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    [Entraînement 15] Symbiose






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    [Entraînement 15] Symbiose par Nina Andersen le Dim 07 Jan 2018, 14:15
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    ENTRAÎNEMENT 15 ♦ SYMBIOSE (PARTIE 1)


      Dix jours plus tard.


    « J’aurai beau parler, elle n’entendra pas.

    J’aurai beau hurler, rien ne changera.

    Je suis toujours là, au fond de son âme, sans rien pouvoir faire, sans rien pouvoir dire. Pourtant j’aimerais... J’aimerais tellement...

    Être dans ses bras... »


    * * *

    L’enfant courrait pieds nus, dans la rue, sans même se rendre compte à quel point sa peau et sa chair se meurtrissaient. Mais s’il s’arrêtait, c’était fini... Donc autant courir.

    Il tenait dans ses mains sales le poisson qu’il rôtirait ce soir, à moins de se faire saisir par sa poursuivante. C’était d’ailleurs étrange que le physique athlétique de cette femme ne lui suffît pas à courir plus vite qu’un enfant de quatre ans... Peut-être parce qu’à l’inverse du rejeton, elle n’avait pas la possibilité de se faufiler dans les endroits les plus exigus. Comme les jambes des passants.

    Plus loin, appuyée sur son bâton comme sur l’épaule de son seul ami, une demoiselle laissa soupirer ses lèvres gercées.

    Ce n’était pas la première fois qu’elle assistait à un tel spectacle depuis qu’elle se trouvait sur cette terre... Plus d’une semaine passée à Stella, traversant le territoire du sud à l’est, l’avait accoutumée à voir les miséreux poursuivis car ils avaient osé tenter de survivre. Même elle avait été capable de comprendre qu’ils ne faisaient rien de mal... Ou peut-être son opinion fut-elle biaisée par l’identité du maître de ces soldats justiciers, reprenant aux pauvres les petits poissons des riches.

    Il ne lui avait fallu que dix jours pour comprendre que la famine n’a aucun principe, aucune loi. D’un autre côté, même les plus aisés, dans ce pays déchiré, peinaient parfois à finir le mois comme ils en eurent pris l’habitude. Certes. Pourtant, une truite viendrait-elle à manquer à ce point à un palais pouvant s’en offrir plusieurs fois par semaine ? Une chose pour sûre : les os du gamin saillants, même sous ses vêtements, apportaient la réponse.

    La demoiselle s’élança sur le chemin emprunté par la policière et le bandit, faisant flotter le tissu gris de sa longue cape enroulée autour du cou pour faire face à l’hiver. Malgré ses talons contre les pavés, elle ne se fit pas remarquer de la soldate stellane qui, trop fière d’avoir capturé sa cible après telle course poursuite, s’époumonait en respirations saccadées et vociférations de fierté.

    « Fait comme un rat, espèce de petit voleur ! »

    Le garçon ne se souvenait pourtant pas que le mur de cette impasse fût si haut... Il commençait à prier les dieux pour trouver une échappatoire lorsque ses yeux se posèrent sur une petite lueur d’espoir. Aux longs cheveux orangés.

    « Gargl... »

    Avant même qu’elle eût été capable de comprendre ce qui avait frappé ses côtes avec une telle rapidité, la soldate se retrouva étranglée par un fourreau, à peine quelques secondes suffisant à faire mousser le coin de sa bouche ouverte. Au début tenta-t-elle de se débattre, en vain.

    La demoiselle, en revanche, n’était pas dérangée par l’idée de faire un peu d’exercice contre pareils suppôts de Yakmund. Comme elle ne pouvait pas s’attaquer à son gouvernement dans son état actuel, apaiser sa colère par la vie de quelques sbires lui permettait de préserver une certaine satiété.

    « E-... Elle est morte ? bafouilla l’enfant au moyen d’un langage universel très fortement accentué.
    — Non, répondit la rouquine. Allez, file. Et pas un mot, je compte sur toi. »

      Salvatrice.


    Sans un mot, il s’exécuta, sa truite gigottant à chaque pas. La jeune femme soupira, par réflexe, s’enroula dans sa cape où elle cacha son épée et se tourna hors des rues du village, vers la grand’ place. Pas sans avoir préalablement poussé du pied le cadavre de la soldate en direction des poubelles les plus proches.

    Lorsqu’elle atteignit la place scindant le village de Maghni en deux, un petit clapotis répété la rejoignit. Contre les pavés frappait la jarre d’Igni, l’élémentaire de feu. Il piailla d’aise en retrouvant sa maîtresse et suivit son mouvement.

    La jeune femme, sans un mot ou un regard pour le moindre passant, traversa la cité en direction des montagnes tapies de blanc. Dans quelques heures au mieux atteindrait-elle Iceberg, quitterait-elle cette terre qui la rendait malade, bien qu’elle fît tout pour n’en rien paraître.

    Pourtant, son apparence était loin de passer inaperçue. Quand le vent portait ses longs cheveux d’un roux pâle et que quelqu’un posait les yeux dans ses azurs ou sur sa tenue, l’individu savait que le passage de cette femme apporterait quelque chose. Proche parente de la mort en ces lieux.

    Après tant de jours passés sur le territoire Stellan, elle se félicitait de n’avoir capté que l’intérêt physique des personnes qu’elle croisait sur sa route. Bien qu’elle eût évité autant que possible de passer par des villes, même des villages à moindre mesure, nul étranger était jamais assez prudent, ici. Surtout pas une étrangère dont la seule défense était l’épée.

    Cette lame dont elle se servait, soustraite à un soldat endormi la nuit où elle atteignit la première ville, ne lui avait pas porté chance au début... Après tout, jamais ne s’était-elle battue épée en main ! Mais lui si. Considérant tout ce qu’elle avait acquis de lui, disposer de facilités dues à ses aptitudes n’étonnait plus vraiment la jeune femme. Surtout si ces compétences lui permettaient de rester en vie. Maintenant, il était vrai que rien ne remplacerait jamais de véritables entraînements, un concret maître d’armes...

      Fine lame.


    Igni, alors qu’il commençait à faire froid aux abords d’Iceberg, s’enfouit avec plaisir dans les bras de la rouquine, sa jarre attachée à une corde noire officiant comme ceinture et, avec tout autant d’aise, partagea sa chaleur, transmise au reste du corps par la longue écharpe blanche de l’humaine. De temps à autre les deux nomades s’échangeaient quelques mots contre une poignée de piaillements, histoire d’instaurer un brin de bonne humeur dans le trajet qui durait déjà trop.

    Mais ce n’était que le début... Neferet se trouvait à bien plus de dix jours de voyage. Languissant de ses trois repas quotidiens, elle ne pouvait qu’espérer l’hospitalité du peuple berg.

    « J’espère que d’ici là, Mivard Drosin n’aura pas passé l’arme à gauche... » soupira la jeune femme.

    Une tout autre difficulté attendait le duo au voisinage des frontières bergs. User d’un passeur coûterait sûrement très cher mais, dépourvus de réelle magie, il s’agissait probablement du moyen le plus sûr.

    * * *

      Styx.


    Tapie derrière quelque arbre au tronc large, la femme guettait le proche horizon. Le passeur avancerait de lui-même jusqu’à leur cachette lorsqu’il aurait reçu le message d’Igni. D’après les sources, ces hommes ne se distinguaient des garde-frontières stellans que par une unique gemme rouge fichée au sommet de l’oreille droite, suffisamment petite pour ne pas attirer l’attention et cachée par une mèche de cheveux relevée à intervalles réguliers.

    L’élémentaire avait pour charge de profiter de sa petite taille afin de trouver un des passeurs et l’attirer jusqu’à la forêt où sa maîtresse attendait, encapuchonnée. Les soldats déblayaient souvent une large zone au-devant de leur poste alors les traces de sa chaleur corporelle, comme il rampait, seraient impossibles à détecter par un sillon dans la neige.

    Igni, rendu presque invisible par la couleur du sol, échapperait au regard de la rousse si elle cessait de suivre des yeux le moindre de ses mouvements.

    Après quelques minutes à grelotter sur son tapis albâtre, elle vit une silhouette militaire se mouvoir sur fond de montagnes enneigées. Il sembla prétexter à ses pseudo-collègues une forte envie d’uriner, en témoignaient les gestes gras qu’il exécutait au niveau de son bassin, valant les éclats de rires des plus sots d’entre eux.

    C’était un grand homme, tout fait de muscles, au crâne à moitié rasé, l’autre moitié tressée. Deux ou trois centaines de mètres le séparait encore de sa future cliente à la bien maigre bourse – volée à quelques soldats stellans abattus...

    Vinrent s’ajouter des exclamations de surprise, puis de stupeur, même, avant de laisser place à une panique générale, agitant les soldats autour du poste comme s’il se fût agi de l’apparition d’une créature infernale. Il n’en était rien : aucune aile, pas le moindre crâne recouvert de bosses ou d’écailles, rien s’apparentant à l’abîme, juste des mots.

    « Le roi e... roi... ! »


    L’horizon s’estompa aux yeux de la jeune femme ; tout leur devint blanc. Elle avait dû mal entendre...

    Si seulement le vent ne lui portât pas de nouveau la nouvelle, elle n’aurait jamais quitté sa léthargie avant que les gardes ne reviennent. Si Igni n’avait pas profité de la panique et de la disparition du passeur pour venir lui brûler les iris de sa flamme dansante, elle aurait sûrement manqué l’occasion de traverser la frontière nue, vierge de tout garde, comme ils étaient trop occupés à regagner leur calme.

    Certains, pourtant, portaient si ardemment leur rôle dans leur cœur que la nouvelle ne suffît pas à le leur faire oublier.

    « Eh ! Y en a qui s’enfuient !! »

    Sans se retourner, courant trop vite pour gaspiller son élan à une telle évidence, la femme comprit qu’elle n’était pas seule à avoir désiré fuir la fin d’après-midi de ce maudit pays. Des coups de feu accompagnaient les fugitifs qui ne pouvaient se cacher nulle part. Un cri signifia clairement que l’un d’entre eux n’aurait plus à s’en soucier.

    Les soldats visaient bien, sûrement par habitude de pratiquer telle activité. La poudreuse freinait les pas, eux n’avaient pas besoin de quitter leur poste...

    Quand sa capuche tomba faute au vent, la jeune femme aux cheveux ardents subit le plus d’assauts, immanquable au milieu de la vallée blanche. Sans magie, sans ami pour la guider, elle ne pouvait compter que sur ses facultés d’observation et espérer qu’un Ange veillât sur elle.

    Lorsqu’une balle lui fendit le mollet, elle roula derrière un rocher. Les monts d’Iceberg pouvaient bien être mortels, d’un mal pour un bien ils avaient également sauvé une vie.

    « Saletés... cracha-t-elle, observant avec dégoût la plaie droite et charnue, suintante de sang, qui chauffait sa peau et la neige au-dessous. Igni, surveille qu’il n’y en ait pas pour venir vérifier que je sois bien morte.
    — Puii ! »

    Mais personne ne vint.

    La rouquine pestait de ne pouvoir profiter de sa véritable trousse de premiers soins. Cantonnée à un minimum syndical, elle n’avait pas d’agrafes pour faire tenir son bandage, ni même de coton pour essuyer méticuleusement le sang qui s’étendait à ses pieds. Fort heureusement, le nerf tibial n’avait pas été touché. Capable, elle se leva précautionneusement et guetta de nouveau l’horizon, de chaque côté cette fois. Un nouveau coup de feu lui fit redoubler de prudence...

    Plusieurs kilomètres de marche aveugle et douloureuse écoulés, la fatigue et la tempête commencèrent à poindre. Au-devant, l’horizon prenait bien vite fin. Et nulle utilité à regarder vers l’est pour tenter d’apercevoir quoi que ce fût par-delà les montagnes les plus hautes et pâles. Il suffisait de savoir que s’y étendait le territoire de Joya pour cesser de s’y intéresser.

    En tout cas, il y avait mieux à faire. Comme survivre.

    Igni sentait que sa maîtresse forçait plus qu’elle ne pouvait se le permettre. Il tentait de la prévenir, la sommer de trouver un abri pour se reposer... en vain. Les prunelles azur de la jeune femme ne voyaient rien d’autre que la neige, ne fixaient rien d’autre, comme si tout ce qui n’était pas blanc n’existait pas autour d’elle.

    Sa respiration de plus en plus lente ne sembla pas l’alerter.

    Pas plus que le vertige qui anéantit sa conscience.

    * * *

      Brume.


    Il n’y avait aucune trace de magie, dans ce village berg niché au creux d’une forêt de pins. Avec le temps, les habitants, dont les combattants habiles chassaient le lycaon et la vouivre au moyen d’une technique de combat entretenue depuis des siècles, avaient su s’accoutumer.

    Souvent, on y voyait la poudreuse s’envoler sous les lames d’un traîneau à chiens. Ici, seize belles bêtes, blanches au point d’en faire pâlir les plus hauts sommets d’Iceberg, puissantes et rapides, comme il leur était demandé. D’autant plus lorsque le véhicule conduisait une personne dont l’état pressait. Dans ce recoin d’Iceberg, l'on ne badinait pas avec la santé. Car il n’y avait pas de magie pour se sauver.

    Les enfants sortaient de leurs chambres, excités par le bruit de la neige soulevée qui, habituellement, leur apportait gibier et légumes d’hiver poussant vers les premiers semblants de plaines stellanes. Et d’ordinaire, ils acclamaient les chasseurs, lesquels jouaient le jeu de l’héroïsme car ils se savaient vus comme des modèles.

    Pourtant, cette fois, les chasseurs ignorèrent les exclamations de joie bien vite mues en interrogations ouvertes à propos de ce qui se passait.

    Des quatre hommes présents, deux se chargèrent de transporter la cargaison habituelle, les vivres. Un autre, plus petit, se précipitait, les mains prises d’un pot, au côté du plus grand de tous, brun et mat. Lui portait dans ses bras, comme si c’était une plume, une couverture, ou plutôt son contenu, et se dirigeait à grandes foulées vers un chalet de bois foncé.

    Lorsque tout fut déposé à l’intérieur, soit sur le lit parfaitement fait, soit sur la commode juste à côté, seul le grand homme mat resta dans la pièce. Il se rendit au fond de la pièce, dans la cuisine, et entreprit de faire bouillir de l’eau. Pour ne pas rester inactif tandis que la physique faisait son travail, il sortit d’un tiroir une trousse de soins et la déposa sur le bord droit inoccupé de la commode.

    Son premier travail fut de couvrir correctement cette jeune femme inerte aux longs cheveux mandarine et vérifier, zone par zone, l’état de son corps. Quand il constata qu’aucune autre blessure que celle de sa cheville n’était à déplorer, il changea de patient.

    Cette créature semblait prisonnière d’un lourd sommeil. Son corps était rigide alors que tout en lui rappelait un slime ou tout autre espèce de monstre gélifié... que l’homme ne connaissait pas outre-mesure. Bien sûr, il ne fut pas assez sot pour ne pas comprendre qu’un lien unissait la créature à la fille comme lui-même était uni à ses chiens de traîneau. Cette demoiselle était magicienne et il s’agissait de son familier.

    Le grand homme se contenta de couvrir le corps brunâtre de la créature, dans l’espoir que ce fût suffisant.

    L’eau alors frémissante imprégna immédiatement un linge puis le front de la jeune femme, ses joues, ses lèvres parées d’un mauve inusité. Un soupir fut poussé.

    Cette fille devait partir d’ici au plus vite avec son familier.

    Au moins s’ils voulaient survivre.

    * * *

      Salvateur.


    Une main redevint mobile. D’un geste hasardeux, ses phalanges s’articulèrent, enserrant un pan de couverture avec une bien maigre force. Une fois le tissu évalué, le bout des doigts s’aventura un peu plus loin en tapotant le matelas, comme s’il cherchait à en saisir la provenance. À vrai dire, ces mêmes doigts s’attendaient au froid, à l’humidité de la neige éternelle... Surpris de ne pas trouver ce qu’ils présupposaient, ils se crispèrent et envoyèrent les fruits de leur enquête au cerveau.

    Alors Zina se releva en sursaut.

    Ce ne fût pas une nouveauté que de se réveiller dans la maison d’un inconnu après s’être évanouie. De toute manière, la perte de conscience apparaissait comme une signature de la magicienne, comme un des talents dont elle se serait bien passé.

    Voilà pourquoi elle ne paniqua pas particulièrement au milieu de cet environnement étranger, préférant s’y accommoder en appuyant son dos contre les épais coussins de plumes.

    La jarre d’Igni reposait sur une commode laquée à droite du lit. Le petit être n’était pas à l’intérieur et Zina s’en inquiéta, voilà pourquoi elle l’appela et, aussitôt, un piaillement se fit entendre. La petite couverture posée sur le meuble vrombit alors et Igni s’en éjecta pour venir s’écraser contre sa maîtresse.

    « Puiiii ! Pu-pui, pu-pui ! »

    Qui signifiait « Ni-Na, Ni-Na ! ».

    L’intéressée ne put retenir un sourire à l’attention de l’élémentaire venu, éteint, se blottir dans ses bras, la réchauffant de corps et de cœur. Toutefois, une certaine tristesse se dégagea de ses propos.

    « Je t’ai déjà dit que je n’étais pas Nina, Igni...
    — Puiiii... sanglota le petit être en jetant à sa maîtresse un regard abattu.
    — Enfin je... Mais... Enfin c’est moi mais... pas tout à fait, alors... tenta Zina, le cœur brisé. Ne pleure pas, Igniii... On va trouver un moyen, hm ? C’est pour ça que nous faisons tout ç... Mais ne pleure paaas... ! Tiens, je vais te raconter une histoire que cette situation m’évoque. Tu veux ? Bien. Avant de connaître Zélos et l’existence du Hvergelmi-... Oups. »

    C’est ainsi qu’ayant oublié les conséquences sur l’élémentaire de la simple évocation de sa dimension natale, alors détruite avec tout ce qu’il connût, Zina passa de longues minutes à tenter de le consoler. Sa faute rachetée suite à un gros câlin de réconfort, elle poursuivit son histoire, prenant cette fois garde à son vocabulaire.

    « Je me suis réveillée dans une taverne, à Minstrel. La famille à qui l’établissement appartient m’avait trouvée évanouie sur leur petit lopin de plage, à moitié dans la mer.
    — Pui puiiii... sermonna Igni.
    — Comment ça, "tu es trop imprudente" ? Pour ta gouverne, mon bateau a fait naufrage après qu’il a été atta... Attends, n’était-ce pas plutôt accidentel ? Je ne sais plus... »

    Pensive, Zina tentait de remettre ses souvenirs en ordre. Ils n’étaient pourtant pas si lointains et aucun médecin lui avait jamais dit qu’elle souffrait de problèmes de mémoire... Pour autant, rien ne venait. Aucune image, aucune explication vraisemblable ni quoi que ce fût d’autre.

    Au lieu de ce qu’elle recherchait, d’autres représentations lui apparurent.

    Comme la fois où elle avait été vaincue par l’Élivàgar de la foudre, dans la mine d’électrolithe. Le combat avait été rude mais à force de persévérance, la jeune fille aux cheveux hérissés finit par admettre sa défaite.

    « Ou lorsque cette femme m’a invitée dans sa chambre, à la taverne, et que nou-... (Zina s’empourpra et cria, sa tête en étau entre ses mains crispées.) Mais ce ne sont pas mes souvenirs ! Quelle horreur, pourquoi faut-il que j’aie ces images en tê-... Aaaah !!
    — Puiii ?
    — N’insiste pas, je ne décrirai pas ce que... Mais disparaissez, je ne veux pas savoir ça, je ne veux pas VOIR ça ! »

    Dans sa tête défilaient les souvenirs accumulés par Zélos à Mushur, en Minstrel. C’était la première fois que l’esprit du magicien se manifestait. Depuis son réveil dans les vallées stellanes, l’âme de Nina avait dominé le corps de Zina. Si plusieurs particularités comportementales furent observées, jamais la voix de Zélos ne résonna tout du long.

    « Ce n’est pas bon du tout, nos esprits se mélangent, je vois ses souvenirs tout en perdant des miens... Igni, nous devons nous hâter vers Desierto, il ne faudrait pas que trop attendre nous empêche de retrouver nos deux corps. Allons dehors chercher un habitant... »

    Le son d’un verrou sortit les partenaires de leur bulle. Apparut alors un homme, grand, mat et brun, dont le seul œil apparent les toisait. Son cache-œil et sa tenue tribale, ses longs cheveux et sa plume en guise d’unique boucle d’oreille lui donnaient un aspect sauvage et majestueux tout à la fois. Comme le chef d’une meute. Enfin, d’une tribu.

    « Tu es donc réveillée. Tant mieux, ça me facilitera les choses. » soupira-t-il sans pour autant faire montre de quelque animosité que ce fût.

    Pour quiconque d'un peu sensible aux apparences et, notamment, réceptif à l’intimidation que certaines pouvaient causer, l’homme était de ceux qu’un regard abattait en une seconde à peine.

    Lorsqu’il s’avança, attrapant au vol une chaise faite main autour d’une table du même acabit, Igni eut un mouvement de recul et se lova contre la clavicule de sa maîtresse. Assis, l’homme tendit la main vers lui, lentement, fixant son regard doré sur l’élémentaire apeuré. Zina n’en paraissait rien mais était prête à se saisir de son poignet au premier geste manqué.

    « Quelle est son espèce ? »

    Igni rouvrit ses yeux au contact de doigts épais et rugueux sur son corps. Le pouce de l’homme glissa contre l’étrange matière gluante mais antiadhésive, à la fois sèche et mouillée, et commença à caresser la créature. Celle-ci accepta de se laisser faire, au point même qu’elle s’émancipa de la protection de Zina pour rejoindre cet étranger.

    « Un simple élémentaire raffolant de gratouilles, expliqua simplement Zina.
    — Les espèces magiques ne viennent pas chez nous. C’est la première fois que je vois un animal de ce genre. »

    Le ton calme. Un léger sourire aux lèvres. Zina se surprit à détailler son visage alors détendu. Beaucoup moins intimidant. Durement sculpté, il n’en demeurait pas moins entretenu. Sa barbiche était propre et nette et elle enviait l’inaltération de ses lèvres par le froid. En comparaison, elle caressa les siennes : gercées. Il n’en fallut pas plus pour se rappeler les bonnes manières.

    « Je vous dois des remerciements pour m’avoir amenée ici.
    — Tu as eu de la chance que notre traîneau s’arrête non loin de toi. Un de nos chiens t’a reniflée et nous t’avons trouvée, presque morte de froid dans la neige, cette créature à côté de toi. Sans vouloir être indiscret, pourquoi errais-tu dans les vallées berg sans aucun équipement ? »

    Zina hésita à inventer un prétexte pour ne pas avoir à rendre de compte à un inconnu. Ou simplement dire la vérité, omettant certains détails.

    « J’ai fui Stella, tout simplement. Mais je ne savais pas où j’allais, j’errais à l’aveugle. Igni me disait qu’il nous fallait trouver un abri mais je n’ai rien voulu entendre...
    — Cet Igni est très intelligent, il semblerait, sourit brièvement l’homme qui avait provoqué les roucoulements de l’élémentaire. J’oubliais presque : je suis Galahad, chef de la tribu des Schnéi.
    — Zina. Juste Zina, simple fugitive et aventuriè-... (Son pouls s’accéléra.) Où est mon épée ?
    — À côté de la commode. Tu es mage, n’est-ce pas ? Il n’y a que les magiciens pour posséder un familier aussi spécial.
    — (La jeune femme soupira, tant rassurée pour son épée qu’inquiétée pour son état.) Eh bien... en théorie. Je ne peux plus utiliser la magie. »

      Galahad.


    À ces mots, Galahad ferma ses paupières, comme s’il s’attendait à pareille réponse. Perplexe, Zina exigea tacitement une explication poussée. Comment un chef de tribu berg aurait-il pu comprendre la raison de cet état presque anæthernanique ? C’était autre chose, forcément.

    « Repose-toi jusqu’à demain et nous reprendrons cette conversation. (Avant que Zina ne pût s’outrer de cet ordre, il se leva et appuya, péremptoire.) La santé n’est pas une option dans le froid d’Iceberg.

    * * *

      Réveil.


    Après son réveil aux alentours de midi, d’autant plus surprenant que Zina avait rechigné à se reposer, prétextant qu’elle allait on ne pouvait mieux, elle trouva un repas chaud sur la table du séjour, couvert d’une cloche de fer toute cabossée. Galahad l’avait fait lui-même d’après les pattes de mouche laissées juste à côté et si ce n’était pas un fin cuistot, le geste comme la nourriture furent fort appréciables.

    Le chef du clan avait apporté à Igni, sur les recommandations de Zina, une boule de fer appartenant au forgeron du village pour que l’élémentaire puisse s’occuper. Une fois repue, la jeune femme laissa donc son familier jouer avec sa boule tandis qu’elle sortait, bien couverte, à la recherche d’informations. De toute façon, elle ne comptait pas quitter le village sans un mot à Galahad : autant faire d’une pierre deux coups.

    Enroulée, outre sa cape habituelle, dans une fourrure prêtée par son hôte, Zina chercha un habitant auquel poser ses questions.

    Sans disposition précise, les chalets se succédaient, tous similaires en couleur, taille et forme, chacun recouvert de quantités de neige qu’il était inutile de déblayer. Outre les pins incalculables officiant comme principale végétation, quelques branches fichées dans le sol provenaient d’arbres aussi morts que les rayons du soleil. La fumée des cheminées avait beau s’entremêler avec la brume et les troncs desséchés, l’atmosphère du lieu était paisible et mystérieuse mais ne respirait certainement pas la crainte et la désolation.

      Village Schnéi.


    Au contraire, voir les enfants jouer dans la neige comme si elle ne tombait qu’une fois tous les hivers, les quelques personnes âgées ragoter sur des rochers froids comme s’il se fût agi d’un canapé de cuir et les combattants s’entraîner tapissaient le lieu d’une aura chaleureuse.

    Zina se sentait presque comme dans un lieu familier. Alors elle pensa à Æternitas et un malaise emporta ses pensées. Pour s’y soustraire, la magicienne s’approcha de ces dames sur leur banc de pierre, face à deux vieillards jouant à jeter des boules de bois selon les règles d’un jeu inconnu.

    « Bonjour... tenta Zina. Puis-je m’asseoir avec vous quelques minutes ?
    — Oh, c’est toi la jeune fille que Galahad a ramenée de la chasse ? On peut dire que personne ici ne s’attendait à un tel gibier, plaisanta la plus rabougrie des deux. Assieds-toi donc, mon enfant ! »

    La demoiselle se présenta et obtint en retour des noms qu’elle n’aurait sans doute pas à garder en mémoire. Avant de poser ses questions sur le village, Zina se dit qu’il serait plus subtil de parler de l’activité des deux papis en guise de transition.

    « À quoi donc jouent ces messieurs ?
    — On appelle cela la pétanque. Ça ne vient pas de chez nous, mais c’est très prisé, même chez les jeunes du village. D’ailleurs, ça fait du bien de voir que la jeunesse s’intéresse un peu aux antiquités comme nous, haha ! rit la seconde.
    — Je ne suis pas Berg, à vrai dire je ne connais même pas très bien le pays. Vous dérangerais-je en demandant si vous voulez bien m’en dire un peu plus sur la tribu Schnéi ? »

    Vraisemblablement, la loi universelle disposant qu’une personne âgée prend plaisir à parler du terroir était fondée car les deux mamies parlèrent, sans cesser de guetter leurs homologues masculins jouer à la pétanque, et parlèrent même abondamment. Très vite, les informations commencèrent à éveiller le plus grand intérêt de Zina.

    « Nous avions une reine, auparavant, tu sais. Notre tribu vivait alors au sommet d’une montagne, à vingt lieues d’ici, le Mont Schneewiger de son nom. Il y aura deux cents ans dans deux jours, cette reine a pourtant été maudite et, avec elle, toute notre tribu.
    — Tous les quarante ans, reprit la plus rabougrie, le chef du village se rend sur cette montagne accompagné de deux camarades dans le but de rompre la malédiction. Demain est le jour où mon petit Galahad partira à son tour, car à aucun autre moment de l’année ne s’ouvre la barrière qui protège la montagne.
    — À cause de cette calamité, l’intégralité du domaine Schnéi a été privé de magie. Tout se trouve sur la montagne où règnent tant de monstres et créatures maléfiques qu’aucun des quatre chefs précédents n’est revenu vivant.
    — Les Schnéi naissent sans magie. Les animaux du domaine n’en disposent pas non plus, et... »

    Telle une lame aiguisée, une voix grave et profonde rompit la phrase de la grand-mère pour la poursuivre à sa place.

    « Et les magiciens, ne pouvant pas régénérer leur magie, ne peuvent survivre à un trop long séjour ici. Si tu ne peux utiliser la magie, Zina, c’est parce que tu as pénétré sur notre terre qui en est dépourvue. C’est pourquoi je pars demain à l’aube : c’est à moi que revient la charge de rompre la malédiction.
    — Sois prudent, Galahad...
    — Je n’échouerai pas, maman. »

    S’éloignant du regard triste de celle qui était sa mère, Galahad arborait un regard décidé. Zina le suivit, une idée derrière la tête.

    « Prenez-moi avec vous. »

    Le ton ferme employé n’avait pas laissé le chef de clan indifférent. Pour preuve qu’il s’arrêta net devant la porte de sa propre maison.

    Si le domaine de la tribu des Schnéi était privé de magie et que l’origine de ce mal se trouvait dans le château originel, alors elle voulait s’y rendre aussi. Peut-être pour obtenir des réponses, au moins pour espérer dénicher quelque piste. Tout était bon à prendre lorsqu’on voulait se défaire soi-même d’une forme particulière de... malédiction.

    Galahad la mit en garde. Cette zone n’était pas des plus sûres pour une magicienne. Même si Zina ne s’en préoccupait guère : après tout, sa privation æthernanique n’était initialement pas due à cet environnement...

    « Outre les animaux sauvages que nous risquons de rencontrer sur la route, la montagne pullule de monstres en tous genres. Tu es sûre que tes capacités de combat « humain » te seront suffisantes ? »

    Zina avait redouté cette question. Clairement non, elle n’était sûre de rien. C’étaient les capacités martiales acquises de Zélos qui lui avaient permis de manier l’épée depuis bientôt deux semaines ; de plus, elle avait pris garde, en Stella, de se battre le moins possible. Néanmoins, répondre par l’affirmative serait probablement son seul ticket pour le Mont Schneewiger.

    Alors elle se redressa, toucha le pommeau de son épée volée et répondit avec fermeté.

    « Amplement. »

    * * *

      La forêt de pins.


    Ils ne partaient pas en traîneau. Leurs six pieds comme seuls véhicules. Seul Igni avait la chance de pouvoir voyager sur une épaule ou une tête. Oh, il aurait bien pu prendre sa forme de flammèche également, néanmoins, sans magie, c’était inespéré.

    L’homme qu’avait choisi Galahad pour cette expédition s’appelait Olomon. C’était un grand blond à mèche et au visage sculpté par un moule carré. Sa tête ne revenait pas à Zina mais il ne s’agissait que d’un effet secondaire de son inimité pour la personne tout entière. Pour ne pas rompre le semblant d’ambiance – silencieuse – qui ceignait le groupe depuis le début de la marche, elle intériorisait ses sentiments mais le rustre marchant à ses côtés en reluquant sa plastique dans une discrétion sans faille faisait bouillir son sang.

    À l’aube, quand ils s’étaient rencontrés et qu’elle avait adossé le bagage contenant les vivres, Olomon avait cru bon et intimiste de plaisanter, constatant prétendument avec humour que si c’était trop lourd, "la princesse pourrait le confier à ses gardes du corps".

    Nina étant majoritairement aux commandes du corps de Zina, le moindre travers pouvait influencer la vision qu’elle avait d’un étranger. Pour celui-ci, il avait suffi d’une bouche et d'yeux. Et de l’avoir appelée "princesse".

    De temps à autres, Olomon s’amusait à faire tournoyer sa hache via des figures maîtrisées.

    « Béotien. » pensa Zina, s’aidant de tout le mépris dont elle pouvait faire preuve à l’égard d’une personne.

    Suite à la deuxième heure de marche, Galahad assura qu’il était temps de prendre la première pause. Le froid était devenu mordant en peu de temps. Avant de dresser le camp à la moitié du chemin, les aventuriers avaient beaucoup de temps devant eux, voilà pourquoi, toutes les deux heures, le chef décida qu’une heure de repos serait prise.

    Igni ne pouvait certes utiliser la magie mais même l’absence d’æthernanos fut incapable de venir à bout de sa nature. Aussi profitait-il de sa chaleur pour la partager à Zina, laquelle acceptait jalousement. Afin de tenir le coup sur les quelques douze lieues restantes, le familier était une bénédiction pour un étranger aux déserts de glace d’Iceberg. Surtout lorsqu’il fallait en parcourir près de vingt au total, quatorze en une seule journée.

    « Nous n’atteindrons pas les hauteurs avant demain, c’est certain, affirma Galahad lors de la deuxième pause tout en dépliant une carte. Si tout va bien, nous arriverons assez tôt ici pour bivouaquer, ce qui nous laissera le temps de chasser un peu pour arrondir un peu nos vivres. »

    Lorsqu’ils repartirent d’un pas reposé, la tempête de neige avait doublé d’intensité. L’avantage pour Zina, qui avait enfoui son corps dans son écharpe de la tête au bassin, fut de ne plus avoir dans son champ de vision la tignasse blonde d’Olomon, lequel semblait s’être lassé de ses rustreries, y préférant une discussion inaudible avec Galahad au-devant. La rouquine marchait plusieurs mètres derrière, muette et sur ses gardes. Prête à dégainer au moindre bruit suspect.

    Comme celui qu’elle entendit dans son dos au moment même où elle y songea.

    Dans un réflexe défensif, elle s’accroupit en même temps que son épée fendit l’air et, décrivant un geste circulaire, trancha sans hésitation quoi qui se trouvât dans son dos.

    C’était un loup gris. Son flanc strié d’une fissure pourpre, il teintait la neige de son sang, couinant et pris de spasmes. Galahad s’était précipité pour voir si Zina allait bien mais la jeune femme était déjà postée au côté de l’animal, le menaçant de ses yeux et de la pointe de son épée. Elle évaluait la situation.

    « Une femelle. Chef de meute, éclaira-t-elle comme si elle avait déjà vécu cela plusieurs fois auparavant. Ses louveteaux ne sont pas loin, on les entend couiner. Galahad, voulez-vous bien me donner la boîte de premiers secours ?
    — Et gâcher des bandages qui pourraient nous servir à nous ? déplora Olomon.
    — Tu devrais avoir un tant soit peu d’empathie pour le règne animal auquel tu appartiens, pour rappel. Sauf si tu tiens jusqu’au bout à ce que j’estime ta valeur au-dessous encore de celle du moustique. Et les moustiques, déjà, je les écrase. »

    Galahad aurait juré que la tempête de neige s’était intensifiée de nouveau. Il décocha un sourire en coin, sachant pertinemment que les femmes avaient tendance à ne pas aimer Olomon – lequel avait pâli, ne s’attendant pas à une telle agressivité de la part de la donzelle qu’il guettait peu de temps avant.

    Après que Zina eut pansé la louve temporairement apprivoisée – par un biais d’intimidation –, l’animal courut se réfugier dans les fourrés. La jeune femme soupira. Elle avait semblé maîtriser la situation, mais soudain, les doutes la rongèrent. Et si la louve mourrait de sa blessure ? Pas que tuer fût une corvée psychologique pour elle, mais il s’était agi ici d’un simple animal, pas un mage ni un monstre, défendant son territoire.

    Elle attrapa la main que Galahad lui avait offerte pour se relever et la marche put continuer. L’homme avait décidé de rester au côté de Zina sur le chemin. Ils ne discutèrent pas beaucoup, mais l’œil du chef de tribu était dubitatif concernant la magicienne-sans-pouvoirs.

    * * *

      Bivouac.


    Le camp avait été dressé, une fois la neige déblayée, dans un petit espace intersylvestre. Zina s’était chargée de monter les tentes tandis que Galahad entretenait son feu et qu’Olomon chassait. Il était près de 21h, nuit noire, mais la jeune femme était fascinée par la capacité des deux Schnéi à agir comme en plein jour.

    Elle avait au début craint qu’il fût dangereux d’exhiber pareille source de lumière qu’un feu de camp, néanmoins Galahad l’avait rassurée : sa tribu était la seule à vivre sur le domaine. Quant aux animaux de compagnie, il avait pu juger des réflexes de Zina les concernant, d’autant qu’un tour de garde serait organisé. Le feu pouvait être allumé sans crainte. Et puis, sans cela, ils mouraient certainement de froid...

    Tout en martelant la dernière sardine de sa propre tente – un patchwork de morceaux de peau d’ours tendu comme on le pouvait et pas plus haut qu’un enfant de six ans –, Galahad décida de rompre le silence afin de réchauffer l’atmosphère. Il n’aimait pas que tous se comportent comme des inconnus. Zina sembla réceptive malgré sa fatigue mordante comme le froid de l’hiver berg.

    « D’où viens-tu, Zina, exactement ? Tu m’as dit que tu fuyais Stella, mais en es-tu originaire ? Tu n’as pas l’accent. »

    Le brun s’aventurait sur le terrain des questions personnelles... La magicienne-sans-pouvoirs comprit qu’elle devait rester vigilante, en dépit de sa fatigue, afin de ne pas trop en dire à son propos.

    « Je viens de Fiore, en effet. Mais une mésaventure m’a portée à Stella. Je n’allais pas rester croupir dans ce pays... Je ne pouvais tout simplement pas. D’ailleurs, n’avez-vous pas trop de problèmes avec eux ? Après tout votre territoire n’est même pas à une lieue du leur.
    — Cela peut paraître étonnant mais non. Quand je suis devenu chef de clan il y a trente ans – j’en avais douze –, feu mon père, n’avait lui-même jamais eu affaire à eux. Je pense que notre terre effraie Stella qui ne peut y envoyer ses mages. Et nos guerriers sont plutôt réputés pour leur talent. Du coup, le pays est sans doute devenu indifférent à la question et c’est pour le mieux.
    — Votre père... Est-il mort quarante ans auparavant, lors du dernier assaut pour le Mont Schneewiger ? demanda Zina plus par principe que pour connaître la réponse qu’elle imaginait déjà aisément.
    — ... Oui. Et comme mes autres aïeux avant lui depuis deux cents ans. Un père, à chaque fois. »

    Le concept de père était vaste, pour elle, et la voilà, discutant avec un homme qui, comme son ascendance, n’avait quasiment jamais connu son géniteur.

    « Et vous, Galahad... Pensez-vous réussir ?
    — Je suis plutôt confiant. J’ai un objectif qui me pousse à vaincre cette malédiction coûte que coûte. Si j’ai embarqué Olomon en dépit de son comportement – dont je m’excuse en son nom auprès de toi – c’est parce qu’il s’agit en réalité d’un guerrier fort qui n’aura pas peur des monstres quand il les verra. (Il marqua une pause.) Je veux voir la magie. Je veux que ma mère voie la magie, elle qui n’a jamais pu quitter le domaine. Et je... veux un enfant. Si je n’en ai pas aujourd’hui c’est pour me donner la force de vaincre la malédiction et vivre encore après-demain. Et pour que cet enfant n’ait pas à subir cela à son tour. »

    Zina resta muette. Toute discussion à propos d’un père lui rappelait le sien, tant haï. Haine que l’histoire de son passé, lorsqu’elle l’eût connue, l’avait emmenée à remettre en cause. Chose qu’elle vivait mal, intérieurement, chaque fois qu’elle y songeait – voilà pourquoi elle ne le faisait pas. Pour penser à autre chose, elle caressa Igni, dormant enroulé dans son pot.

    C’est ce moment que choisit Olomon pour rentrer au camp, guilleret, fier d’avoir ramené sa laie ensanglantée sur le dos.

    « Bon appétit ! » chantonna-t-il.

    * * *

    Le beau milieu de la nuit.

    Zina se lève, embrumée. Igni et Olomon dorment. Galahad fait sa garde, il est assez loin, il ne voit pas la jeune femme s’éloigner du camp.

    « Le château est par-là... » murmure-t-elle à elle-même.

    Elle n’est pas couverte. Elle ressent le froid mais n’y prête pas attention. La neige prête pourtant attention à elle.

    Ses pieds avancent, presque seuls, presque droit.

    Là, elle se retourne brusquement. Elle croit avoir entendu quelque bruit étrange, mais comme rien ne se passe de nouveau, elle l’oublie.

    Après, elle répond à une question qu’on ne lui a pas posée.

    « Non, ça va... »

    Un peu plus loin, un dénivelé l’attire. Le paysage est beau, au-devant, éclairé par la lune puisqu’il n’y a plus d’arbre vivant sur plusieurs mètres.

    Mais pourquoi voit-elle Zélos marcher sur l’air, juste là, en face ?

    « Zélos... Ne saute pas... » sanglote-t-elle.

    Une nausée la prend. Tout part sur le sol, une vingtaine de mètres plus bas.

    Quand elle se relève, c’est Nina qu’il voit.

    Allongée sur l’air, tout échevelée, pleine de blessures et de bleus et de sang.

    « Nina, non ! Tu n’aurais pas dû... Tu n’aurais pas dû t’interposer... Tu m’entends ? Tu m’entends ? Nina... »

    Il faut qu’il aille la chercher, sinon elle ne l’entendra peut-être plus jamais.

    Maintenant qu’il a réussi à lui revenir... Pourquoi partir encore...

    Tout doit cesser...

    Il doit la retrouver...

    ... Ou elle mourra elle aussi...

    « Je ne veux plus mourir Nina... »

    Un pied devant l’autre, presque droit, devant lui, vers l’air, vers Nina.

    « Alors ne meurs pas à ton tour... »

    Puis elle atteint le bord. Si elle ne se dépêche pas, Zélos sautera.

    Sa gorge se serre. Elle ne respire plus.

    Deux voix résonnent

    « Pourquoi devrais-je encore tout perdre ? »

    Le miroir se brise.

    « Puiii !
    — Zina ! Enfin, que t’arrive-t-il ?! Est-ce que tout va bien ? Tu es glacée... »

    Galahad paniqua en voyant, grâce à sa torche, les lèvres violettes et sèches de la jeune femme perdue, désorientée, incapable de gestes ou de parole, pas même de se tenir debout sans son aide. Il fallut la porter. Le poids d’Igni sanglotant sur sa poitrine n’empêchait pas Galahad de courir vers le camp pour réchauffer Zina.

    by Nina

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    Re: [Entraînement 15] Symbiose par Nina Andersen le Dim 07 Jan 2018, 14:27
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    ENTRAÎNEMENT 15 ♦ SYMBIOSE (PARTIE 2)


    * * *

      Hâtons.


    Le brun l’avait réveillée avant l’aurore, au matin. Le départ avait lieu très tôt cette fois-ci, car la barrière se refermerait au coucher du soleil, vers 17h.

    Tandis qu’Olomon, aidé à contrecœur par Igni, pliait le camp, Galahad demandait des explications à Zina qui se sentit contrainte de lui donner. Seulement, elle lui fit d’abord promettre de n’en parler à personne. Elle acceptait d’avoir confiance en lui pour cela, de toute façon elle n’avait plus le choix. Même si c’était dur.

    « Je... Il se trouve que je suis deux personnes, en réalité. Je me suis réveillée ainsi à Stella, dans un corps qui n’est pas le mien mais un mélange de deux chairs et âmes. La mienne et celle de mon compagnon de voyage. Je préfère ne pas parler du facteur qui nous a conduits à fusionner, mais je peux au moins dire que ça n’arrivera plus à personne. Enfin, pas par cette voie-là. C’est également la vraie raison pour laquelle je ne peux utiliser la magie.
    — Et son absence alentour n’aide à rien... C’est sûrement le manque qui t’a fait perdre la tête, tout à l’heure.
    — Je... Je doute que ce soit la seule raison. Plus nous approchons du but, plus un sentiment étrange grandit en moi. Il me dit quelque chose, mais je peine à m’en souvenir...
    — Alors partons pour le Mont Schneewiger au plus vite. »

    Galahad avait accepté sans sourcilier les explications fournies par la magicienne-sans-pouvoirs. Il n’avait jamais eu directement affaire à la magie, même en s’aventurant au-dehors des terres Schnéi... Pour lui, elle était capable de tout, alors pourquoi pas de fusionner deux individus. Cette présomption était sûrement plus fondée qu’il ne le pensait.

    La tempête de neige s’était calmée et seuls quelques flocons tombaient encore. La nuit, outre l’incident, n’avait pas été si terrible, mais le malaise de Zina s’intensifiait au fur et à mesure que le groupe approchait de l’ancien village de la tribu. Igni le ressentait, aussi se lovait-il contre sa maîtresse pour la réchauffer de corps et de cœur, comme il en avait l’habitude.

    Aux alentours de 11h et en ayant levé le camp à six, le groupe atteignit les Hauteurs de Keelt. Devant eux s’allongeait un pont de bois peu amène dont certaines planches flottaient déjà au vent dur et glacé des altitudes.

    Lorsqu’il fallut néanmoins le traverser, les cinq dernières lames s’effondrèrent sous le poids de Galahad qui avait insisté pour fermer la marche. Rattrapé par la poigne de Zina, ils s’échangèrent un sourire complice avant que le chef de tribu ne soupire quant à la destruction du pont. Pour la jeune femme au moins, ils étaient quittes !

    Une chose pour sûre : c’était des Hauteurs de Keelt que l’on voyait le mieux le village originel, sur son pic abrupt et sous son ciel corbeau. La neige était moins dense sur les Hauteurs mais le verglas s’y trouvait en abondance, rendant le terrain risqué. Le sentiment de sécurité que les barrières bordant la falaise, du même bois que le pont, auraient dû apporter était inexistant.

      Hauteurs de Keelt.


    Le pas vif, ils arrivèrent au pied du Mont Schneewiger juste après le zénith, à peine visible à cause des nuages noirs menaçant les cieux. Fort heureusement pas au-dessus du palais, d’autant que le vent les en éloignait.

    « Vous êtes tous prêts ? s’enquit Galahad en dégainant une paire de poings de combat. À partir d’ici, c’est notre vie que nous risquons. »

    Zina, Olomon et Igni acquiescèrent à l’unisson. Le blond, sérieux et déterminé, semblait à cet instant être une tout autre personne.

    « Alors pour la mémoire de ceux qui ont échoué ici, puissions-nous rompre cette malédiction ! »

    Olomon jeta les paquetages sur le bord de la porte de bois verni marquant l’entrée de la zone magique. Il leur parla comme à des Hommes pour leur promettre de revenir les chercher, puis s’empara de sa hache et commença à courir derrière son chef.

    « Tu vas pouvoir sortir de ton pot, ici, Igni. Allez, vole, ne perdons pas de temps ! »

    La pente était raide mais leur détermination demeurait inébranlable. Du moins... jusqu’à la moitié du chemin, où il fallut faire une courte pause pour Zina. Mais le répit fut de courte durée quand des monstres, semblables à des gobelins auxquels ont aurait troqué le vert marais contre une couleur bleu roi, attaquèrent le groupe en bondissant de rochers en rochers.

    Il allait sans dire que le terrain était peu avantageux. Son épée en main, Zina en trancha un comme si c’était du beurre. Le second qui fondit sur elle fut propulsé du plat de la lame et rôti par le souffle ardent d’Igni.

    Les Schnéi, de leur côté, semblaient avoir été formés pour combattre des monstres toute leur vie, et sûrement Galahad l’était-il. La puissance de ses coups de poing ne pouvait être confondue avec celle d’un humain que par un œil malhabile et peu affuté. Mais l’adrénaline officiait plus certainement sur lui comme les plus intenses des flux æthernaniques.

    Pour le moment, aucun monstre n’avait utilisé la magie. Ce n’est qu’arrivée au dernier tiers avant le grand portail du palais qu’un malaise prit Zina, laquelle ne vit pas une liche lui jeter un sort de feu.

    Elle crut bien qu’elle chuterait.

    Mais Igni s’était interposé.

    « PUIIII !
    — Igni ! »

    Olomon, qui se trouvait derrière, rattrapa Zina et l’empêcha de glisser jusqu’en bas de la montagne, mais la jeune femme se délogea férocement et se précipita sur son familier. Igni brûlait d’une intense flamme qui n’aurait pas dû être rouge. Ce temps précieusement gagné par la petite créature permit à Galahad et Olomon, en chœur, de détruire la liche qui s’abattit sur les rochers avant de s’évaporer.
    Peut-être à jamais.

    « Ça suffit, je ne veux plus être sauvée pour aujourd’hui. » déclara Zina d’une voix d’outre-tombe après avoir caressé un Igni éteint pour l’occasion.

    Son mécontentement se révéla d’autant plus lorsque, avançant sans détour vers le sommet du Mont, elle embrocha tous les gobelins se trouvant sur son passage, les dégageant de sa lame via un geste sec sans même daigner leur accorder un regard.

    Les deux hommes – et Igni – haussèrent les épaules – sauf Igni – et marchèrent hâtivement sur la trace des pas agressifs de la demoiselle.

    * * *

      Le Village Originel.


    Traverser les grandes portes du palais fut chose aisée : elles étaient déjà ouvertes. À l’intérieur s’ouvrait une pièce circulaire immense, complètement démesurée, donnant lieu sur deux salles adjacentes. Sans porte pour les fermer. Le froid avait pris possessions des murs grands et vides et de tout ce qu’ils préservaient. Pourtant, aucune présence hostile ne semblait tapie dans l’ombre.

    Sur la paroi s’enroulait impérieusement un escalier, brisé çà et là mais toujours praticable. Il traversait le plafond par une alvéole et devait probablement mener au sommet du bâtiment principal, celui dont on voyait, depuis les Hauteurs de Keelt, qu’il soutenait l’ensemble des habitations fantômes constituant le village originel.

    « Séparons-nous, proposa Olomon. Je prends les escaliers, occupez-vous des salles. Quiconque trouve la reine n’a qu’à crier très fort, genre OUUUUUUH ! »

    Et il grimpa les marches au pas de course jusqu’à disparaître.

    Galahad ne réprima pas un rictus amusé... contrairement à Zina qui, par fierté plus qu’autre chose, refusait d’expulser le moindre souffle.

    « Il a vraiment brisé l’atmosphère de ce lieu... rouspéta la rouquine.
    — Allons, ce n’est que temporaire. Tu veux bien te charger de la salle de gauche ? »

    Ordre ou véritable question, peu importa. Zina s’en contenta d’autant plus que la pièce s’avéra être une grande bibliothèque. Bien que le plafond ne s’arrêtât qu’une fois atteint ce qui ressemblait au sommet de la tour tout entière, seules les quatre premières étagères étaient tapissées de livres anciens.

    Sa curiosité littéraire piquée, la magicienne s’enquit de leur contenu durant de longues minutes. Beaucoup de romans, de poésies, d’encyclopédies... Parmi tout cela, des perles qui l’ébahirent. Des pièces uniques sur la civilisation des Nains. Elles lui rappelèrent Dirk, son vrai et seul père. Elle ne l’avait pas vu depuis si longtemps... Presque les larmes lui seraient-elles venues.

    Là encore, des ouvrages runiques, dont des dictionnaires, au moins aussi fournis que ceux du Maître. Ici, des croquis de Stella datant de plus de deux siècles. Pourquoi n’étaient-ils pas à la guilde ? Comment se faisait-il qu’aucune bibliothèque ne possédât de tels ouvrages ? Zina les voulait.

    Mais plus encore, elle désira, comme attirée, magnétisée, le seul ouvrage qu’elle trouva sur Asgard. Tout en runique, au papier jauni, presque marron par endroits. On aurait dit qu’il avait survécu à un incendie...

    La jeune femme, sous l’œil curieux et intéressé d’Igni, caressa le dos poussiéreux du livre d’un demi-millier de pages si fines qu’on aurait pu les déchirer juste avec les yeux. C’était un manuscrit à l’encre impeccablement conservée. Tout était parfait... La date était notée en chiffres runiques en tout petit. La fin d’Asgard, il y a 800 ans. Avant même l’ère dans laquelle tous vivaient aujourd’hui. Avant l’an X-0. Un temps si lointain qu’elle en eût le vertige. Tant de savoirs contenus dans ces pages... Zina les convoitait.

    La malédiction était donc si puissante qu’elle avait protégé l’intégralité de ces tomes durant toutes ces années, empêchant même Æternitas d’en acquérir des copies ? Zina les désirait.

    « Zina ? »

    Elle bondit.

    « Galahad ! Vous m’avez fait peur !
    — Navré. Cependant, tu avais l’air ailleurs. Je vais finir par m’habituer à te voir en transe, tu sais ?
    — J’étais juste fascinée par ces livres, reprit la magicienne-sans-pouvoirs en secouant légèrement la tête pour regagner une contenance. Ils traitent de sujets qui m’intéressent et me touchent personnellement. J’aurais tant aimé les lire ou les...
    — Les emmener ? Prends-les.
    — Plaît-il ?
    — Tu peux les prendre, je te dis. En tant que chef de la tribu Schnéi, je te l’autorise. Ce sera ta récompense pour nous avoir accompagnés jusqu’ici en dépit de ton état, sourit Galahad. Ils sont à toi. »

    Zina prit quelques secondes pour réaliser ce dont elle était en possession, mais lorsque ce fut fait un large sourire fendit ses lèvres encore sèches. Cela faisait longtemps que pareille expression ne lui avait pas été permise.

    Alors elle défit son écharpe et la noua fermement de manière à en faire un sac à bandoulière suffisamment large pour accueillir sereinement six livres bien épais.

    « Merci infiniment, Galahad !
    — Pas de quoi, tiens. Puisqu’il semble que cette pièce ne renferme rien d’autre, viens avec moi dans celle de droite. J’ai trouvé un ascenseur mais aucun moyen de le faire fonctionner. »

    L’homme ouvrit la marche, suivi de près par Zina et Igni voletant autour. Il fit toutefois part de ses doutes concernant cet endroit.

    « C’est trop calme, et Olomon n’a pas encore crié. Ce lieu ne me dit rien qui vaille, sûrement la faute à la malédiction. Montons vite mais d’abord, il faut trouver comment ce truc fonctionne... »

    Constitué d’une dalle ronde et épaisse de pierre grise, le fameux ascenseur n’avait rien de mécanique. Aucune chaîne, aucune poulie, rien d’autre que quatre poteaux formant un carré circonscrit à la plateforme. Le reste de la pièce n’avait aucun autre mobilier que des toiles d’araignées çà et là et des fenêtres sur toute la longueur. Le givre, contrairement au hall et à la bibliothèque, avait élu domicile dans la pièce par plusieurs carreaux brisés.

    « Vous avez essayé de monter dessus ?
    — Oui. Et je n’ai trouvé aucun bouton ou système caché aux alentours...
    — S’il y a une chose qui vous différencie de ce lieu, c’est que celui-ci est empreint de magie. Je peine à ressentir quoi que ce soit, et les esprits soient témoins de ma frustration, mais peut-être que... Igni ! Ressens-tu quelque chose provenant de cette plaque ? »

    L’élémentaire voleta, tourna quelques secondes autour de l’ascenseur, s’en approcha même, pour finalement se poser dessus et... Le cercle se mit à briller. Un sceau illumina la dalle l’espace d’un instant.

    « Ça... Ça alors... s’ébaubit Galahad, toujours inaccoutumé aux manifestations magiques.
    — Parfait ! Peut-être que l’escalier du hall mène également au sommet, auquel cas n’importe qui peut y monter, mais cet ascenseur, lui, ne réagit qu’à la magie. Aucun de vos aïeux n’a pu l’utiliser comme depuis deux cents ans votre tribu est privée de tout pouvoir – peut-être pas le premier à avoir pénétré ici après la malédiction, ceci dit –, déduisit Zina en portant sa main à sa bouche, signe qu’elle réfléchissait vite. C’est un moyen d’accès plus rapide, mais peut-être pas seulement. Il doit être également plus sûr. Tout le monde ayant pénétré ici a peut-être succombé à quelque piège ou autre troupe de monstres dans les étages supérieurs, tout simplement car personne n'avait pu emprunter cette plateforme pour se rendre auprès de la reine, dans la salle du trô-... »

    Se rendant compte qu’elle parlait de plus en plus vite et s’emportait un peu trop, Zina rougit légèrement et s’excusa auprès de Galahad, muet et abasourdi.

    « Ce n’est rien, tu as sûrement raison... Oui, c’est même très plausible. Quoi qu’il en soit, reprenons-nous, ne perdons pas de temps. Retrouvons Olomon et la reine, brisons cette malédiction et rentrons chez nous. Que les dieux nous protègent... »

    Et il posa en même temps que Zina son pied sur l’ascenseur qui vrombit, s’ébranla et monta lentement, s’extirpant du sol dans un nuage de poussière. Igni, dans les airs, esquissait même une petite danse de la victoire.

    Quand le calme fut revenu, la plateforme était déjà à mi-chemin. Galahad ne pouvait cacher à Zina une pointe d’appréhension, mais celle-ci tenta de détourner son attention en lui faisant raconter une histoire.

    « Que savez-vous de cette reine ? »

    Le chef fouilla ses souvenirs, les mémoires qu’il avait lus à ce sujet, pour enfin entreprendre de répondre.

    « On dit qu’elle ne possédait pas de magie, qu’elle était une humaine normale, sans autre particularité que son âme de chef de clan. Il paraît qu’elle était parfaite dans ce rôle, qu’elle tenait parfois tête aux plus grandes tribus d’Iceberg. Elle n’avait de reine que la prestance, c’était sa personnalité et son charisme qui lui avaient forgé ce faux titre. D’après les histoires – et, au vu des choses que j’ai apprises sur la magie en étant à tes côtés, Zina, je les crois –, la reine désirait la magie tant et si bien qu’elle la vola à une puissante sorcière vivant dans la forêt de pins. Il paraît même que ce pouvoir avait lui-même été dérobé aux Anges par la sorcière.
    » Malheureusement, celle-ci était rancunière et la reine fut maudite. Condamnée à vivre dans son palais, sans magie à tout jamais. Condamnée à ne pouvoir bouger, voir, entendre ou parler, sentir ou ressentir, juste vivre au cœur d’un cocon de ronces. Sa tribu tout entière et son domaine privés de magie.
    » Mais la sorcière était aussi sadique et joueuse. Elle laissa l’opportunité à la tribu, qui s’était retirée au plus loin du domaine dans l’espoir vain d’échapper à la malédiction, d’entrer dans le village originel une fois tous les quarante ans, en ce jour, pour tenter de la rompre. C’est ici que nous en sommes aujourd’hui, à nous battre pour récupérer la magie qu’une magicienne nous a enlevée. »

    Zina avait écouté attentivement toute cette histoire et plusieurs choses ne lui plurent pas. Les Anges, les ronces, la sorcière... Une mage noire des temps jadis. Le genre qu’elle, en tant que Nina, avait combattu ces dernières années comme le pire des ennemis. Que penser...

    Plus rien à ce propos, en tout cas. L’ascenseur s’était arrêté. La salle du trône s’étendait tout autour, et eux étaient tout au fond. Ils durent se tourner légèrement vers la gauche pour bien apercevoir...

    Un trône en surplomb.

    Un nid de ronces gelées tout autour.

    La reine, flottant au-dessus dans sa robe blanche, le visage voilé, inerte, et...

    Et Olomon. Prisonnier d'une croix de glace acérée. Vivant. Gémissant en voyant ses camarades arriver.

    Au premier pas que Galahad fit pour courir l’aider, la croix se brisa.

    Et, dans un bruit sourd Olomon avec.

    La reine ne bougeait pas.

      La Dame.


      Ronces.


    Sans que quiconque eût le temps d’esquisser un geste, les ronces de glace se murent autour de la reine puis, dans un bruit d’air transpercé, fusèrent aux pieds de Galahad et Zina. Elle seule eut suffisamment de réflexes pour propulser le Berg sur le côté, sans quoi il aurait connu le même sort qu’Olomon.

    Pas étonnant que nul n’ait auparavant réussi à briser la malédiction. Le garde du corps de la reine n’était autre que son trône de glace et de ronces. De simples humains ne pouvaient y survivre bien longtemps... Mais qu’adviendrait-il d’eux ?

    Zina dégaina vite, encore au sol, et le chef de tribu se para d’armes de poing dans tous les sens du terme : un ceste à gauche et un pistolet à droite. Il avait dû le garder en cas d’urgence.

    Igni s’était enflammé de plus belle et fonçait sur les ronces, les évitant en vol, agilement.

    « Igni, essaie de les faire fondre ! Fais attention... » hurla Zina, portant comme elle le pouvait sa voix au-delà du brouhaha de roches et de glace brisées.

    Le petit être attirait à lui nombre de bras gelés, permettant à ses amis de ne pas être inondés d’attaques. Galahad se débrouillait plutôt bien mais peinait à tenir la cadence et Zina, dont l’endurance semblait avoir augmenté depuis la fusion, tranchait tout ce qu’elle pouvait. Malheureusement, les ronces n’en finissaient pas d’apparaître... À se demander si la glace n’était pas infinie.

    Au centre, la reine demeurait immobile. Au-travers des lames en tissu de son voile, l’on pouvait apercevoir l’éclat saphir de ses prunelles vides.

    Suite à de longues minutes de combat, passant telles des heures, l’humain et la magicienne-sans-pouvoirs commencèrent à fatiguer. Des ronces. Sans cesse. Des pieux susceptibles de les embrocher à tout moment.

    Et Sirius, injoignable depuis la fusion, ne pourrait pas la sauver, ici.

    Zina croisa de nouveau l’œil de la reine. Eut envie de vomir.

    Un nouveau vertige prit possession d’elle, sa tête sembla chaude, brûlante même, comme de la lave et lourde comme un roc, et douloureuse.

    Pas encore...

    Elle commença à entendre la voix d’une femme. Douce, suppliante. Puis celle d’un homme, forte, insistante. Et celle d’une autre femme.

    Sèche. Impérieuse.

    « Sauve-moi... »

    « Nina... ! »

    « Approche. »

    Et Zina ne comprenait plus rien, tout se mélangeait, toutes les voix. Galahad ne pouvait même pas se trouver à ses côtés, pas plus qu’Igni qui empêchait l’homme de mourir.

    Les jambes de la magicienne-sans-pouvoirs flanchèrent. Elle tremblait tellement... Ne sachant pas où s'orienter son regard allait de partout, comme les voix venaient de partout, les globes vibraient dans leurs orbites, les larmes coulaient d’un seul œil.

    Et la glace s’en alla sur elle.

    Galahad, quitte à en pâtir, s’élança d’un coup de pied, s’interposa. Il était le chef, c’était à lui de...

    ... Mais les ronces l’évitèrent.

    Les épines de glace se saisirent des poignets de Zina, jusqu’au sang, la soulevèrent et même sort pour les chevilles.

    Comme seul espoir, Galahad se saisit de l’épée gisant au sol pour tenter de trancher les liens gelés, mais rien n’y faisait. Les ronces ne l’attaquaient plus, se contentant de ceindre Zina dont la douleur rompait les tympans.

    Plus loin, Igni pleurait, ne sachant pas quoi faire, paniqué. Ses sanglots redoublaient de volume à chaque mugissement, il ne savait rien, il volait de partout sans une seule idée à mettre en œuvre pour sauver Zina, sa maîtresse, son amie. Et l’ami de sa maîtresse.

    Alors il regarda la reine, désespérément immobile, et fut pris d’une immense colère. Son corps devint rouge, il grandit, grandit jusqu’à faire la taille de Galahad lui-même. Son regard igné, érubescent, et son cri brûlaient de colère. Là, il cracha une immense flamme sur la reine et ses satanées ronces, causant un hurlement strident, suraigu. Mais l’élémentaire ne lâcha rien.

    Du trône à Zina, la glace fut prise d’une pulsion lumineuse. Lorsqu’elle la reçut, la jeune femme hurla de plus belle et Igni plaça son ultime effort dans le brasier qui consumait la malédiction. Elle partait en fumée.

    Au-dessus du domaine Schnéi, le ciel se brisa et ses débris, ses lambeaux, tombèrent, tombèrent. La magie revenait. Le vent tourna, expulsa les nuages du domaine gelé, affichant un ciel azur, un soleil ardent.

    Mais les cris de Zina ne cessèrent que lorsque sa conscience céda.

    Igni, de sa taille normale, tomba au sol. Inerte.

    * * *

      Flocons de magie.


    Il faisait froid et le sol était dur. Première impression que son réveil laissa à Zina, paupières encore closes.

    Finalement, lorsqu’elle les ouvrit, un flocon lui tomba dans l’œil. Autour d’elle, les Hauteurs de Keelt se dévoilaient petit à petit, comme une sensation étrange. Celle d’être encore en vie ? Il lui fallut du temps pour remettre ses pensées en ordre, essayer de rassembler ses derniers souvenirs. En omettant la douleur.

    Quand elle se leva, quelque chose la percuta. Une chose molle, visqueuse, mais pas collante... Et surtout, très chaleureuse. Piaillant de bonheur.

    « Igni...
    — Tu es réveillée ? Tant mieux. » répéta une voix grave et caverneuse que Zina reconnut immédiatement.

    Galahad se trouvait à ses côtés, une gourde à la bouche. Lorsqu’il lui tendit et qu’elle but de son contenu, elle le cracha sur le côté. De l’alcool ?!

    « Peuh... Mais... Au réveil !
    — Au réveil, parle pour toi. C’était pour m’assurer que tu étais bien en état. Apparemment oui, sourit le brun au cache-œil.
    — Que s’est-il passé... ? (Puis elle comprit que, se trouvant dehors, la mission avait...) Nous avons réussi...
    — La malédiction est brisée. Et ça, on le doit à ton cher familier ! Il s’est dépassé pour brûler le corps de la reine, pensant que tout s’arrêterait. Il a eu raison. Je vous ai traînés ici comme j’ai pu, tous les deux – l’un plus facilement que l’autre –, et sur le chemin j’ai récupéré les paquetages. Si Olomon avait été là, ç’aurait été plus facile. Mais il est mort, et il ne reste plus rien de son corps... Mpf... La première chose que je fais une fois rentré au village, c’est dormir toute la journée, comme toi. Il est midi. »

    Effectivement, le soleil était à son zénith. Aucun nuage ne ternissait le ciel au-dessus du domaine. Et au vu d’Igni voletant un peu partout pour exprimer sa joie, la magie était revenue. Zina soupira d’aise, la tête dans les mains, un sourire aux lèvres mais... Il lui manquait quelque chose.

    « Que m’est-il arrivé ?
    — Je ne sais pas du tout. Quand les ronces t’ont prise, tu étais encore dans une sorte de transe, douloureuse cette fois-ci. Je dois admettre que je n’ai pas eu aussi peur devant ma première vouivre... Et, juste avant que la reine ne périsse, la malédiction avec, tu t’es mise à hurler "des cornes, des cornes, j’ai compris, ça suffit !". Depuis, tu as un étrange symbole sur ton front. »

    Frappée, Zina demanda quelqu’objet que ce fût pouvant faire office de miroir. Tout ce que put lui confier Galahad fut son pistolet en argent, incroyablement lisse. La jeune femme s’en saisit d’une main ferme et observa son front, prise d’un pressentiment.

    « Une Rune asgardienne...
    — De quoi ?
    — Une rune angélique. Tout est clair maintenant... Mes vertiges, mes transes, mes malaises à l’approche du château, c’était car une muse s’y trouvait ! Elle m’appelait. Comme je possède déjà trois de ces runes, elle me voulait moi. Cette douleur, je ne souhaite pas la revivre mais si cela arrive encore, je la reconnaîtrais entre mile.
    — Je... hésita Galahad, je ne suis pas sûr de tout comprendre. Bon, c’est magique. »

    La magicienne-sans-pouvoirs s’interrogea lorsque le symbole, ᚦ, l’épine, disparut de sa peau. Pouvait-elle l’utiliser ? Ce serait bien la première forme de magie dont elle userait depuis le Hvergelmir. Autant essayer puis... l’incantation lui vint instinctivement.

    « Ðorn byþ ðearle scearp,
    ðegna gehwylcum anfeng ys yfyl,
    ungemetum reþe manna gehwelcum,
    ðe him mid resteð, psalmodia-t-elle.
    — T’as compris, toi ? demanda Galahad à Igni.
    — Puii !
    — Eh ben bravo... »

    L’élémentaire, qui voletait à côté de ses deux camarades, tomba brutalement au sol, sans aucun préavis.

    « PUIYIYI !
    — Mais qu’est-ce que... Oh non ! La rune, son pouvoir est...
    — Pugniiiii... força Igni qui, malgré tous ses efforts, ne pouvait plus s’envoler de nouveau.
    — D’empêcher la magie... déduisit Zina. Il faut que je la brise... »

    C’était la première fois qu’elle devait volontairement rompre l’effet d’une rune et ne savait donc pas comment faire... Ses traits se crispèrent sous la concentration mais, avec Igni piaillant à côté, ce n’était pas chose aisée.

    « Ä-Änden ? »

    Igni forçait tellement qu’une fois le sort rompu, son corps enflammé fut propulsé dans les cieux !

    * * *

    Sachant maintenant qu’il lui était possible d’utiliser ses runes asgardiennes, Zina avait décidé d’étendre son séjour au village des Schnéi le temps d’assister aux obsèques d’Olomon. Il eût beau être un rustre, sa lame avait détruit bien des monstres sur la montagne. C’était aussi grâce à lui que la malédiction était aujourd’hui levée.

    Le soir qui suivit l’enterrement, un immense banquet fut organisé pour fêter la réussite de Galahad et ses alliés sur le Mont Schneewiger. Ce n’était pas irrespectueux vis-à-vis du mort : au contraire, une partie de la nourriture avait été déposée sur la tombe afin qu’Olomon puisse se réjouir avec sa tribu, de là-haut.

    Repue et reposée, Zina, accompagnée d'un Igni glorifié, s’apprêtait à reprendre la route. Galahad avait insisté pour qu’elle voyage sur un traîneau avec trois chiens. Pratique pour porter les livres que Zina avait emporté du palais mais aussi plus rapide et plus sûr, d’autant plus en suivant l’itinéraire que l’homme avait tracé sur une carte.

    « S’il t’a fallu dix jours pour atteindre la frontière Stellane à pied, avec eux, cinq te suffiront pour admirer la mer Centrale. Je t’ai marqué le trajet le plus court pour la ville de Maarfrost où tu pourras laisser les chiens et prendre un navire pour Desierto. S'il faut tout avouer, je n’ai jamais fait cette route en entier, juste atteint la fin des plaines gelées au premier tiers. Néanmoins, j’ai croisé mes sources et je peux te garantir que...
    — Ne vous en faites pas, Galahad, je vous crois. De toute manière, il me faudra bien voyager quelque part, sourit-elle. Merci pour votre hospitalité et que nos chemins puissent se recroiser. »

    Le chef, ainsi que plusieurs habitants, saluèrent Zina et Igni dont le traîneau commençait à avancer, accélérant petit à petit. Galahad ouvrit l’œil, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose d’important, et courut pour rattraper le véhicule. Lorsqu’il siffla, les chiens s’arrêtèrent net.

    « Prends ce pistolet, chuchota l’homme en tendant l’arme d’argent à Zina. Il vient de... (Il parla plus bas encore.) Il vient de Stella.
    — Pardon ? Je ne peux accept-...
    — J’ai confiance en une et une seule personne à Stella. Abel, mon ami d’enfance, garde-frontière. Le jour où je t’ai trouvé, j’avais prétexté une partie de chasse pour aller chercher ce pistolet auprès de lui, comme les armes à feu sont interdites au village. Je comprendrais ta réticence, mais cette arme te sera utile. De plus, si un jour tu as besoin d’un allié à Stella, passe me voir. Je pourrai vous mettre en contact. »

    Zina se garda de lui dire qu’elle ne ferait jamais confiance à un Stellan. Mais pour ne pas avoir à expliciter, ni retarder encore son départ, la rouquine se contenta de sourire et remercier le chef de la tribu des Schnéi. Même si elle devait bien admettre que ce pistolet n’était pas de trop.

    Se faisant obéir des chiens sans fouet ni voix, elle caressa le dos de l’animal le plus proche et claqua des doigts.

    Lorsque le vent et la neige caressèrent son visage et firent voler ses cheveux, elle ne pensa qu’une chose.

    Desierto l’attendait.

    by Nina

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