Comme ça, ils en seront enfin débarrassés.
— Tu penses très bien, hm. Qu’est-ce que tu fais, d’ailleurs, pour bouger à ce point ? »

Sans répondre, je me laissai tomber au sol, aussi silencieusement que possible. Je réajustai mon short de pyjama, approchai progressivement du lit d’Amelle, tournée vers le mur. La couette vola et se rabattit aussitôt sur un corps de plus. Amelle sursauta, non, bondit et s’empêcha de pousser un cri de surprise, moi de rire aux éclats !

« Mais que fais-tu ?!
— Je veux rattraper le temps que nous n’avons pas passé ensemble cet après-midi, roucoulai-je.
— Je… ! »

Elle essaya un temps de s’extirper, mais je lui fis des grattouilles sur les côtes et elle se raidit.

« Tu veux que je parte ? » demandai-je tout de même, soucieuse.

Elle ne répondit pas et se contenta de tousser avant de se blottir contre moi. Alton serait son père que cela ne m’étonnerait pas ! Une fois détendues de nouveau, le sommeil ne tarda pas à nous emporter une bonne fois pour toutes.


C’était à mon tour de m’occuper des patients, ce coup-ci. Le petit déjeuner, pris aux horaires de boulangers, fut à l’image du dîner de la veille : la fin de la faim. Pour toujours et à jamais. De quoi partir d’attaque pour une journée bien occupée !

Lorsque j’arrivai à la clinique du seul docteur de Leobec, une petite bâtisse juste assez étendue pour y placer deux chambres en plus du cabinet, je saluai le médecin et il me les fit visiter. Chacune comportait un occupant et tous deux avaient été piqués lors de la dernière attaque. Leur peau était si pâle qu’on la croyait transparente, leur visage suintait à cause d’une fièvre trop importante et leur respiration était rauque. L’un, néanmoins, semblait plus touché que l’autre… Le docteur m’expliqua ce que je devrais faire pour m’occuper d’eux pendant qu’il effectuerait les visites à domicile. Il y avait plus de malades que les deux hommes, mais pas assez de lits. Heureusement, il n’était pas nécessaire de disposer d’appareils spécifiques comme le traitement tournait surtout autour d’antipyrétiques et d’antidotes aux herbes que je ne connaissais pas. Au moins, je n’avais pas d’injections à faire car tout se prenait par voie orale. Un soulagement…

Lorsque je fus seule avec les malades et les informations qui me seraient nécessaires, je pus commencer à jouer mon rôle d’infirmière. Le patient de la première chambre, le plus touché, demanda plus de temps et d’attention que prévu. Plutôt âgé, il rechignait à ouvrir la bouche pour prendre sa dose d’antidote sous prétexte que cela ressemblait à la pire soupe de sa femme.

« Eh bien si vous voulez partager cette information à votre femme, je vous conseille de prendre votre médicament pour partir d’ici au plus vite, monsieur Vizir. »

Fut-ce le sarcasme d’une jeune-de-nos-jours ou le sourire d’une jeune femme qui le fit accepter ? Je ne le saurais jamais. Je réitérai chaque geste juste après avec le patient suivant, plus jeune et conciliant, mais aussi plus brûlant. Je dus changer la serviette glacée sur son front bien plus souvent tant il semblait en absorber la fraîcheur plus vite que j’absorbais les cookies.

« C’est si mauvais que ça ? demandai-je au sujet de l’antidote.
— J’imagine que l’urine doit avoir un goût semblable après un plat entier de merguez.
— Ah… Ah oui tout de même.  Ces insectes semblent vraiment terribles…
— Si je devais décrire le sentiment qui m’a pris à ce moment-là… Hum, plutôt, essayez de vous imaginer la fusion d’une guêpe et d’une abeille, jaune ou bleue d’ailleurs, d’environ trente ou quarante centimètres et munie d’un véritable scalpel qui vous fonce dessus. »

Alors que je compatissais avec cet homme, il me fit comprendre que j’étais une infirmière bien plus agréable qu’Amelle ! C’était quand même étonnant pour une personne aussi douce… Après, elle n’était pas très bavarde, donc je pouvais admettre la longueur du temps qu’un inconnu pouvait passer à ses côtés. Surtout malade.


Notre discussion s’interrompit bien vite lorsque je vis le docteur passer en trombe dans le couloir et rebrousser chemin avec un brancard. Lorsque je lui demandai à toute hâte ce qu’il se passait, il me cria que les monstres attaquaient de nouveau ! Ni une ni deux, je m’excusai platement auprès de l’homme et partis après avoir changé la serviette sur son front, ce que je fis également pour l’autre patient.

À peine sortie de la clinique, je fis jaillir de mon ventre tant mon pistolet que les munitions. J’avais déjà chargé le réservoir de mon arme, je me contentai donc de glisser le sachet dans ma poche. Très vite, je rejoins Amelle sur les lieux du grabuge qui s’entendait depuis le village. Mais pas du côté de la forêt comme m’avait dit le paysan la veille. Mon amie était déjà en train de tirer sur les insectes, d’ailleurs elle s’en sortait plutôt bien. Ils étaient vraiment énormes, à se demander la taille de leurs nids !

Insectes jaunes

Insectes bleus

Le patient avait raison : il y en avait deux sortes. Des bleus et des jaunes. En me voyant arriver, certains commencèrent à me foncer dessus, leur dard – ou leur sabre ! – droit devant. Pas mauvaise non plus, je parvins à en éliminer la plupart avant qu’ils n’atteignent ma zone de sécurité, mais ils étaient trop nombreux et il devenait complexe de camper sur nos positions. Tout en rechargeant mon pistolet de dix balles, je me mis à courir à l’opposé des monstres sans cesser de leur faire face. Amelle suivit mes mouvements et nous pûmes en achever une bonne vingtaine rapidement. Mais arrivait alors la deuxième vague…

« Ils sont beaucoup trop nombreux bon sang ! Comment ça se fait que personne ne les ait vus arriver de loin ?!
— Je ne sais pas, mais… souffla Amelle, dos à moi. Ils sont sacrément énervés »

Les coups de feu se multipliaient sans venir à bout de la horde qui ne cessait de bourdonner. Naquit un problème lorsque notre défense atteint ses limites… Des monstres pénétraient dans le village !


« Tu peux t’occuper d’eux, Amelle ? »

Comme elle acquiesçait, je partis en courant dans le village pour rattraper les insectes. Juste avant, je lui proposai un signal d’alerte : nous devions tirer trois balles d’affilée, vers le ciel, en cas de problème. Les monstres que je coursais étaient très rapides mais ne semblaient pourtant plus faire attention à moi… Ce n’était pas ce qui allait m’empêcher de les abattre ! Je tournai l’angle d’une rue et un bleu me fit face. Qu’il était moche… Gisant sur le sol, il faisait déjà moins peur !

Après plusieurs minutes à courir ainsi, mes poumons commençaient à s’essouffler mais pas ma détermination à venir à bout de cette vermine. Mon cœur battait si vite qu’il semblât que le nombre de mes muscles s’était démultiplié ! Plusieurs corps d’insectes géants jonchaient les rues du village, aux bords des maisons où tous les habitants s’étaient cloitrés. Je tombai sur ce qu’il me semblait être le dernier, ou l’un d’entre eux. Ou plutôt, lui manqua de me tomber dessus. J’évitai son dard en roulant au sol, mais sitôt levée, je le vis s’enfuir en direction du bois. Pourquoi ne m’attaquait-il plus ? Je pris la décision de le courser jusqu’à la pommumeraie.

« Mais tu vas t’arrêter, oui ? Eh oh, je suis là ! »

Autant parler à un flan. Je devais essayer de le toucher à distance… Une fois dans ma ligne de mire, je tirai une seule balle explosive. Cela suffit à le toucher. La chance du débutant… peut-être. En tout cas, je m’approchai de l’orée du bois fruitier pour vérifier si le cadavre en était bien un… Lorsqu’un bruit attira mon attention si bien qu’il ne me fallut pas une seconde pour viser son origine et tirer.


Je ne compris pas, en revanche, ce qui avait pu provoquer un tel bruit métallique. Intriguée, je m’approchai doucement de l’arbre en haut duquel j’avais tiré. Aucune trace d’un monstre à dard… Mais quelque chose n’allait pas. Il me fallut retrouver l’échelle utilisée par le paysan, la veille, pour me donner un fruit. Je pus alors me hisser jusqu’au point d’impact et constater la présence d’une drôle de machine accrochée au tronc. Elle était altérée par le coup et l’explosion mais demeurait entière et fonctionnelle. Il en émanait de drôles de vibrations perceptibles par l’oreille humaine à partir d’une certaine proximité, néanmoins très restreinte car je n’avais rien entendu avant de m’en approcher. Mon hypothèse de la main humaine n’en était vraisemblablement plus une…

Je descendis de l’arbre pour chercher d’autres boîtiers du même genre. Ils étaient plutôt lourds et comme une explosion ne parvenait pas à les faire s’arrêter, je décidai de stocker chaque unité désamorcée.

Un arbre crissa à ma gauche, alors je sautai de l’échelle et me rattrapai en silence. Visiblement, quelqu’un de moins souple que moi venait de frapper le sol un peu trop fort… Je dégainai une fois de plus, consciente qu’il me restait des balles, et me cachai derrière le tronc du pommumier. Ce fut là que je vis un homme, petit mais plutôt mûr. Il parla tout seul pour pester : quelqu’un enlevait les machines qu’il plaçait.

« Le chef va me faire du mal, oh là là…
— Si vous ne voulez pas que ce soit moi, répondez à mes questions. »

Je sentis, dès le moment où je me dévoilai, à chaque pulsion de mon cœur, mon sang circuler. J’étais si concentrée que je clignais à peine des yeux. L’homme se braqua, voyant que je le tenais en joue. Il n’essaya pas de s’enfuir et nous nous fixâmes en chiens de faïence lors d’un temps indéterminé.

« Premièrement, qui es-tu ? »

Il garda le silence… Je commençais à palpiter. Que fallait-il faire lorsque l’on faisait face à un suspect aussi louche que celui-ci ? Devais-je lui tirer dans le genou ou tenter des pourparlers ? Visiblement pas la deuxième option… Je fus fixée lorsqu’il tendit le bras et qu’une excroissance de bois jaillit de l’arbre pour m’enfermer ! Il avait entouré mes bras avec ce bois duquel il fit jaillir de douloureuses épines…

Je renversai mon pistolet et tirai lorsqu’il prit ses jambes à son cou. Plusieurs fois, et je l’entendis tomber. Pile à ce moment, l’étreinte du bois se desserra et, ignorant mes plaies finalement trop futiles pour être considérées, j’accourus vers le suspect avant qu’il n’eût l’occasion d’attraper la branche qu’il faisait venir vers lui. Ce n’était pas comme la magie de contrôle de Thessa, lui n’était à première vue qu’un mage du bois peu entraîné. Alors je me jetai sur lui et le plaquai au sol de tout mon poids, pistolet à bout portant. Mon cœur s’emballait. À en croire la scène, n’importe qui aurait pu croire que je voulais le tuer… Je lui reposai ma question mais il resta muet, juste haletant. Son souffle commençait à déteindre sur moi, mon estomac se contractait.

Je le levai de force en le tenant par le col avant de le plaquer à un arbre. Après que j’eus tiré trois coups vers le ciel, je retournai mon arme vers lui et attendis.

« Qui es-tu ? Reste muet comme ça et je te garantis que…
— Que quoi ? Tu vas tirer ? Regarde-toi, tu pues le stress ! argua-t-il, parlant enfin.
— Je…
— Hahah-… Argh ! »

Je reculai mon front fumant du sien alors que sa tête tombait sur le côté. Frottant le point d’impact, haletante, je pus constater qu’il n’avait pas le crâne solide… Malheureusement, je n’avais rien pour l’attacher. Heureusement, Amelle ne tarda pas à rappliquer.

* * *


Nous dûmes emprunter la lacryma de communication d’un villageois pour joindre Alton. Il nous envoya peu après un duo de mages doués du pouvoir de téléportation pour nous emmener tous les trois au centre carcéral du Chrysokrone le plus proche, avec la chance qu’il ne soit pas à plus de quelques kilomètres. Nous eûmes tout juste le temps d’expliquer aux villageois l’origine du problème, pourquoi il était réglé, les remercier et les saluer.

Nul autre que l’homme louche ne pénétra dans pôle à proprement parler, mais Amelle et moi pûmes malgré tout remettre à l’agent les machines que j’avais déjà pu arracher. Il les recueillit dans un sac en toile et nous assura qu’après avoir déposé celles-ci il se chargerait de vérifier la zone à la recherche de résidus. Il fut simplement bien embêté que je lui demande d’en conserver un pour l’étudier, en bonne scientifique ! Mais son supérieur acquiesça finalement, ainsi pu-t-il revenir me confier un boîtier.

Je me trouvais actuellement dans le laboratoire du Chrysokrone et m’apprêtais à disséquer l’appareil. Pas plus gros qu’une main d’homme, il était pourtant très lourd. Je compris vite pourquoi en l’ouvrant, mais au-dessus d’une grille : le son produit par sa secousse laissait présager la présence d’un liquide et bingo ! Un drôle de fluide transparent, très dense, entourait une lacryma taillée en boule. Je prélevai un peu de ce fluide pour l’envoyer à un collègue du laboratoire de chimie qui m’apporta très rapidement les résultats.

De mon côté, l’étude de la lacryma avait porté ses fruits. La boule était tout bonnement parfaite, non seulement parce qu’elle était aussi ronde qu’on pouvait le rêver mais aussi car qu’elle était idéalement striée. Les lignes minérales étaient parfaitement droites et leur origine à toutes semblait être le centre de la lacryma. D’elle émanait d’une magie des ondes parcourant ces stries comme des cordes de guitare : les vibrations étaient bien plus fortes sans le fluide isolant. C’était sûrement l’origine de l’attirance des insectes et leur énervement…

En lisant le rapport de mon collègue, je m’aperçus qu’il s’agissait d’un fluide semi-isolant. Il n’avait rien de magique mais sa composition étrange bloquait, ou plutôt ralentissait, les aethernanos émis par la lacryma. Le but était très certainement la discrétion de l’appareil.

« Présentez-moi la personne qui a fait ça ! m’enthousiasmai-je, a priori intérieurement.
— Qu’est-ce que tu dis, Altea ?
— O-Oh bah rien ! Retourne travailler, Bruce, ou je te punis.
— Comme si tu ne m’avais pas assez infligé de souffrances… »

by Nina




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Sam 22 Avr 2017, 18:35
         
Voici finalement la correction détaillée du troisième texte :

Et bzzz :

• 332 lignes, 3 320 points.

• Un rang S+ qui fait 500 points, une catégorie "Entraînement" qui en donne 500 de plus.

• Pas de bonus perfection (la tristesse est grande), car une nouvelle fois, 3 fautes :

"se déciderait à nous parler [...] de ce à quoi nous avons assisté" : concordance des temps, cet avons risque de voler bas.

"Très vite, je rejoins Amelle sur les lieux du grabuge" : un présent sauvage apparaît ! Perfection prend la fuite !

"ainsi pu-t-il" : une tournure qui ne sent pas bon. Tu as eu du mal à t'en tiret, si j'ose dire.

• La cohérence : pas de soucis. 100 points !

• L'originalité : 50 points pour les monstres, les revolvers et le dispositif. Saletés d'hexapodes.

• L'histoire : miam ! Que de péripéties en deux RP, vivement des éléments de résolution. 350 points.

• Le rendu : tu le sais déjà, 100 points !

• L'humour : nooon, il n'y en paa- 200 points.

• La rédaction : barf, des fautes minimes encore une fois. 285 points.

• Bonus spécial "Premier tour" : 10 points pour Gry- Jean Lassalle !
Ce qui totalise : 5 415 points ! Bravo !



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